Lire en temps de confinement avec Denis Moreau

Lire en temps de confinement avec Denis Moreau

En quoi la littérature est elle aujourd'hui un recours ?

Déjà, et trivialement, lire permet de se changer les idées, de penser à autre chose qu'à la situation compliquée où nous nous trouvons, de casser les ruminations mentales qui se développent facilement lorsqu'on est isolé ou coincé entre quatre murs : ce n'est pas rien, un des grands défis de cette période de confinement est de résister à ce genre de pathologies psychologiques liées, pour beaucoup, à l'enfermement, et, pour certains, à la solitude.

Je trouve tout cela abordé avec une certaine acuité dans les livres des « Pères du désert », ces moines qui vécurent dans le désert d'Égypte aux IIIe et IVe siècles, par exemple Evagre le Pontique dans son Traité pratique. Ils décrivent les problèmes spirituels et mentaux (ils appellent cela des « démons », mais c'est la même chose) qui frappent les moines. Pour certains d'entre nous (mais pas tous : les Pères du désert n'avaient pas à s'occuper à plein temps d'enfants en bas âge…), ce confinement nous rapproche de la condition monacale, dans ses grandeurs comme dans ses difficultés, voire ses misères.

Ensuite, il y a dans la littérature, et en particulier dans la littérature de sagesse (spiritualité au sens large, philosophie) bon nombre de ressources, et suffisamment variées pour que chacun puisse trouver ce qui lui convient, pour affronter au mieux les périodes de gros temps de l'existence. Nous en traversons incontestablement une.

La lecture, une consolation ou une nécessité ?

Je trouve que votre disjonction n'est pas bonne : je dirais une consolation ET une nécessité, parce qu'il y a dans la vie des moments difficiles, voire tragiques, où l'on a vraiment besoin d'être consolé. C'est être lucide sur la condition humaine que de l'admettre, et je pense que c'est un des problèmes majeurs de notre époque : souvent les gens n'admettent pas qu'être consolés leur ferait du bien, ou bien alors ils cherchent à se consoler eux-mêmes, par leurs seules et propres forces. Pourquoi pas, mais l'opération a ses limites. Dans l'homélie qu'il a donnée lors de la prière extraordinaire à l'occasion de la pandémie le 27 mars, le pape François a rappelé que c'est une des vérités fondamentales du christianisme : on ne se sauve pas tout seul, par ses propres forces. On a besoin d'aide extérieure, de la part des autres et de ce qu'ils nous apportent (par exemple des livres qu'ils ont écrits ou qu'ils nous offrent), de Dieu. En théologie, quand ces aides extérieures nous font du bien, on appelle cela la grâce. Dans la période actuelle, la lecture peut, plus que jamais, être une grâce.

Quels livres vous accompagnent depuis toujours ?

Si je prends au sérieux le « toujours » dans cette question, c'est-à-dire que je cherche un livre qu'on m'a lu depuis que je suis tout petit, qui a ensuite accompagné mon adolescence et que j'ai continué à lire régulièrement à l'âge adulte, il n'y en a qu'un : la Bible ! Après, la Bible, c'est autant un livre que des livres différents (le mot vient du pluriel grec ta biblia, les livres, on pourrait presque traduire la bibliothèque). Dans tous ces livres qui composent la Bible, mes préférés, ceux auxquels je reviens le plus souvent sont les Évangiles, bien sûr, mais aussi la Genèse, l'Ecclésiaste, le Cantique des cantiques, Job, et les Psaumes. Je suis toujours émerveillé par la façon dont les Psaumes expriment, de façon souvent très poétique et suggestive, la vaste palette des divers sentiments qui habitent les coeurs humains : joie, tristesse, amour, haine, confiance, déréliction, enthousiasme, abattement, désir de vengeance, repentir, gratitude, solitude, émerveillement, etc. C'est comme une table des catégories de la vie de l'esprit, ils m'accompagnent depuis longtemps dans les différents moments de ma vie, joyeux ou tristes. Il y en a qui conviennent très bien pour ce temps de confinement.

Si à présent on restreint un peu votre « toujours », pour parler des livres qui m'accompagnent depuis que je suis entré dans l'âge adulte, il y a les Méditations métaphysiques de Descartes ; de Descartes aussi, la troisième partie du Discours de la méthode, où l'on trouve la « morale par provision », un formidable guide de vie ; l'Éthique de Spinoza ; les Pensées de Pascal ; La Généalogie de la morale de Nietzsche. Du côté de la littérature, Cyrano de Bergerac de Rostand, Bouvard et Pécuchet, Madame Bovary et les Trois contes de Flaubert, Richard III de Shakespeare, En attendant Godot de Beckett, le Journal d'un curé de campagne de Bernanos, Silence de Shusaku Endo, pas mal de pièces de Molière et Racine. Et puis, si vous me permettez de faire un peu de pub pour un camarade, La Compagnie du fleuve, de Thierry Guidet.

Quel livre aimez-vous relire ?

Si je vous réponds encore la Bible, vous allez dire que j'exagère. Alors disons un roman de science-fiction des années 1960, Un cantique pour Leibowitz, de Walter M. Miller.

Quel livre vous a donné envie d'écrire ?

Salammbô, de Flaubert, découvert quand j'étais en cinquième grâce à un extraordinaire professeur de français. C'est avec ce livre que j'ai commencé à être sensible, de façon consciente au moins, à la beauté du style, à l'amour de la langue française

Quel livre vous promettez-vous de lire un jour ?

En un sens (mais vous allez dire que j'exagère !) La Bible : je l'ai lue en entier, mais par petits bouts et dans le désordre, J'aimerais en faire un jour une lecture suivie. Sinon, il y a le Coran. J'ai déjà essayé plusieurs fois de le lire, mais j'ai toujours abandonné en route, je pense qu'il faudrait qu'on me guide dans la lecture. Et puis il y a aussi tous ces monuments de la littérature mondiale que j'avoue (un peu honteux) n'avoir jamais pris le temps de lire : L'Iliade, Don Quichotte de Cervantès, Guerre et paix de Tolstoï, Ulysse de Joyce, La Divine Comédie de Dante, etc. Umberto Eco avait humoristiquement créé la catégorie des GUBs, les « Great unread books », les grands livres qu'on n'a pas lus (et dont on parle pourtant parfois…). Dans mon cas, il y en a un certain nombre. C'est regrettable, si l'on pense à l'état présent de ma culture générale, mais cela me laisse ouverte la perspective de nombreuses et riches heures de belle lecture !


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Entretien avec Denis Moreau réalisé pour La Procure