En chemin vers…

Nous cheminons dans l'existence comme nous entrons dans un livre. Pas à pas, page après page. Chemin de randonnée, chemin de pèlerinage, mais aussi chemin de vie et d'écriture, de rencontre et de découverte. Itinérance. Invitation à suivre les écrivains en leurs pérégrinations. Marcheurs immobiles, ils nous entraînent dans le sillage de leurs mots, phrases buissonnières qui nous ouvrent de nouveaux horizons.

 

Le chemin
par Christophe André

Bien sûr, il y a aussi les routes ou les sentiers.

Mais je préfère les chemins.

Chemin : j'aime le son du mot, j'aime les idées et les images qui en naissent.

La route m'évoque les voitures, le bruit, le goudron, la vitesse. Le danger, aussi ; je me souviens des recommandations de nos parents, dans le petit village de mon enfance : « les enfants, n'allez pas jouer sur la route », la route des autos qui tuent, écrasant les chats errants ou les enfants désobéissants.

Le sentier, ce petit chemin, est plus attirant : il fait penser à la forêt, la montagne, il est volontiers emprunté en notre absence par les animaux sauvages, lorsque nous leur libérons l'espace, la nuit notamment.

Mais seul le chemin nous offre un verbe associé : cheminer. Le mot chemin nous fait penser à la lenteur tranquille du marcheur. C'est ça : le chemin évoque la marche. On roule sur une route, on progresse sur un sentier, mais on marche sur un chemin. Et la marche, c'est l'humanité, car c'est le corps qui avance et l'esprit qui réfléchit, c'est l'habituel (le chemin emprunté chaque jour) et l'exceptionnel (les chemins de la migration, de la transhumance, de l'exploration, de l'exil, du pèlerinage).

Marcher sans but sur un chemin, c'est offrir notre âme à notre corps et à la nature. On peut très bien marcher tous les jours sur le même chemin, passer exactement par les mêmes voies, tourner à chaque fois aux mêmes endroits. Peu importe. Jamais on ne se lasse de marcher, de cheminer. Car le chemin n'est pas seulement un moyen de se rendre d'un point à un autre, ou d'admirer la beauté du monde, il est aussi un lieu d'apaisement et d'introspection. De réflexion aussi : je me souviens avoir marché avec émotion, près de Kyoto, sur un chemin que les locaux nomment « la promenade du philosophe » en hommage à Kitaro Nishida qui l'empruntait, dit-on, quotidiennement. À Königsberg, en Allemagne, Kant se promenait chaque jour à la même heure et sur le même chemin.
Cheminer, c'est vivre. C'est se sentir vivant, sentir son corps en mouvement et en joie, sentir la nature tout autour de soi, admirer le ciel, renifler les odeurs des herbes et des bois, ou celles des rivages.

 Marcher sans but sur un chemin, c'est offrir notre âme à notre corps et à la nature. 

Et vivre, c'est cheminer : au début on avance, si doucement qu'il nous semble que presque rien ne change autour de nous ; on avance, et on s'enrichit peu à peu d'images et de souvenirs ; on avance et on change soi-même : au début on se muscle, on se renforce, puis à la fin, la fatigue vient. La fin est proche, alors : la fin du chemin, la fin de la vie. Il est temps de s'arrêter, et de se préparer à regarder les autres cheminer ; temps de se préparer, aussi, à s'élancer sur d'autres chemins que ceux d'ici-bas. À quoi peuvent-ils bien ressembler, vus de près, ces chemins célestes qui nous attendent, tout là-haut ?

Livre : Imparfaits, libres et heureux : pratiques de l'estime de soi, Odile Jacob, 2018.

Sillage
par Timothée de Fombelle

Cette fois, il a onze ans, mais la veille il en avait douze. Et une autre fois, ce sera peut-être une petite fille de neuf ans. Ils reviennent toujours avec la même question. Ils se tiennent debout devant moi dans la librairie. Ils ont parfois un livre à me faire signer, juste pour s'occuper les mains. Mais je sais déjà ce qu'ils vont me demander : D'où viennent ces histoires ? Où ai-je été chercher tout cela ? La question lancinante de l'imagination.

 Et ce chemin, je ne l'emprunte pas, je ne l'emprunte à personne, je le taille à mains nues. 

Et moi, chaque fois, j'essaie de cacher ma colère. Ils ont onze ans, ou neuf, ou même quinze, et ils osent me demander, à moi qui ai trois ou quatre fois leur âge, comment me vient l'inspiration ? Je suis le mendiant auquel le milliardaire demande d'où viennent ses souliers. En quelques secondes, j'ai déjà vu passer dans leurs yeux des tonnes d'histoires, et des milliers d'autres les traversent chaque jour. En traversant la place pour venir, ils ont rêvé qu'ils volaient au-dessus de la fontaine Saint-Sulpice. Un petit singe pourrait sortir de ma chemise, ils ne seraient pas surpris. Et ils songent peut-être en ce moment à ce qui se passerait s'ils se laissaient enfermer dans la librairie à la nuit tombante. Leur imaginaire, c'est un continent, c'est l'Amérique des pionniers qui découvraient des prairies dans lesquelles les lapins sauvages ou les renards venaient se frotter contre leurs mollets. C'est un monde intact, à perte de vue, une forêt primaire. Comment osent-ils interroger mon imaginaire calcifié, colonisé ?

Mais je garde mon calme. Le libraire m'espionne peut-être. Il faut que j'aie l'air d'un adulte. Je hausse les épaules et j'essaie d'expliquer. Raconter des histoires, écrire, ce n'est jamais pour moi chercher des idées, puiser dans mon imagination. C'est tracer un chemin dans la jungle de cet imaginaire. Seul compte ce chemin creusé à la machette parmi les lianes ou écrasé dans les herbes hautes par les roues du chariot. Je suis un pionnier dans mon chariot bâché.

Je n'invente rien d'autre que ce chemin. Et ce chemin, je ne l'emprunte pas, je ne l'emprunte à personne, je le taille à mains nues. Son sillage n'existe que derrière moi, quand je me retourne pour contempler les lignes noires de l'écriture. Ces lignes creusent la page blanche comme les ornières derrière mon attelage.

Devant moi, il y a un monde neuf où seuls quelques indiens invisibles sont peut-être passés en effaçant leurs traces. Dans chaque vallée, près de chaque ruisseau, je me demande si ce sera là que je bâtirai ma cabane en rondins. Mais je continue toujours.

De temps en temps, par-dessus mon épaule, avant les tournants, je cherche du regard quelques silhouettes qui auraient choisi de me suivre. Car, en secret, j'écris pour ne pas être seul.

Dans mes rêves, ces silhouettes ressemblent à ces petits êtres aux yeux brillants qui sont maintenant devant moi dans la librairie et qui m'interrogent. Ils ont pris le chemin que j'ai taillé. Ils ont retrouvé ma trace. Et les voilà.

Livre  : Neverland, L'iconoclaste, 2017.

Vers la rive d'origine
par Jean-Pierre Brice Olivier

Proclamer ton nom, faire mémoire de toi, c'est le mouvement de mon cœur. Mon être, la nuit te désire, et mon esprit, au fond de moi, dès l'aurore te guette1.

Souvenance de la rencontre d'avant le premier jour, mon chemin n'est que retour vers toi. Toi descendu pour me ramener. Je marche, las de ma pauvreté, dans la mémoire de cette visitation originelle de très longtemps et de l'abouchement primordial. Séparé. L'écart m'a laissé inachevé, en carence d'être. Je suis mon sentier d'homme dans tes pas d'homme. À l'imitation du prodigue, mes égarements pour consumer le corps m'ont aussi été passages, errements de fils fourvoyé, aventuré en quête de douceur.

 Je marche dans la désolante attente, au milieu du chaos. 

Comme Madeleine, j'ai cru te perdre et me suis perdu. L'ubac de ma vie, ce poids considérable de la brûlure de l'amour et du sel des larmes est un chagrin d'enfant dans le désert immense. Ni caresse ni étreinte ni peau contre peau, je mendie néanmoins une parole, un regard, j'implore une relation enfin, corps à corps, pour une réconciliation avec moi dans la nuit obscure. Juste un peu de bienveillance. La quête du jour. Le seul vœu de côtoyer l'amour, qui encore toujours s'étonne. Pas plus. Je traverse sans fin l'hostilité et la cruauté du monde, pour en sortir plus balafré, scarifié, piétiné, en lambeaux. Plus rien d'intact en ma chair foudroyée par la laideur et l'incompréhension de la méchanceté. À n'en plus pouvoir. Je marche dans la désolante attente, au milieu du chaos. Surtout ne pas m'arrêter, sous l'accablement, mais avancer dans l'éternité, vers l'abondance de vie. En être sûr sans le savoir. Je conjure l'épuisement de cette course et son tragique en tentant à chaque occasion de m'approcher de quelqu'un, en risquant tout, tout le temps, jusqu'à la mise en péril. Seule ma fatigue ne s'épuise pas. J'ai hâte de regagner le face à face. Impatient de m'en retourner chez moi, à l'abri d'avant la déchirure, avant moi. Cheminer dans ma chair, retraite exaltante, ne faire que cela, rien d'autre, errer vers avant, vers toujours, pour la recouvrer accomplie. Source. Sans brisement définitif grâce à la foi certaine de rallier cet autre qui m'attend d'un désir ardent dans la volupté de la brise du soir, et me jeter dans ses bras, enfin, pour jamais.

1 Isaïe 26, 8-9

Livre : Toujours vierge, Marie en ses mystères, Le Cerf, 2018.

« Nous sommes des voyageurs »
par Jean-Claude Guillebaud

Qu'est-ce que le voyage ?

Spontanément, une première expression me vient à l'esprit : l'impatience du lendemain. Je traîne cette vertu (ou ce défaut) depuis l'enfance. Mes journées commencent toujours par le bonheur particulier du petit matin. Je n'aime rien tant que les commencements et les partances. Au sens propre comme au figuré : article à écrire, manuscrit à corriger, livre à lire, du bois à fendre (j'habite la campagne). Le pur plaisir de faire, en somme, suffit à (presque) tout. L'expression « aventure » qu'on associe toujours au reportage prend d'abord une signification très simple et toute prosaïque : l'aventure, c'est en avant, en avant… Quand j'étais reporter, je filais toujours vers Orly, puis Roissy, avec une gourmandise assez joyeuse et tout un sac de documentation à dévorer. Je me sentais une faim d'ogre.

Je pense à un superbe aphorisme du Talmud : comme le saumon, l'homme n'est jamais autant lui-même que lorsqu'il remonte le courant. Bonne formule : le vrai sens de la vie quotidienne est sans doute à rebours du courant, du flux, du consensus paresseux, du train-train. Avanti! Cette gourmandise pour « l'ailleurs » vient de loin, c'est-à-dire de l'enfance.

Cette mise en chemin n'est pas sans rapport avec la foi. L'avancée en âge me l'a appris. D'abord visuellement. Les références chrétiennes sont inscrites depuis des siècles dans le paysage de la France et de l'Europe. Comment l'oublier quand je parcours la campagne française et ma Charente, semée d'églises et de chapelles romanes. Et où demeurent parfois, à la croisée des chemins creux, de minuscules offertoires dédiés à la vierge, ou des croix moussues, dressées à la lisière d'un champ. Mais si nos « racines » véritables sont chrétiennes, elles ne se réduisent pas à une seule source.

 Le mot confluence veut dire rencontre, mais aussi mélange, fécondation réciproque. 

Elles remontent à la confluence de trois immenses courants : le judaïsme, le christianisme et la pensée grecque. Le mot confluence veut dire rencontre, mais aussi mélange, fécondation réciproque.

Gardons en tête cette belle exhortation de saint Augustin dans La Cité de Dieu : « Nous sommes des voyageurs. Qu'est-ce que voyager ? Je le dis en un mot : avancer. Que toujours te déplaise ce que tu es pour parvenir à ce que tu n'es pas encore… » Je reprends volontiers cette belle idée de cheminement qui caractérise notre foi. Elle n'est ni un état, ni une identité, autant de substantifs qui suggèrent quelque chose d'immobile, de posé une fois pour toute. On peut être tenté par cet arrêt volontaire, cette manière de bivouac dans un « état » définitif. Il faut résister à cette tentation. À mes yeux, les moines eux-mêmes sont par définition sédentaire, mais leur spiritualité est toujours en chemin. L'image du cloître inscrit dans la pierre l'originalité de cette sédentarité marcheuse, de cette immobilité sur la route.

Sur le chemin du retour vers la foi, c'est ainsi que je progressais jadis, et progresse encore. Avec des pauses et des retours en arrière. Comme dans les Pyrénées, où je pars volontiers en randonnée. Je perds quelquefois de vue le tracé du sentier et dois consulter la carte. J'essaie de contourner les obstacles l'un après l'autre. En altitude, il m'arrive d'être noyé dans le brouillard ou secoué par un « grain ». Alors il faut poser son sac — ou même planter sa tente — et attendre le retour du beau temps. C'est ainsi qu'un randonneur apprend la patience. Et la modestie.

Oserais-dire, malgré tout, que cette cavale spirituelle est plutôt joyeuse ? Je ne la vis pas comme une épreuve mais comme un vrai voyage. Sur un tel itinéraire on franchit parfois un col, un éboulis, un passage plus difficile. Aussitôt après, l'horizon paraît dégagé et le sommet proche. C'est parfois une illusion d'optique. La transparence de l'air fausse les perspectives et le but s'éloigne. Alors, on reprend sa route sans plus attendre.

Et puis, j'aime par-dessus tout cette courte phrase de Bernanos dans son roman Monsieur Ouine : « Qui n'a pas vu la route, à l'aube, entre deux rangées d'arbres, toute fraîche, toute vivante, ne sait pas ce que c'est que l'espérance ».

Livre : La foi qui reste, L'Iconoclaste, 2017.

Les idées viennent en marchant
par Nathalie Sarthou-Lajus

Assise ou allongée, je lis, je prends des notes, je rédige. En marche, des correspondances, au sens baudelairien du terme, s'établissent entre tous mes sens en éveil. Je ne dispose plus de tous mes livres et je m'ouvre alors à toutes les perceptions, à toutes les idées qui me traversent. Je ne me fais pas d'illusions, je suis encore pleine de tout ce que j'ai lu et entendu, mais en marche, il y a quelque chose que je secoue en moi. Je me libère de la paresse, je sors de ma zone de confort. La marche me donne le goût de penser par moi-même, de dire des choses simples en mon nom. Peu importe le chemin. Une promenade dans le quartier voisin peut être aussi inspirante qu'une randonnée dans des paysages grandioses. Ce qui compte c'est la mise en mouvement, le mouvement lent et régulier de la marche. La marche me plonge dans une forme intense de méditation.

 Arpenter les chemins par mes seules forces m'introduit à la possibilité de tracer ma route dans le monde. 

Bien sûr, j'ai mes chemins de prédilection. Sur certains sentiers des Pyrénées qui mènent aux lacs, de la vallée d'Aspe à la vallée d'Ossau, la magie opère instantanément. La promesse du sommet ou du lac décuple mes forces. Les idées me viennent quand je suis à l'air libre et de préférence en altitude. La première demi-heure d'ascension est toujours la plus difficile, le temps de chauffer tout le corps. Ensuite le mouvement devient plus fluide, je trouve mon second souffle et je grimpe à mon rythme. Je ne marche pas très vite. J'éprouve mes points de résistance, je cherche mes points d'appui. J'avance à tâtons plus qu'avec méthode. Je m'arrête souvent pour boire, contempler, respirer. Peu à peu avec l'effort physique, c'est comme si ma pensée se détachait du reste du corps pour se déployer et jouer librement sa propre musique. Je sens mon esprit de plus en plus léger et vif. Arpenter les chemins par mes seules forces m'introduit à la possibilité de tracer ma route dans le monde.

La présence de compagnon(s) influe sur le sens de la marche et la venue des idées. J'aime plus que tout converser et partager mes idées en marchant, ou bien après de longues traversées silencieuses, après avoir senti d'autres respirations, d'autres sueurs que les miennes. Je n'ai pas l'âme des promeneurs solitaires. Le chemin est pour moi une voie d'échange. Même lorsque je marche seule, le chemin me relie aux autres marcheurs, à ceux qui sont passés avant moi ou à ceux qui viendront après. J'ai du plaisir à suivre leurs traces sur le sol, autant qu'à poser mes propres marques. Rien ne m'émeut davantage que les empreintes fragiles des balises sur les pierres ou les arbres quand la nature et le temps ne les ont pas encore tout à fait effacées. Le chemin m'inscrit dans la continuité de la vie et me rappelle ma condition de passage.

Livre : Le geste de transmettre, Bayard, 2017.

Chercher mon chemin, malgré tout
par Lytta Basset

Prise dans un embouteillage et passablement énervée, une maman entend sa fillette de quatre ans, à l'arrière de la voiture, dire tout à coup : « la vie est un chemin ». Histoire authentique. Avait-elle l'intuition, déjà, d'un chemin qui lui était propre ? Pensons à l'étymologie du mot « route » : du latin rumpere, « briser violemment » ; qui a donné rupta, « chemin frayé en coupant une forêt ». Ne commençons-nous pas tous par nous frayer un passage hors du ventre maternel ? Ne sommes-nous pas poussés régulièrement à renvoyer dos à dos ce qui n'est pas nous et nous envahit ? Comme si « l'épée » que le Christ est « venu jeter sur la terre » nous aidait à débroussailler, à nous extraire des taillis épais qui entravent notre avancée ?

« Il n'est pas d'autre demeure que le chemin lui-même », écrivait Maurice Bellet. En écho à « moi je suis le chemin, la vérité et la vie » — pas seulement moi Jésus, mais tout être humain de quelque bord qu'il soit. Être le chemin : tracer son propre chemin, sans plan préalable, faire son travail de vérité, le plus honnêtement possible, pour qu'advienne la vie, c'est à dire des relations vraiment vivantes avec les autres et le Tout Autre — la vie dans la Bible étant toujours un vivre-ensemble ici et maintenant.

Le défi est pour chacun de nous : comment persévérer sur ce « chemin sans chemin » (titre du dernier livre de M. Bellet) si souvent déstabilisant, déboussolant, enfoui sous la végétation ? Comment faisait Jésus ? L'évangéliste Luc raconte : « Comme s'accomplissaient les jours de son enlèvement [du monde], il durcit sa face pour prendre la route de Jérusalem » (9, 51) — du verbe sterizô, « enfoncer, appuyer, affermir ». Il affermit son visage, s'appuyant fort sur la conviction que tel était son chemin, qu'il n'y en avait pas d'autre, qu'il devait monter à Jérusalem et y mourir, et que la Vie aurait le dessus, autrement, ailleurs… ça se voyait sur son visage.

 D'où vient mon obstination à me (re)lever et chercher mon chemin malgré tout ? 

Sa détermination était si forte que personne ne pouvait se mettre en travers de sa route : les Samaritains ne furent pas capables de l'accueillir, de le retenir « car sa face était faisant route vers Jérusalem » (v. 53) — expression non verbale de ce lent processus d'unification qui nous fait dire parfois : « rien n'aurait pu m'arrêter, j'étais en paix, entièrement moi-même sur le chemin auquel j'avais consenti ».

Personnellement, j'en suis venue à valoriser ainsi le réel : je me tiens ferme dans ma réalité du moment, aussi pénible soit-elle, car je n'en ai pas d'autre. En m'appuyant dessus, je peux faire le tout petit pas suivant sans m'égarer dans la pensée de ce qui aurait pu ou dû être. D'où vient mon obstination à me (re)lever et chercher mon chemin malgré tout ? D'abord d'une sorte d'obéissance à mon existence incarnée : étymologiquement, obeïr c'est « entendre en dessous », entendre quelque chose de plus fort que l'injonction à me laisser couler, c'est à dire immobiliser — laisse venir à toi ce qui t'arrive, écoute-le, cela va t'indiquer une direction. Puis il y a ma perception d'autrui en détresse : quelqu'un surgit sur mon chemin, en demande, en souffrance, qui en appelle sans le savoir à ma capacité de persévérer… Et voilà que, j'en fais si souvent l'expérience, je retrouve en moi-même la sève de la persévérance !

Livre : La source que je cherche, Albin Michel, 2017.

Au gré des surprises
par Michel Cool

Marcher est pour moi un reposoir mouvant. Il est l'asile ambulant où mon corps et mon esprit peuvent de concert se reconstituer et se reposer au contact physique de la terre ferme. Même dans l'effort, quand la route me rappelle, à l'instar de mon cher Kierkegaard, qu'elle est la difficulté, je ressens qu'elle m'indique aussi le secret de cette vie.

Un moine de mes amis reproche volontiers à ses semblables de ne pas prendre assez soin de leurs pieds. C'est vrai, en les renfermant dans des chaussures citadines, nous avons oublié que ce sont nos pieds remuant la poussière devant eux, qui peuvent donner à nos semelles les ailes et le souffle du vent. Soignons et louons donc nos pieds !

Marcher est un reposoir ambulant. Mais au gré des surprises du chemin, de la variété des paysages et des sensations de mon âme, cette marche se mue en écritoire. Jean-Jacques Rousseau, que j'ai dévoré dans ma jeunesse, m'a probablement transmis l'un de ses fantasmes : pouvoir écrire tout en cheminant. Cette faculté est désormais à ma portée quand j'utilise le bloc-notes électronique de mon IPhone. Mais rien ne remplacera jamais l'émotion charnelle, l'enthousiasme spirituel que me procure le crissement de ma plume sur une feuille de papier. Ce corps à corps-là est un chemin d'amour que je ne manquerai pour rien au monde.

Marcher avec une personne chérie, un ami, un amour, est une promenade de plénitude. Elle couronne nos pas de silences ; ils sont les seuls vrais lauriers ceignant de gloire nos pauvres solitudes errantes. La marche à pied, avec l'amour au ventre et la joie trépidante au cœur, dilate le regard, aiguise les sens et apaise le feu de nos lèvres : elles n'ont plus besoin alors de s'agiter et de parler, mais seulement d'esquisser un sourire qui se passe de mots. C'est le sourire nu, le sourire des gens qui s'aiment et qui marchent côte à côte en savourant l'instant comme un don de l'éternité, un temps d'extase presque comparable à celui que me procure l'écoute d'un prélude de Bach.

 La marche à pied, avec l'amour au ventre et la joie trépidante au cœur, dilate le regard, aiguise les sens et apaise le feu de nos lèvres. 

Marcher à l'ombre de la Présence, pour parler comme Maurice Zundel, dans le sillage de l'immense cortège des pèlerins qui nous ont précédés dans l'histoire : voilà la grâce que j'ai reçue en déambulant, un matin d'hiver, dans le bois de Chimay. Depuis cette « conversion au silence », mon amour de la randonnée s'est augmenté du bonheur ineffable d'être sûr de cheminer toujours avec Quelqu'un. Lui, il m'attendait depuis toujours et je L'ai retrouvé au détour d'un sentier, sous un torrent de larmes et dans un bain apaisant de silence. « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ». Le sens de cette phrase de l'Évangile s'est densifié depuis ma visitation. Le chemin est à envisager maintenant comme une personne. Et la marche est le moyen de l'approcher et de la suivre. Que le sol soit caillouteux ou sablonneux, l'important c'est d'aller, d'avancer, d'aimer. C'est la grâce que je souhaite à mes amis comme à mes ennemis : faire de leur chemin celui de la rencontre de toutes les rencontres.

Livre : Paul VI prophète, Salvator, 2018.

Chemin d'humanisation
Tugdual Derville

« Où vas-tu Basile, sur ton blanc cheval perché ? »

Quelle est ta destination, demande la chanson ? Et où vont donc tous les autres terriens, bêtes et gens ? À chaque espèce son style de voyage. Les bovins se déplacent ensemble sur leurs sentiers répétitifs qui serpentent dans la prairie, à la queue leu leu, tête basse. Nez en l'air, le renard solitaire peut trotter toute la nuit, ni vu, ni connu. La migration printanière du discret crapaud est un rituel convenu : le batracien retourne à la mare de sa conception pour s'y accoupler. Même si le lieu a été asséché depuis longtemps, il s'y rend, « bêtement ».

Quant à nous, cheminons-nous comme ces animaux ? Certes, chaque gare paraît une fourmilière ; chaque usine bourdonne comme une ruche ; chaque domicile ressemble à un nid. On va et vient.

 Chacun est appelé à progresser pour embellir le monde, l'humaniser : la culture est dans la nature de l'homme. 

Certes, nous pouvons précipiter notre autodestruction, par un consumérisme mimétique, tels les moutons de Panurge, ou en nous jetant dans la gueule d'un loup, en rebelle solitaire comme la chèvre de monsieur Seguin.

Mais les animaux sont irresponsables et immuables. Pas nous ! Notre spécificité humaine n'est aucunement de marcher d'instinct sur les traces de nos ancêtres, de reproduire leurs migrations, leurs techniques et leur art… S'il n'est pas demandé au bovin de l'être davantage, ni au crapaud d'être un peu plus batracien, tout homme doit faire preuve d'humanité. Chacun est appelé à progresser pour embellir le monde, l'humaniser : la culture est dans la nature de l'homme.

La vie est donc bien plus qu'une ballade erratique au niveau de la mer : nous avons besoin d'un sens, d'un but, et surtout d'une élévation. Pour trouver sa voie, grand défi pour chaque personne et chaque nation, l'essentiel est l'intériorité. Perrette a beau porter son pot au lait sur sa tête pour le vendre au marché, c'est son itinéraire intérieur que peint La Fontaine. On y croise mille projets, « veaux, vaches, cochons, poulets… » qu'elle amasse. Chemins imaginaires. Impasses.

Il est temps de retourner au réel : l'homme est fait pour aimer. L'âme humaine me pousse à grimper en conscience toujours plus haut, en quête d'un trésor : chercheur d'un amour qui ne fleurit qu'au sommet. Toute croissance personnelle est un chemin d'humanisation qui développe la famille humaine. Y renoncer, c'est vite glisser. Gare à la descente vers l'embourgeoisement stérile, quand ce n'est pas l'enfer de la barbarie !

Séduit un moment par les contrefaçons poisseuses de l'amour, on n'en sera que plus avide de trouver l'original, en haut de la Montagne, au bout du Chemin ou lors du Grand Passage. D'ici là, on se frayera sa propre voie, à tâtons, en quête du véritable amour. Il est le chemin et le but. C'est pourquoi l'étrange proposition faite par mère Teresa aux notables réunis pour son prix Nobel de la Paix est pétrie de lucidité : « Nous allons nous aimer les uns les autres, jusqu'à en avoir mal ! » En avoir mal ?! Rendons-nous à l'évidence : aimer fait toujours mal. C'est vrai pour les amants, les enfants, les parents, les amis — sans attendre le deuil — et même pour les ennemis qui s'aiment. La religieuse sait aussi que servir les pauvres procure grande jubilation et grande douleur. Pied de nez aux philosophies hédonistes et individualistes qui croient que le bonheur est au prix de l'éradication de toute souffrance, l'amour est une ascension joyeuse ET douloureuse, personnelle ET collective. La vie même implique de souffrir : bonheur et peine y sont compatibles, souvent indissociables voire simultanés. Pensons au montagnard ! Plus il approche du sommet, plus il fatigue mais plus il sent monter sa joie. Il goutera sa victoire à la mesure des efforts consentis. Même expérience en amour : l'humanité s'éprouve.

Comme des premiers de cordée, sur la ligne de crête où se rencontrent Amour et Vérité nous peinons. Parfois très seuls, avec à droite et à gauche de méchants ravins. Mais sur ce chemin étroit seulement se trouve la consolation véritable. Prudence donc, et courage : Duc in altum !

Livre : L'Aventure, à bras ouverts, Emmanuel, 2017.

Transgression
Pierre Amar

Un jour ou l'autre, chacun d'entre nous n'a-t-il pas été sollicité pour donner le titre d'un ouvrage qui l'a bouleversé ou pour signaler le livre qu'il emporterait avec lui sur une île déserte ? Derrière la question et son côté ludique — que d'aucuns qualifieraient volontiers d'absurde — se cache pourtant une belle vérité. C'est qu'il y a dans toute lecture ce que l'amour sait produire à son plus haut degré : la prédilection. Car aimer, c'est préférer mais c'est aussi renoncer au reste. Dans le même sens, se procurer un livre, c'est décider de le choisir, celui-là plutôt qu'un autre.

 Car aimer, c'est préférer mais c'est aussi renoncer au reste. 

Il n'y aura certainement pas unanimité sur tel ou tel titre, peut-être même pas consensus, mais certainement — on le souhaite — une élection au sens noble du terme c'est-à-dire un discernement. Car dans ce monde soumis aux modes de pensée, à la loi des majorités mouvantes et à la pression des opinions médiatiques, il faut souhaiter qu'il y ait pour longtemps encore dans la capitale une adresse où l'on pourra trouver des ouvrages qui sont des repères stables, qui éclairent et nourrissent ceux qui ont faim et soif de beau, de vrai et de bien. Dans Fahrenheit 451, le roman dystopique de Ray Bradbury, la lecture est interdite et les livres systématiquement brûlés par les pompiers. Hors la- loi, les lecteurs sont des transgressifs. Nous n'en sommes pas là, heureusement, mais il y a certainement déjà une certaine transgression à vouloir proposer des livres dans lesquels souffle l'Esprit au cœur d'un monde qui conspire contre toute forme de vie intérieure.

En ce sens, que La Procure reste un espace (sereinement) transgressif, c'est finalement tout le mal qu'on lui souhaite !

Livre : Internet, le nouveau presbytère, Léthielleux, 2016.

Ma route des Balkans
Jean-Christophe Buisson

C'est un chemin escarpé, accidenté, souvent montagneux, volontiers tragique, parfois périlleux, rarement droit, que j'ai emprunté plus de quarante fois en vingt ans. Un chemin de connaissance spirituelle et culturelle d'une région que l'histoire et la géographie ont conduite à la guerre plus souvent qu'à son tour.

 Ce sont elles qui, toujours, m'ont servi de baluchon, quel que fût mon moyen de locomotion — âne, bus, train, voiture. 

Cette route part de Sarajevo, en Bosnie, et rejoint Belgrade, la capitale serbe. Elle charrie, via ses rivières et ses fleuves rouges de sang, des centaines de milliers de cadavres anonymes, victimes de conflits interethniques, interreligieux, interétatiques, interfamiliaux, c'est entendu. Mais aussi des œuvres littéraires aussi méconnues que sublimes, jalonnant avec bonheur ces 300 kilomètres de virages qui descendent de la vallée de Sarajevo, à 600 mètres d'altitude, jusqu'au confluent de la Save et du Danube. Ce sont elles qui, toujours, m'ont servi de baluchon, quel que fût mon moyen de locomotion — âne, bus, train, voiture.
Le voyage débute sur le pont Latin, à deux pas du lieu où l'anarcho-nationaliste serbe Gavrilo Princip occit, en juin 1914, l'autrichien François-Ferdinand de Habsbourg, la paix en Europe et « le monde d'hier » cher à Stefan Zweig. En ce lieu chargé de mémoire douloureuse, on repose le roman de Georges Perec au titre trompeur (L'Attentat de Sarajevo évoque le drame sentimental que l'auteur de La Disparition vécut en 1957) ; on relit Sarajevo Omnibus de Velibor Colic pour se souvenir qu'avant d'être « Latin », ce pont était, au XVIe siècle, celui « des chèvres » ; on ferme les yeux en songeant à cette douceur de vivre ensemble (chrétiens, juifs et musulmans) qui caractérisait la ville autrefois, ainsi que le raconte si joliment Ana Gord dans Parfum de pluie sur les Balkans ; on sourit avec amertume en imaginant que tout près d'ici, avant de s'exiler, Emir Kusturica comme Enki Bilal, les plus yougoslaves des artistes français, jouaient au foot, enfants, dans le lacis de rues du vieux quartier ottoman qui nous fait face ; et napred! : en route pour Belgrade avec, en poche, un chefd'œuvre de la littérature de voyage (Agneau noir et faucon gris de Rebecca West), les indispensables Signes au bord du chemin d'Ivo Andric qui nous guident jusqu'à Visegrad et son « pont sur la Drina », dont le même Ivo Andric a narré dans son roman éponyme l'incroyable et éphémère destin réconciliateur. Peu de chance de croiser, aux abords de Belgrade, en arrivant par la colline conique et boisée d'Avala, les célèbres Loulous de banlieue des années 70 chantés par Vidosav Stevanovic ou par Dragoslav Mihailovic (Quand les courges étaient en fleurs), ni le fameux Sourire de l'accordéoniste décrit par Vladan Radoman, mais des fantômes, oui. Ceux des Frères de la consolation de Patrick Besson (ils auront bientôt 200 ans).

Ceux des personnages (réels) des deux plus grands romanciers serbes des années 70-80, Svetlana Velmar-Jankovic (Le Pays de nulle part) et Slobodan Selenic (L'Ombre des aïeux, Timor mortis). Et surtout celui de notre cher et regretté Vladimir Dimitrijevic qui, dans un texte poignant, a dit mieux que quiconque ce que signifie être, dans la région, une Personne déplacée. Par force, un drame (voir aussi Migrations, de Milos Tsernianski). Par désir, un bonheur : je peux en témoigner.
Tant il est vrai que dans les Balkans plus qu'ailleurs, le chemin compte plus que la destination.

Livre : Les grands vaincus de l'histoire, Perrin, 2018.

La théologie du chemin
Antoine Nouis

Une légende rabbinique raconte que, lorsqu'il était enfant, Abraham a été caché dans une grotte pour fuir la colère de Nemrod, le roi de Our, qui voulait le tuer. Le souverain avait été prévenu par des mages que les descendants d'Abraham occuperaient sa terre. Des années plus tard, à la mort du tyran, Abraham a pu sortir de sa grotte, mais il portait avec lui toutes les questions qu'il s'était posées dans ses années de solitude : « qui a créé le ciel, la terre, et moi-même ? » Quand il a vu le soleil se lever, Abraham s'est dit que seul le maître du monde pouvait donner tant de chaleur et de lumière, et il a passé la journée en prière devant le soleil. Mais le soir le soleil s'est couché à l'ouest, et la lune s'est levée à l'est, entourée d'étoiles. Alors Abraham s'est dit : « c'est la lune qui a créé le ciel, la terre, et moi-même, car elle commande même au soleil. Et toutes les petites lumières doivent être ses serviteurs. » Toute la nuit, Abraham est resté en prière devant la lune. Mais au matin, la lune s'est couchée à l'ouest, et le soleil s'est levé à l'est. Alors Abraham s'est dit : « le soleil et la lune n'ont aucun pouvoir, il y a un dieu au-dessus d'eux. C'est lui que je chercherai et prierai. » Il s'est mis en route.

Our était une ville qui s'adonnait au culte des idoles. L'idole enferme dans un lieu, une logique, une addiction. Quitter le pays de l'idole c'est entreprendre un chemin de libération. Abraham est devenu le père des croyants le jour où il a compris que la vérité est comme le vent, on peut la pressentir, on peut se laisser pousser par son souffle, mais on ne peut la saisir ni l'enfermer.

Le théologien Jürgen Moltmann a pensé cette mise en route lorsqu'il affirme que la théologie est une odologie, c'est-à-dire, étymologiquement une parole de chemin (odos, chemin). Le Dieu des Écritures ne se réduit pas à une logique, il se trouve dans une marche. Trois pépites d'Évangile plaident pour l'odologie.

 La vérité est comme le vent, on peut la pressentir, on peut se laisser pousser par son souffle, mais on ne peut la saisir ni l'enfermer. 

Lorsqu'un homme a voulu devenir disciple, Jésus a précisé les enjeux de la suivance : « Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l'homme n'a pas où poser sa tête. » (Lc 9,58). L'évangile est une bonne nouvelle en chemin, c'est en marchant au gré des rencontres qu'il se vit. Lorsque la Samaritaine a interrogé Jésus sur le bon endroit pour louer Dieu, sur la montagne selon les Samaritains, ou à Jérusalem selon les Juifs, il a répondu : « L'heure vient — c'est maintenant — où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. » (Jn 4,23). L'adoration portée par Jésus ne dépend pas d'un lieu, mais d'une démarche. Et lorsque dans l'évangile de Jean, un disciple a demandé à Jésus quel est le chemin qu'il devait prendre, il a répondu : « C'est moi qui suis le chemin, la vérité et la vie. » (Jn 14,6). La vérité du Christ est un chemin et une vie. Il n'y a de vérité d'Évangile qui ne soit chemin ni vie. Un homme qui marche est plus difficile à faire tomber qu'un homme immobile. Une bicyclette a besoin d'avancer pour ne pas chuter. L'eau courante se purifie en traversant les sables alors que l'eau qui stagne finit par croupir.

Livre : Nos racines juives, Éditions Bayard, 2018.

En chemein avec Rainer Maria Rilke
Fabrice Midal

Il m'arrive parfois, après une longue journée où je suis passé de réunion en réunion, de rendez-vous en rendez-vous de sentir un manque. Quelque chose fait défaut. C'est un peu comme si je respirais un peu moins amplement.

Mais pourquoi ? Tout s'est bien passé. Pas de tensions particulières. Personne n'a été particulièrement violent à mon égard.
Mais je me suis laissé un peu trop prendre au jeu. J'ai voulu trop bien faire. Je n'ai pas réussi à me foutre la paix. Ce qui m'arrive est le signe d'un manque de poésie.
Affairé, j'ai oublié l'essentiel.

Étrangement, ceux qui souffrent, qui ont des difficultés, qui ont le sentiment de n'être pas pleinement heureux ne pensent pas que ce qui leur fait défaut est la poésie. Qu'ils ne vivent pas vraiment car la poésie n'a plus de place dans leur cœur.

Je crois que le problème est que la poésie est identifiée aujourd'hui à la mièvrerie, aux bons sentiments et aux petites phrases faciles… Qu'on la loue ou qu'elle nous ennuie, au fond cela ne change rien, en vérité. Elle est accessoire. Elle est jolie. Elle ne règle pas nos problèmes les plus concrets.

Or en réalité l'expérience de la poésie est une morsure vive, un choc libérateur qui déplace tout. Elle n'est pas ce que l'on en a fait. Si bien que tant de gens croient lire de la poésie, alors qu'ils n'ont devant eux que sa contrefaçon.
Comment faire la différence ?
C'est tout simple : Si votre lecture vous fait vaciller, que l'espace s'ouvre jusqu'au vertige, que votre tête devient vaste comme le ciel, que votre cœur s'anime — vous savez que vous lisez de la poésie.

Pour découvrir la poésie, le poète le plus accessible, le plus pédagogue est probablement Rainer Maria Rilke. Il incarne la poésie dans son risque et son espérance la plus résolue. Sa vie a été une suite d'aventures pour rencontrer le sens réel de notre détresse et pouvoir ainsi la guérir. Et c'est pourquoi tout en lui se refusait à cette niaiserie qui si souvent nous engloutit. Rilke nous apprend que la poésie est d'abord l'épreuve de la douleur propre au temps présent. C'est pourquoi elle dit la vérité.
C'est pourquoi elle nous secoue tant.
C'est pourquoi sa lecture est nécessaire : elle montre un chemin fait vraiment pour nous. Un chemin qui ne soit pas un rêve, la nostalgie d'un monde passé, mais qui nous mette au travail. La niaiserie au contraire ne peut rien. Elle est semblable aux chants des sirènes qui conduisaient les marins à la mort en les faisant se fracasser contre les récifs.

 La poésie est d'abord l'épreuve de la douleur propre au temps présent 

Il faut entrer dans le risque pour trouver l'espérance authentique. Et cela, seule la poésie le fait. Notre époque qui ne pense qu'en terme de productivité, de résultats, de process, de protocoles, l'oubli. Et cet oubli menace le sens profond de notre existence.

Adolescent, je suis complètement passé à côté de Rainer Maria Rilke. J'avais lu Lettres à un jeune poète sans en voir la portée. Quelques années plus tard, j'ai ouvert Le livre de la pauvreté et de la mort. Il m'a immédiatement parlé. J'étais alors prêt à le lire.
Ce texte loin de nous consoler, nous enjoint à faire l'épreuve. L'épreuve de la peur. L'épreuve de l'angoisse. L'épreuve de la douleur. L'épreuve de la mort.

Car contrairement à ce que nous croyons, nous en ressentons le poids mais n'en faisons pas l'épreuve. La poésie seule nous le permet. Elle seule nous sort de notre affairement lourd d'ignorance pour nous plonger dans le réel. Contre tout ceux qui nous proposent des modes d'emploi, des consolations faciles, il faut rappeler la force de la poésie. De l'épreuve si profonde qu'elle nous invite à vivre. Et c'est cette épreuve qui est salutaire — qui ouvre sur une authentique lumière.
Ô Seigneur, donne à chacun sa propre mort,
la mort issue de cette vie
Où il trouva l'amour, un sens et la détresse.

Nous portons tous en nous, découvre Rilke, notre propre mort. Nous avons à la porter en nous. A devenir mortels. À devenir pleinement humains. À accepter notre condition. Mais aujourd'hui, comme hier, nous voulons faire comme si nous n'étions pas mortel. Comme si nous pouvions tout contrôler. C'est là, la grande souffrance du monde actuel.
Je n'ai plus cessé de lire et relire Rainer Maria Rilke depuis la lecture du Livre de la pauvreté et de la mort, lui qui est l'antidote au poison de notre temps. Au début, il m'a désarçonné. Et c'est pourquoi il m'était si nécessaire.

Livre : Sauvez votre peau, devenez narcissique !, Flammarion, 2018.

La livre du voyage
Jacques Nieuviarts

La Bible est un livre « d'encre et de vent », écrivait Christian Bobin. Le lecteur qui ouvre la Bible connaît, dès les premières pages, le souffle du vent, brise matinale légère du jardin d'Éden au jour de la Création, vent brûlant du désert, brise de fin silence aux jours du prophète Elie parvenu à l'Horeb, épuisé de porter, seul peut-être, le feu de Dieu. Le lecteur de la Bible entre, dès ses premiers mots, en traversée. Insensiblement il y est mené, emporté par la force et le souffle de ces récits qui dessinent à hauteur d'homme. Dieu se révèle. Mais sa présence discrète aux côtés de l'homme révèle aussi celui-ci à lui-même, elle l'éclaire, ouvre son histoire. ll ne lit pas, il marche et avec Abraham traverse des terres mêlées de désert. ll marche au pas des troupeaux, soucieux de trouver des puits, et aussi d'une promesse qui l'éclaire et à travers lui peut-être tous les peuples.

 Les chemins de migration forcée et d'exil éveillent en lui des solidarités inattendues. 

Avec cet ancêtre, géant de la foi aux pieds d'argile, il rencontre la famine, des conflits terrible, les chemins de migration forcée et d'exil, qui éveillent en lui des solidarités inattendues. Il devient solidaire. En ouvrant le livre, il s'est exposé aux vents, au soufle de I'Histoire, et à Dieu, il découvre Dieu à hauteur d'homme et s'en étonne. Il s'étonne du style épique de plus d'un récit, de leur proximité aussi avec sa propre histoire, avec ses méandres, ses hésitations, ses peurs, sa violence même. Il s'étonne de la tendresse d'autres textes écrivant Dieu à fleur de visage et à coeur d'homme. Aux chemin res, il prend aussi, avec les foules de alilée, le pas des apôtres pour suivre Jésus. l'écoute les Béatitudes qui disent le coeur de Dieu. Il regarde Jésus : il est, lui, tout entier Béatitude, visage et présence de Dieu.
Ses paroles disent les Béatitudes, ses gestes les font, son être les dit. Son pardon trace le ciel sur les visages de femmes et d'hommes éveillés, malgré les épreuves et les rides du temps, à la beauté de Dieu. Le lecteur est de leur nombre, aimanté, bouleversé par l'homme des Béatitudes. La vie, à son contact et dans la rencontre, prend goût de ciel et se découvre traversée par la clarté de la Résurrection venue des sources de Dieu vers lesquelles Jésus entraine en premier de cordée. Aimantée par lui, la vie devient, insensiblement, acte d'apotres, Église naissante, aurore.

S'il fallait ne garder qu'un livre pour le voyage, ce serait celui-là, le livre de la traversée, livre nomade.

Livre : La marche dans La Bible : Nomadisme, errance, exil et présentiment de Dieu, Bayard, 2018.

Un art de la rencontre
Frédéric Gros

La marche est autre chose que le délassement qu'on se promet après une journée de travail, autre chose qu'un remède à l'ennui, une discipline de santé, un rituel social, ou même un élément d'inspiration. Elle est matrice, paradigme, métaphore, elle inclut une stylistique générale. Les trois stades de la vie inlassablement décrits par Kierkegaard (le beau, le bien, l'absurde) sont autant d'étapes «sur le chemin de la vie», ils supposent à chaque fois des manières de marcher.

Au stade esthétique, je fais correspondre les flâneries inutiles, promenades sans but, au hasard des rues et des carrefours, des marches frivoles dans les villes. Il ne s'agit surtout pas alors de marcher pour aller quelque part, mais afin seulement de croiser d'autres pas que les siens. Les rues sont des invitations, les variations des façades des sources d'émerveillement. C'est la diversité qui plaît, et les carrefours sont des promesses. Le plaisir de la marche alors, c'est de nous faire aller d'une proposition de beauté à une autre, de nous transporter d'un quartier à l'autre.

 La marche est un art de la rencontre fortuite 

On prend une rue comme elle se présente, simplement parce qu'elle contient la promesse vague de ne pas ressembler à celle dans laquelle on se trouve. La vie du jouisseur esthétique fait se succéder les journées de sa vie comme, dans ses flâneries, se juxtaposent les grandes façades colorées des maisons, dont chacune a l'unique grâce d'être différente de l'autre. La marche est un art de la rencontre fortuite, une technique pour se surprendre soi-même au détour des avenues, s'échapper indéfiniment, passer d'une seconde à l'autre comme on traverse les rues. En marchant indéfiniment dans les villes, on s'abandonne au hasard. Il s'agit de jouir de cette multiplicité indéfinie, s'oublier avec délice dans une dispersion.

Pour le stade éthique j'imagine le marcheur dominical, un homme marié — aurait aussitôt ajouté Kierkegaard — et qui accomplit son trajet fixement, comme un devoir tranquille, l'homme de la promenade fixe, du pas lourd, mesuré et confiant. Il faut saisir ici ce qu'il y a de grave, d'estimable dans ce cheminement régulier. Ce serait trop facile de n'y voir qu'une routine passive, une conformité aux règles sociales, une assurance frileuse contre les risques du monde. L'homme du devoir et de la généralité sait où il va, il a fait le choix de la responsabilité, du fardeau ordinaire des jours qui se ressemblent, de la fidélité à soi et aux autres. Chaque promenade le confirme et lui fait sentir en même temps le poids de l'inachèvement : car on n'en finit jamais d'accomplir son devoir, on n'en finit jamais de se porter et de se supporter soi-même, avec son lot de défauts et de fautes, on n'en finit jamais de refaire le même trajet. Le marcheur éthique est confiant pourtant, car il sait qu'il doit aller quelque part, et qu'il y a une douceur dans le fait que ce chemin, si monotone, pesant parfois, soit en même temps si droit. Ce sont des sentiers répétitifs, exigeant de la constance et du courage, mais à sens unique et tellement bien tracés.

Et le stade religieux alors ? Faut-il penser à un saut, une délivrance soudaine de la pesanteur ? Une extase pure, la redécouverte éthérée de la danse ? Je repense au texte sur Abraham, dans Crainte et tremblement. L'insistance que met Kierkegaard à décrire ce moment où le père d'Isaac gravit la montagne de Moriah, entraînant son fils derrière lui : « Ils marchèrent en silence ». Et c'est vrai qu'il fallait se taire, parce que parler c'est essayer d'expliquer, donner des raisons, se débrouiller dans des discours, justifier l'injustifiable. Est-ce qu'Abraham marche parce qu'il croit ? Il croit parce qu'il marche. Il y a dans le mouvement de marcher une insistance plus forte, plus définitive, plus absolue que les raisons et les discours, qui eux nous font douter, changer de sentier, rebrousser chemin, nous arrêter. Une marche silencieuse, absurde, mais c'est une foi muette qui fait continuer, à chaque fois, à chaque pas.

Livre : Désobéir, Albin Michel, 2017.

Le tour de l'étang
Christian Bobin

Dans ce jour qui s'achève, tu as traversé l'enfer puis le paradis. Écris. D'abord l'enfer : le vent glacé sur l'étang. La tôle ondulée de l'eau. Les vagues avaient aux lèvres un trait régulier de mépris, une bave de lumière : une épilepsie du néant. Cette vision est montée à ton cœur pour le noyer. Tu as désespéré devant cet étang, son indifférence à tout et à toi, son amour implacable pour lui-même. Ce que nous appelons un « paysage » n'est pas un paysage mais un traité métaphysique que nous lisons avec notre corps, pas après pas, phrase après phrase. Tu as quand même continué ta promenade au bord de l'eau, jusqu'au moment où tu as dû faire demi-tour, essoufflé : ta respiration rétrécissait comme une phrase dont on fait sauter les adjectifs. Il n'entrait plus dans tes poumons qu'une ration d'air minimale — comme le pain d'après-guerre. C'est alors, dans ce qui semblait un malaise cardiaque ou une crise d'asthme, que tu as vu le paradis : il brillait au bord de l'étang, là où, après avoir brisé les cadenas de l'air, une tribu de roseaux avait décidé de camper. Le vent ébouriffait leurs cheveux, ployait leurs corps remplis de moelle solaire. Ils en riaient. Et leur blondeur, mon Dieu, leur blondeur ! Tout ce qui restait de lumière composait leur muraille ondulante. Les voir t'aida à respirer. Nous ne savons rien de cette vie.

 Ce que nous appelons un «paysage » n'est pas un paysage mais un traité métaphysique que nous lisons avec notre corps, pas après pas, phrase après phrase. 

Nous pouvons juste soupçonner une bonté dont la lumière frissonnante des roseaux serait un des masques.

Et maintenant c'est la nuit. Il n'y a aucune r aison qu'elle soit mauvaise, vraiment aucune. La vision des roseaux a tout balayé. Elle ne t'a pas guéri mais elle t'a délivré de toi, ce qui est bien plus radical et généreux.

L'éternel — un éclair au-dessus des roseaux.

Livre : La Nuit du cœur, Gallimard, 2018.

« Je te montrerai le chemin du ciel »
Pierre-Hervé Grosjean

Le curé d'Ars, tout juste nommé dans sa paroisse, demande sa route à un petit berger, croisé sur le chemin. Après l'avoir remercié, saint Jean-Marie Vianney lui dit : « tu m'as montré le chemin d'Ars, je te montrerai le chemin du Ciel ». Pour moi, il n'y a pas plus simple définition de la mission du prêtre : « montrer le chemin du Ciel ! ». J'aime cette idée : le prêtre est au service du pèlerinage que chacun entreprend ici-bas. Il n'est pas le but lui-même, il ne ramène pas à lui. Il désigne un Autre, Celui qui se révèle comme « le chemin, la vérité et la vie ». Le prêtre sert la progression des autres. Il met en chemin, accompagne, relève, encourage chacun. Sans doute la difficulté de nos contemporains à comprendre le prêtre vient de l'oubli qu'il y a un Ciel, et qu'il y a aussi un chemin pour y parvenir.

 J'aime cette idée : le prêtre est au service du pèlerinage que chacun entreprend ici-bas. 

Si on ne croit plus au Salut, alors on ne comprend plus le prêtre non plus. Ni sa mission, ni son célibat offert pour cette mission, ni le sens de l'offrande de sa vie. Le prêtre donne sa vie pour que chacun puisse découvrir ce « chemin du Ciel », cette amitié avec le Christ qui nous ouvre à la joie éternelle. Ce chemin, le prêtre ne cesse de le redécouvrir lui-même, et d'essayer d'y avancer cahin-caha, en apprenant à son tour à se laisser accompagner. Dans son cœur est enracinée cette vérité, qu'il veut sans cesse partager : notre vie est belle, avec ses joies et ses peines, parce qu'elle est un pèlerinage vers une rencontre, un Amour qui nous attend. Le chemin, avec ses difficultés, est toujours beau quand il mène vers la Joie.

Livre : Donner sa vie, Artège, 2018.

Une catastrophe moderne
Laurence Cossé

Il n'y a pas que le bien, la sagesse ou la vérité qui cheminent ici-bas. Il y a aussi le mal, que ce soit sous la forme, l'infinie variété des formes des méfaits des hommes, ou sous celle du mal dont ils ne sont pas responsables, le malheur — autrement dit les diverses calamités, terribles pour tous et, pour les chrétiens, tragiquement mystérieuses puisqu'elles mettent en question la bonté du Tout-puissant.

D'une de ces calamités, Paule Constant a fait le sujet d'un puissant roman, paru en 2016, Des chauves-souris, des singes et des hommes. Elle y retrace l'apparition et le cheminement d'« un mal qui répand la terreur »1 dans un coin reculé d'Afrique subsaharienne, une épidémie encore inconnue. Elle le fait en romancière, au plus près des innocents touchés l'un après l'autre, reconstituant la chaîne de la première contagion ou plutôt l'enchevêtrement des chaînes, puisque chaque malade contamine ses proches, lesquels à leur tour diffusent le foudroyant virus. Le lieu n'est pas précisé, ni l'année de l'épidémie. Tout au plus sait-on que l'on est près de la rivière Ebola. Une petite fille de sept ans, Olympe, une « coiffée broussaille » au ventre rond court après la bande des garçons qui partent à la chasse et n'ont aucun mal à la semer. En larmes, elle s'abat sous le grand manguier et, alors, sent sous sa main « quelque chose de doux, de velu de fragile » : son chagrin s'envole, elle a trouvé un bébé chauve-souris qui la fait fondre de bonheur et d'amour. Elle ne lâche pas son trésor les jours et les nuits qui suivent, elle l'embrasse, elle lui fait téter sa salive, elle le passe sur les yeux et la bouche de ses petits frères.

Le même soir, on attend longtemps les jeunes chasseurs qui ne reviennent pas de la forêt. Les hommes, dans la nuit, partent à leur recherche et reviennent avec une énorme prise : un gorille, que les garçons prétendent avoir tué, ce qui est difficile à croire mais personne ne discute car il y a mieux à faire dans l'immédiat. Les hommes dépècent la bête puante, les femmes font cuire et recuire la viande noire. Et tout le village bâfre, vomit, bâfre, tombe allongé. C'est alors qu'arrivent le colporteur et ses aides : on les invite bien sûr à se joindre au festin.

À quelques lieues de là, une doctoresse aux cheveux poivre et sel atteint la petite communauté religieuse qui était son but, un hôpital-orphelinat façon Lambaréné d'où elle va entreprendre une campagne de vaccination. Elle a nom Agrippine, cette femme sans attache, « Birkenstock aux pieds, sac sur le dos » et, au réfectoire des bonnes sœurs — extraordinaire poignée de religieuses intrépides et naïves, soignant tout avec aspirine ou quinine, mourant sur place sans plus savoir ce qui leur a fait choisir cette vie —, elle fait la connaissance d'un jeune barbu blond aux yeux bleus, Virgile. Lui est normalien, ethno-sociologue, convaincu de l'idiotie de la médecine coloniale, « bardé des certitudes simplistes d'une génération tout à l'émerveillement d'une vie sans cicatrices ni douleurs ».

 Les diverses calamités, terribles pour tous et, pour les chrétiens, tragiquement mystérieuses puisqu'elles mettent en question la bonté du Tout-puissant. 

Ce n'est pas pour rien que les personnages ont des noms inspirés des épopées antiques. Le fatum s'avance, sans pitié et les frappe l'un après l'autre. On est dans la tragédie d'hier, d'aujourd'hui et de demain.

Paule Constant connait bien l'Afrique noire, où elle a grandi et vécu longtemps, et non moins bien, de par son entourage familial, la médecine tropicale et ses hussards. Elle dépeint, avec un mélange rare d'empathie profonde et de férocité critique, et une sensualité somptueuse, l'Afrique des mégapoles et celle des villages minuscules, dans le détail des travaux, des jours, des terreurs et des entourloupes. Mais son récit va beaucoup plus loin. Sans révolte sommaire ni dénonciation convenue, c'est la grande geste à l'ancienne d'une catastrophe moderne, atemporelle. La mort déjoue le progrès, prend des voies inconnues, ruse et circule, de temps en tempselle s'emballe.

1 Jean de La Fontaine, Les Animaux malades de la peste.

Livre : Nuit sur la neige, Gallimard, 2018

Odos — La voix
Jean-François Colosimo

Tu t'étais rêvé philosophe. Tu avais voulu vaincre le labyrinthe zigzagant de venelles, boyaux et impasses où t'avait jeté la naissance, le conjurer par les pouvoirs de la raison. Tu avais hachuré le monde d'artères et de trajets, griffonné de carrefours les détours et retours de l'histoire, crayonné d'étapes et passages le cadastre de l'humanité. Tu avais distribué l'existence en parcours de sagesse, sentiers de connaissance, itinéraires de vie.

À peine ébauchée, la table horaire de tes départs et arrivées n'avait affiché que des retards. Tu t'étais cru en marche, tes traversées n'avaient mené nulle part. Taillant la route, tu n'avais rencontré que toi. À force de vouloir arriver à destination, tu t'étais fabriqué un destin et tu avais compris qu'il te faudrait à jamais l'arpenter en le répétant pour toujours.

Ton périple, circulaire, se découvrait prison. Enfermé dans la cage aux miroirs que tu avais architecturée, tu étais tel l'insecte aveugle butant sur la paroi de verre des gnoses antiques, l'ombilic gommant sa propre trace à trop vouloir la creuser dans le sable. C'était qu'il t'eût fallu ne pas confondre le nombre arithmétique de foulées inutiles et l'appel angoissé à un autre souffle. C'était qu'il eût fallu renoncer tout chemin pour rejoindre la voie.

Il te restait à te perdre pour te rendre saisissable. Tu avais fui la grâce. Elle frapperait d'autant plus inexorable. À la pointe extrême du dernier îlot hellénique où tu avais décidé de courir ton ultime chance, se devinaient, dans la lumière de l'Égée, les ruines de quelque temple jadis ravagé par l'épidémie ou l'incendie, tombeau d'épées rouillées et d'ossements blanchis, déserté de dieux qui, depuis longtemps, ne protégeaient plus rien ni personne.

Tu venais de quitter l'à pic bordé de l'hysope et du basilic qui éloignaient les serpents, l'esprit si en peine que tu pensais avoir les pieds sanguinolents. II y avait mille marches creusées au flanc de falaise pour gagner la mer vineuse et t'y laver ou t'y noyer. Une durée incommensurable, à l'image du temps séparant le premier du dernier cri. Finissait-on jamais de descendre lorsque l'on aspirait encore à s'élever ?

 Tu t'étais cru en marche, tes traversées n'avaient mené nulle part. Taillant la route, tu n'avais rencontré que toi. 

À la deux centième marche, peut-être était-ce la trois centième, tu te sentis ivre du trop de senteurs des mûriers et des lentisques tandis qu'un olivier noirci par la foudre te rappela que fils d'homme tu étais, et mortel. Ce qui t'attrista quand affleura l'évidence que, sous le soleil implacable, jusqu'à l'agonie se faisait liturgie. Tu échouas néanmoins à dire l'ainsi-soit-il de ton enfance : l'heure demeurait précoce pour toi qui ne savais encore qu'imparfaitement mourir à soi.

Ce ne furent alors que roches sur roches. À la cinq centième marche ou approchante, ton âme superstitieuse fit que tu jugeas être à mi-chemin, mais les criquets intarissables te chantèrent que tu continuais à divaguer. Comme les herbes des ravins, tes illusions moribondes se tordaient, rebelles. Huit centième marche ? Il te fallait aller au bout, les pieds cette fois véritablement en sang, arasés par la pierre volcanique. Impossible de t'en retourner désormais.

Puis apparut la mer. Les quelques arbustes qui s'entêtaient à s'accrocher à la fournaise semblaient s'évaporer dans le miroitement liquide. L'éther asphyxiait jusqu'à la poussière, à moins qu'il ne cherchât à corroder l'amertume de ton cœur d'incompréhensibles pleurs acides. Tu voulus lever la tête. Tu te vis plier la nuque, puis le genou avant de laisser ton corps se rompre comme en une supplique. Enfin, ton premier vrai pas.

Naguère, tu aurais attendu qu'Aphrodite surgît des flots, mais là, devant toi, les eaux bouillonnantes de la Genèse engloutirent l'idole ancienne sous l'icône neuve et défilèrent dans ton œil, disant merci pour la lumière, la Glycophiloussa débordante de tendresse, la Platytera portant le ciel et la terre, l'Hodegetria montrant son Fils, l'Unique, comme la seule voie. C'était Marie. « Il est digne en vérité de te célébrer, ô toi la mère de notre Dieu », murmuras-tu. Le cosmos réconcilié te répondit que tu étais adopté parce que baptisé dans les larmes. Tu te sus alors pour toujours voyageur immobile d'une odyssée sans fin qui se suffirait de la prière.

Livre : Aveuglements : religions, guerres, civilisations, Le Cerf, 2018.

La porte sur la mer
Jean-Pierre Lemaire

Debout à l'horizon, une porte presque grise sur le bleu matinal, encore visible quand le soleil n'est pas levé. C'est la porte secrète dans le mur du ciel, l'unique sortie vers l'endroit du monde — une porte étroite que seuls franchiront les élus à la fin des temps et aujourd'hui, venant du large, les étrangers qui passent la frontière avant le jour, ceux qu'on retrouve en ville, maigres et noirs sous les palmiers.

Livre : Marcher dans la neige : un parcours en poésie, Lessius, 2018.

Chemin faisant
Jérôme Cordelier

LDans un TGV propulsé à 300 km/h, je peaufine ces mots pour le centenaire de l'auguste Procure. Je les pèse, les soupèse, et m'en délecte. La vitesse du train et de la technologie associée à la lenteur de l'écriture pour célébrer l'un des carrefours, au cœur du Paris originel, des voies de l'esprit - spirituel, littéraire, scientifique… Quel pied ! Ces sillons ancestraux et ultra-modernes s'entremêlent dans nos artères physiques et mentales pour nous porter sur un même chemin… Cette notion de cheminement est intrinsèque à l'exercice du journalisme, qui s'épanouit dans le mouvement, puisqu'il s'agit d'attraper le vif, la vie qui file…

 Cette notion de cheminement est intrinsèque à l'exercice du journalisme, qui s'épanouit dans le mouvement, puisqu'il s'agit d'attraper le vif, la vie qui file… 

Le mouvement, ce fut jusqu'à son dernier souffle la raison d'être du grand missionnaire jésuite Pierre Ceyrac. Je me souviens des grandes traversées du Tamil Nadu, au sud de l'Inde, en sa compagnie, enfoncés dans les sièges défoncés d'une Ambassador, le vieux taxi anglais - plus jeune, le père adorait rouler cheveux au vent grimpé sur une Royal Endgfield - ou à bord de longs trains dont le vieux soldat de Dieu aimait ouvrir les portes avant l'arrivée pour, depuis le marchepied, humer les parfums matutinaux de la campagne surpeuplée. Chemin faisant, il lui venait l'une de ces formules géniales, évangéliques ou poétiques, dont il avait le secret qui foudroyait le silence, et le reporter que j'étais bondissait sur son calepin pour capter cet instantané. Surtout ne rien perdre de ces intuitions vitales… En chemin, ailleurs cette fois, il y eut aussi cette rencontre avec un homme roué de coups par la vie sur le causse français essayant vaille que vaille, en claudiquant, agrippé à un bâton de pèlerin, de faire route vers Saint-Jacques de Compostelle, ou encore ces quelques heures passées avec deux jeunes américains, croisés un peu plus loin au cours de ce même reportage, sur le mont O Cebreiro, l'un accompagnant l'autre qui, à quelques jours de son mariage, avait souhaité revenir sur la terre de ses ancêtres espagnols… En baguenaudant sur le thème du chemin, on songe inévitablement aux figures itinérantes de François d'Assise et d'Ignace de Loyola, dont les actions se conjuguent avec les routes qui les ont portées. C'est en quittant sa vie dorée d'Assise pour partir à la rencontre de l'inconnu — « Mon cloitre, c'est le monde ! » — et de ceux qui allaient devenir ses frères que le premier fonda les franciscains. C'est au cours d'une longue errance solitaire que le second composa ce monument que sont Les Exercices spirituels, puis, poursuivant son chemin sur des routes de pèlerinage avec ses premiers compagnons, fonda la compagnie de Jésus et envoya partout dans le monde ses missi dominici pour, dans le mouvement toujours, servir la foi. Des ordres catholiques qui, depuis le XIIIe siècle pour l'un et le XVIe siècle pour l'autre, poursuivent leurs chemins et continuent d'irriguer les nôtres. Car, bien avant eux, déjà, Saint Augustin disait : « Marche sur ton chemin, il n'existe que par toi ». En clair, un chemin de l'essentiel.

Livre : Au nom de Dieu et des hommes, Fayard, 2017.

Des chemins, des pélerins… et des livres
Gaële de La Brosse

J'ai toujours été attirée par la première page des livres. Tout spécialement, quand j'aborde un ouvrage ancien, mon regard jubile lorsqu'il tombe sur la mention « Libraire imprimeur ». Surgissent alors des images d'une arrière-boutique débordant de presses et de casses en bois où sont alignées des lettres en plomb, et d'où s'échappe une forte odeur d'encre…

Autant que l'amour de la langue française, c'est cet univers qui m'a attirée vers l'écriture et l'édition, domaine dans lequel je travaille avec bonheur depuis une trentaine d'années. Et c'est avec une agréable surprise que j'ai découvert qu'il rejoignait une autre de mes passions : celle des chemins pérégrins.

Mais commençons par le commencement. En langage typographique, chaque lettre a un corps (sa grosseur) et un œil (sa partie imprimante). Certaines ont aussi une tête, une panse, une épaule, un jambage, un empattement, un pied (ou deux). D'ailleurs, on parle de leur anatomie… et on les nomme « caractères » !

Pour s'occuper des caractères récalcitrants, justement, il y a un infirmier spécialisé. C'est le correcteur, qui fait son pèlerinage en traquant les coquilles et les bourdons (c'est-à-dire les mots oubliés dans la composition) — ou, comme on dit familièrement, les « bourdes ». En argot, corriger ces fautes d'impression, c'est «aller à Saint-Jacques». « Aller en Galilée », pèlerinage plus lointain, c'est effectuer un travail encore plus fastidieux qui consiste à remanier la composition d'un livre sur un plateau de bois appelé « galée ».

D'où vient ce vocabulaire pérégrin ? La coquille Saint-Jacques, attribut des pèlerins, était l'emblème de nombreux imprimeurs — dont certains étaient installés rue SaintJacques, à Paris — et c'est peut-être la raison pour laquelle les références au pèlerinage abondent dans le jargon des typographes. Symbole, pour le jacquet, de purification et de renaissance, la coquille typographique appelle ainsi la correction après la faute. Et le bourdon, bâton du pèlerin, permet aux mots oubliés de se frayer un passage. Quant au matériel utilisé, le typographe s'aidait autrefois d'un composteur, sur lequel il disposait les caractères pour former une ligne… Alors, composer un livre comme on fait un pèlerinage? Du composteur à Compostelle ? De la ligne au chemin ?

 J'ai toujours été attirée par la première page des livres. 

Au XIVe siècle, Nicolas Flamel, qui tenait un atelier d'écriture adossé à l'église Saint-Jacques-de-la-Boucherie (dont il ne reste que la tour Saint-Jacques), ne s'y est pas trompé en se mettant en route, dit-on, vers Compostelle. Il emporta sous son bras un livre contenant des gravures et des textes hermétiques dont il souhaitait percer le secret. On raconte qu'il rencontra en chemin un certain maître Canches, savant juif converti, qui lui en donna les clés d'interprétation. Nicolas Flamel put ainsi se livrer au Grand Œuvre. Réussit-il à fabriquer la pierre philosophale qui rend immortel ? Nul ne le sait. L'histoire dit qu'il mourut à Paris le 22 mars 1418, et l'on peut voir encore aujourd'hui sa pierre tombale au musée de Cluny. Mais dans la saga Harry Potter, l'écrivain public devenu alchimiste est plus chanceux. Après avoir suivi des cours à l'école de magie Beauxbâtons — encore le bourdon du pèlerin ? —, il trouve l'élixir de longue vie et meurt à 665 ans.

Oui, décidément, les enfants de Gutenberg sont aussi des enfants du Chemin. Leur Grand(e) Œuvre, c'est d'aligner les lettres, comme leurs frères pèlerins alignent patiemment les pas sur la route. Les uns comme les autres mettent tout leur cœur à l'ouvrage. Poursuivent-ils une chimère ? Certes non ! Dans le dur labeur des jours et des nuits, en enchaînant les épreuves, ils composent — page à page, pas à pas — un étrange grimoire : le mystérieux Livre de la vie, dont le lecteur ne découvrira le sens que s'il se met, à son tour, en chemin.

Livre : L'esprit des pèlerinages, Gründ, 2018.

Un chemin s'ouvre
Denis Tillinac

Recluse au cinquième étage sans ascenseur d'un immeuble parisien, mon enfance s'est complue dans le ressassement d'un scenario, toujours le même : la Frégate paternelle sur la route des grandes vacances depuis la place Daumesnil (12e arrondissement) jusqu'au clocher de mon village - puis le chemin non empierré qui menait à la maison de ma grand-mère. Car la route va droit à son but, mais pour atteindre le nôtre il faut la quitter : le paradis est au bout d'un chemin, d'un sentier, d'une ruelle. Sur les autoroutes de l'existence on trompe ses fringales d'un ailleurs, mettons d'un au-delà si les chimères prennent un peu d'altitude. On s'en approche sur les départementales ombrées de platanes, et davantage sur un chemin qui pénètre une intimité fabulée. L'ailleurs convoité recèle un mystère ; pour le percer il faut quitter les grands boulevards tracés par nos routines, nos sédentarités. Y compris celles de nos chimères. Vue de Paris, la place de l'église figurait le centre du monde enchanté, la maison de famille un terrier où loger mon bucolisme. Mais à peine les avais-je retrouvées, j'envisageais des fugues par les chemins qui s'en éloignent, chacun incarnant un canton inexploré de mon imaginaire. Il y avait le chemin qui en surplomb du cimetière longe un cabanon en déshérence puis pénètre un bois et aboutit à un ancien moulin. Un jour, me promettais-je, j'irai jusqu'à ce moulin que j'imaginais peuplé de hiboux fantomatiques. Un jour j'irai sur ce chemin mal débroussaillé qui suit le cours d'un ruisseau, je le suivrai jusqu'au fleuve vers lequel il dérive, dans une gorge sombre. Je m'y accoquinerai avec les chevreuils, les sangliers, les renards, les loups peutêtre, ma grand-mère jadis les avait vu roder dans ces parages. Jadis : ce mot s'accolait au là-bas à géométrie variable qui habillaient d'exotisme mes rêveries sous la tonnelle. D'autres chemins irriguaient la carte de mes aspirations à la fugue sur ce plateau de genêts, de ronces et de fougères ; tous convergeaient vers je ne sais quelle arche de Noé où mon petit moi en herbe s'émanciperait des tracas inhérents à la condition d'écolier citadin empêtré dans ses cancreries.

 j'envisageais des fugues par les chemins qui s'en éloignent, chacun incarnant un canton inexploré de mon imaginaire. 

En réalité je ne m'éloignais de l'enclos que pour des incursions de reconnaissance. Passé les dernières maisons du village, l'inconnu me faisait peur. C'est à l'adolescence que j'ai osé me hasarder jusqu'aux confins de mon royaume- et à mes dépens j'en ai mesuré l'exiguïté. Voilà pourquoi j'ai cru devoir aborder les Afriques, les Amériques et autres contrées où les chemins quand il s'en trouve ne mènent nulle part. Déserts, savanes, jungles, atolls paumés d'une Polynésie de fausse imagerie : mes bourlingues ne m'ont consenti que des bribes de pittoresque. On s'en lasse vite. Autant lire Simenon ou Conrad devant un feu de bois. Pour autant le besoin de m'enfuir continue de me tarauder-avec toujours ce sentiment que les chemins de traverse sont les plus adéquats à ma quête brumeuse d'un ailleurs innommable. Loin des routes tirées au cordeau par la société. Mais au lieu de m'abuser en croyant lui fausser compagnie sous des moiteurs équatoriales ou autres, je renoue avec mon enfance en pistant Proust le long du parc de Tansonville, Mauriac sous la charmille de Malagar, Balzac à Saché, Chateaubriand à Combourg. Je largue mes amarres pour de bon sans prendre la peine de boucler une valise, il me suffit de sortir un volume de ma bibliothèque, et me revoilà dans ma patrie intime. Par l'effet d'un paradoxe curieux, ces chemins qui s'éloignent du village sont redevenus mystérieux ; en y baguenaudant se reconstitue mon intégrale poétique. Et lorsque dans la nuit le clocher sonne les heures avec sa sonorité cristalline, la même qu'autrefois, un chemin s'ouvre dans la région de mon âme, pour oser ce gros mot. Il fait la synthèse de tous ceux qui s'éloigne du bourg et m'incite à lever le nez vers les étoiles en écoutant religieusement le chant des grillons.

Livre : Caractériel, Albin Michel, 2018.

Le seul chemin
Charles Pépin

Bien sûr qu'il y a des carrefours. Des chemins qui se croisent, des hésitations. Bien sûr que nous sommes libres. Libres de décider, de nous engager ou pas, de prendre à droite, à gauche, d'attendre encore un peu. Bien sûr que je peux te dire oui. Je peux te dire oui comme je peux te dire non, nous pouvons prendre cette voie des vies parallèles et tranquilles, ou choisir cette route de la vie ensemble. Nous engager ici, ou là, de cette manière, ou de cette autre. Bien sûr que chacun d'entre nous, en tant d'occasions de sa vie, se retrouve à la croisée des chemins. D'un côté, une pente douce. De l'autre, le vertige. On peut rater le coche, essayer encore et rater un peu mieux ; on peut changer de voie, de vie, bifurquer à l'infini, redessiner chaque fois le champ des possibles. Bien sûr, on peut. On a raison d'y croire. On change de braquet, de cap, de chemin. On change de pays, de métier, de vie.

 Bien sûr que chacun d'entre nous, en tant d'occasions de sa vie, se retrouve à la croisée des chemins. 

C'est l'aventure d'une existence. Et puis un jour, on sait. Si l'on veut bien cesser de se mentir. Si l'on veut bien cesser de s'agiter, de crier son nom. Entendre un peu. S'allonger. Rester debout. Un jour, on le sait. Ce truc qui revient. On y revient toujours. Malgré les bifurcations, les hésitations. Malgré les décisions, les réinventions. Un jour, on le sait : il n'y a qu'un seul chemin. Un seul sillon qu'on creuse. Avec la même détermination, avec la même jouissance aveugle, même si ça ne fait pas toujours plaisir. Parce que c'est notre histoire, notre affaire, notre fidélité. On ne l'a pas choisi, ce chemin. Il est notre héritage, notre destin. On nous l'a collé dans la peau ; le passé nous l'a collé dans la peau. C'est ainsi : il y a quelque chose qui compte plus que le reste, une vocation, une ambition. Ce chemin est en nous : notre axe, notre colonne. Tout le reste tourne autour, tout le reste peut même se mettre à danser. Nous ne sommes pas partout, ce serait être nulle part. Nous sommes quelqu'un quelque part. Sur le chemin de notre désir.

Livre : La confiance en soi, Allary, 2018..

Résister aux vents mauvais
Anne-Dauphine Julliand

Nos sacs sont prêts depuis longtemps, deux sacs à dos bien rangés, debout l'un contre l'autre. Nous n'avons pas résisté à la tentation de vérifier une dernière fois que rien ne manquait. Nous avons donc énuméré à haute voix tout ce dont nous disposions, cochant chaque case d'une marque en V, comme victoire. Tout était prêt, nous pourrions donc partir tous deux le lendemain l'esprit tranquille et le cœur heureux.

La balade que nous entreprenons est une longue randonnée, sur un agréable chemin de montagne à vaches. Il faut certes grimper un léger dénivelé dans les premiers mètres, le temps de nous caler l'un sur l'autre et de trouver notre rythme. Nous avançons d'un pas léger, guettant le jaillissement d'un ruisseau entre les rochers aux flancs lisses, riant de la rumination nonchalante d'un troupeau de bovins blancs tâchés de noir, admirant le vol d'un rapace haut dans le ciel azur. De la fleur à l'abeille, du pépiement des oiseaux au chant de l'eau, la nature nous émerveille et nous accueille pour que nous trouvions sans peine notre place dans cette harmonie. Cette randonnée a le goût du bonheur, insouciant, insolent et fécond.

 Cette randonnée a le goût du bonheur. 

Tout à ce bonheur, aucun de nous deux ne voit les nuages noirs s'amonceler à l'horizon. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, une masse compacte et orageuse recouvre le ciel au-dessus de nos têtes, gâchant nos ombres et plongeant tout alentour dans les ténèbres. L'orage s'abat sur nous en un sinistre grondement dont la violence nous effraie. Et la nature jusque-là si accueillante se fait hostile en un instant. L'eau ruisselle comme les larmes et ravine le sol sous nos pieds, jusqu'à nous faire perdre l'équilibre. La terre se fissure, le dénivelé s'intensifie, la montagne se redresse. Dans cette obscurité soudaine, la peine, la douleur et la peur alourdissent nos pas. La balade est gâchée et chacun est tenté de rebrousser chemin pour retrouver la tranquillité de la plaine. Mais d'ici l'on voit bien que l'orage s'étend bien des pas en arrière, jusqu'au commencement et même avant.

En silence et en pensée, nous passons en revue le contenu de nos sacs, pour évaluer nos ressources. Aucun de nous deux n'a emporté ni cordes, ni pitons, ni mousquetons, nous ne devions pas en avoir besoin. Nous nous agrippons alors l'un à l'autre pour continuer à avancer, courbant le dos, rentrant la tête et soupesant chaque pas. Le chemin nous paraît long, si long et désespérément vain. La perspective de la route à parcourir dans ces conditions nous déprime et fige nos forces. Aussi, nous calons nos regards sur nos pas, juste nos pas, en nous fixant des objectifs à portée de mains, pour nous réjouir d'autant de petites victoires. Nos sacs à dos sont lourds de bien des choses inutiles en pareilles circonstances. Il nous faut donc puiser en nous des ressources nouvelles et des forces insoupçonnées, pour chercher la lumière, s'ancrer dans l'espérance, s'arrimer à la confiance. Et petit à petit, un pas après l'autre nous avançons, résistant aux vents mauvais, savourant les éclaircies, profitant des répits. Nous avançons sur ce chemin si différent de ce que nous attendions mais qui pourtant reste celui que nous avions emprunté en toute insouciance, ce tracé gravé dans l'épaisseur de la terre, qui s'imprime dans l'épaisseur de la chair. Ce chemin qui nous surprend souvent et nous malmène tant que parfois ses détours et sa difficulté ne semblent pas à notre portée. Et pourtant, ce chemin c'est bien le nôtre et celui de personne d'autre. C'est le chemin de notre vie. Pour l'emprunter nous chargeons sur notre dos l'accessoire, mais nous portons en nous l'essentiel, l'indispensable : le goût de la vie, la volonté d'avancer et les forces nécessaires pour y parvenir. Et la certitude qu'au bout du chemin, quel qu'il soit, il y a la Lumière.

Livre : Une journée particulière, Les Arènes, 2013.

Le chemin
Frédéric Lenoir

J'aime beaucoup utiliser le terme de « chemin » pour évoquer le parcours spirituel. Celui-ci en effet n'a rien de statique. À travers ses innombrables visages, la spiritualité est une quête, mue par un désir : celui de grandir en humanité, de s'améliorer, de se rapprocher de Dieu, de se transformer, d'atteindre l'éveil ou la libération, de progresser vers la sainteté… Pour mener cette quête, l'homme spirituel emprunte un chemin qui peut être plus ou moins balisé. Au sein des grandes traditions religieuses, la voie spirituelle est codifiée, on y rencontre de nombreux guides du passé et du présent. Mais il existe aussi des chemins de traverse, des voies inexplorées, qu'aiment emprunter des chercheurs spirituels modernes, davantage en quête d'une spiritualité laïque ou d'une sagesse métissée. Notons d'ailleurs que de plus en plus d'occidentaux aiment à explorer plusieurs voies, cherchant à travers le vaste patrimoine spirituel de l'humanité celle qui correspond le mieux à leurs aspirations ou qui semblera les conduire plus sûrement au port désiré. On a posé la question au dalaï-lama : « quelle est selon vous la meilleure spiritualité ? » Il a répondu sans hésiter : « Celle qui vous rend meilleur ! ».

 Mais il existe aussi des chemins de traverse, des voies inexplorées, qu'aiment emprunter des chercheurs spirituels modernes. 

La symbolique du chemin rend ainsi bien compte de la diversité des voies spirituelles, mais elle exprime aussi fort bien l'essence même de la vie spirituelle, qui est un mouvement constant de l'esprit pour progresser. L'homme spirituel n'aspire pas à stagner. Il aspire sans cesse à avancer, à se transformer, à s'améliorer. Pas plus qu'il n'est assis, contrairement à certains hommes religieux rigides, sur des certitudes. Il se remet en question, se questionne, explore de nouveaux espaces intérieurs. Bref, il est tout le temps en marche. Il est d'ailleurs intéressant de constater que les fondateurs des grandes voies spirituelles ont beaucoup marché, comme pour signifier que ce mouvement du corps correspondait au mouvement intérieur de l'âme. Moïse a marché pendant 40 ans dans le désert avec le peuple Hébreux, tout comme le Bouddha qui a passé 40 ans à péleriner dans le Nord de l'Inde. Jésus parcourait la Galilée, la Judée et la Samarie de village en village et Mohammed aimait marcher seul dans le désert. Comme si ils nous disaient que la vie spirituelle est avant tout une marche du cœur et de l'esprit sur un chemin de croissance de notre être. Alors, ami lecteur, comme le disent les pèlerins de Compostelle lorsqu'ils se croisent : bon chemin !

Livre : Méditer à cœur ouvert, Nil, 2018.

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