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livre numérique Benoît XVI les défis d'un pape

Benoît XVI les défis d'un pape

Archipel (mai 2005)

Résumé

DU MÊME AUTEURHistoire secrète de la diplomatie vaticane, Albin Michel, 1997.Miracles et Sabbats. Journal du père Maunoir,éditions de Paris, 1997.L’Archipel de Bréhat, L’Ancre d’or, 2001 ; librairie Le Yacht, Paris.Le Repaire de la loutre, roman, L’Archipel, 2003.Si vous désirez contacter l’auteurou consulter son blog :www.benoit16lelivre.com  Si vous désirez recevoir notre catalogue etêtre tenu au courant de nos publications,envoyez vos nom et adresse, en citant celivre, aux Éditions de l’Archipel,34, rue des Bourdonnais 75001 Paris.Et, pour le Canada,à Édipresse Inc., 945, avenue Beaumont,Montréal, Québec, H3N 1W3.eISBN 978-2-8098-1336-4 Copyright © L’Archipel, 2005.À Dorotha et Théodore,mes bien nommés.1Un simple travailleurDe quel nom voulez-vous être appelé ? La réponse du nouveau pape à la question du conclave entre aussitôt dans l’Histoire.Le nom de Benoît XVI est désormais mondialement célèbre. Un conclave éclair l’a élu en vingt-quatre heures et le tonnerre ne fait que commencer. En un instant, trois cents millions de personnes ont découvert son nouveau visage et entendu sa voix affaiblie par l’émotion. Le cardinal Jorge Medina Estevez l’a présenté au balcon de Saint-Pierre : «  Habemus papam ! Nous avons un pape, l’éminentissime et révérendissime seigneur Joseph, cardinal de la sainte Église romaine Ratzinger, qui s’est donné le nom de Benoît XVI. »Aussitôt, le nouveau pape apparaissait au balcon, entouré de tous les cardinaux. Pour donner sa première bénédiction urbi et orbi, Benoît XVI a demandé à porter la croix pectorale de saint Pie X.Le cardinal Ratzinger était bien connu des spécialistes, qui l’écartaient de la succession à cause de son âge, soixante-dix-huit ans depuis trois jours, lors de l’élection. Sa nationalité allemande, en dépit de son origine bavaroise, paraissait poser problème. Pour le grand public, on lui avait forgé un sobriquet : le «  Panzerkardinal ». Dès que le prénom «  Joseph » fut prononcé, les connaisseurs ont immédiatement identifié l’élu.Il est né le 16 avril 1927 à Marktl, en Haute-Bavière, sur les bords de l’Inn, dans une famille modeste. «  Comme nous avons quitté Marktl deux ans après ma naissance, je n’ai d’autres souvenirs que les récits faits par mes parents, mon frère et ma sœur », écrit-il plaisamment dans son autobiographie, document rare pour un pape ! Ces cent quarante-quatre pages rassemblent des souvenirs restés très précis. Pourquoi les interrompre en 1977, lorsqu’il est devenu évêque ? «  Ce qui a commencé avec l’imposition des mains à mon ordination épiscopale demeure l’Aujourd’hui de ma vie, explique-t-il. C’est pourquoi je ne peux écrire mes Mémoires à ce sujet1. »Ajoutons aussi que le cardinal Ratzinger ne saurait parler sans dévoiler bien des confidences et des problèmes qui lui ont été confiés et qui ne lui appartiennent donc plus. Ce secret lie aussi ses interlocuteurs, dont moi-même.Son père était gendarme. Connu pour son opposition au nazisme, éloigné par le régime en Hongrie, il désertera après avoir été témoin de la déportation des Juifs.Joseph fut mobilisé dans la défense antiaérienne d’août 1943 à septembre 1944, alors que, déjà petit-séminariste, ce statut le protégeait, en Bavière, contre une affectation plus guerrière. Ce concordat devait tout au nonce Mgr Pacelli, futur Pie XII, dont c’était le premier poste diplomatique. Le roi Louis III de Bavière avait envoyé le chercher un carrosse de gala. C’est en mauvais allemand que le nouveau nonce ânonna son discours, dans la chaleur de l’été 1917. Le dernier Wittelsbach ne cacha pas son ennui profond en écoutant le nonce d’une oreille2. Le dernier roi de Bavière avait signé le concordat d’autant plus volontiers que sa dynastie avait largement ouvert son royaume aux réfugiés prussiens et autres, fuyant le «  Kulturkampf », programme anticatholique de Bismarck. C’est dans cette culture de la différence que les Ratzinger ont vécu, sujets du plus catholique des länder. «  J’aime tant l’Allemagne que j’en veux deux », disait Mauriac. Et la Bavière est sans doute le plus original, toujours «  État libre » sous les couleurs bleue et blanche de la Vierge Marie.Ordonné prêtre en 1951, Joseph Ratzinger fait ses études à Freising, à un moment où la crise spirituelle et morale de l’Allemagne inspire des remises en cause très sérieuses de toute la culture du pays, comme on peut le comprendre et même le souhaiter. C’est saint Augustin qui est alors son maître, et sa thèse de doctorat porte sur le peuple de Dieu. Un sujet prophétique…Ses origines, il les raconte par l’histoire et la culture : «  Ancienne terre de civilisation celte, ayant ensuite appartenu à la province de Réthie, et restée fière de cette double racine culturelle. » Joseph Ratzinger vient de l’intérieur du limes de l’Empire romain, qui partage encore l’Allemagne. Adolf Hitler aussi venait de ces régions, c’est pourtant là qu’il enregistra ses résultats les plus médiocres aux élections qui le portèrent à la Chancellerie.Les batailles électorales, que Joseph Ratzinger n’a guère connues en raison de son âge, ont au contraire découvert à tous l’opposition radicale de son père. À la maison, on parlait politique, et bonne politique. La famille de ce simple gendarme fut donc écartée de toute influence, ballottée d’un village à l’autre, pour le bonheur d’un garçon ami des champs, des forêts et des montagnes. «  Mais nous sentions aussi que le monde joyeux de notre enfance n’étais pas encore le paradis. »Ratzinger lui-même, avant de venir à Rome, fut quatre ans archevêque d’une grande métropole, Munich. Le régime concordataire de l’Église en Bavière impose une certaine fixité aux nominations et ces quatre années ne lui ont pas suffi pour imprimer une marque très personnelle. Mais les difficultés pratiques n’ont pas pu lui échapper. Tout cela préparait un bon préfet pour la Doctrine de la foi. Il a expérimenté la souffrance de son prédécesseur à ce poste, Ottaviani, qui se plaignait : «  Avant, quand j’étais à la secrétairerie d’État, tout le monde m’aimait bien… » Ratzinger. Le nom de Jean-Paul II, Karol Wojtyla, n’était-il pas si étrange que la foule avait d’abord cru à l’élection d’un Africain ? En revanche, l’accent de Jorge Medina Estevez n’a empêché personne de comprendre l’acte solennel de présentation du nouveau pape. Ce Chilien avait été nommé le 24 février 2005 par Jean-Paul II au titre de protodiacre, c’est-à-dire premier dans l’ordre des cardinaux-diacres, les plus romains d’entre les cardinaux. Une nomination devenue urgente, puisque le titulaire, le cardinal Poggi, n’avait plus l’âge de participer au conclave.Les nominations n’ont jamais été une priorité pour le défunt pape. On peut même parler de retard dans les prises de décision. Ce titre honorifique de protodiacre a fait entrer Jorge Medina Estevez dans l’Histoire, devant les caméras et les micros réunis place Saint-Pierre. Détail : cet intellectuel est un ami personnel du nouveau pape. Avec lui, ses amis des fan-clubs on line ont proclamé celui qui est aujourd’hui «  évêque de Rome, serviteur des serviteurs de Dieu, vicaire de Jésus-Christ, successeur du prince des apôtres, souverain pontife de l’Église universelle, patriarche d’Occident, primat d’Italie, archevêque métropolitain de la province de Rome, souverain de l’État de la Cité du Vatican ».Quel formidable bonheur pour Medina Estevez que d’annoncer le choix d’un ami personnel, pour qui il a sans doute voté ! Le soir, le pape est resté dîner à Sainte-Marthe. Tout le monde a chanté, en latin, des cantiques populaires. Aucun repas spécial n’était prêt, il a fallu chercher des glaces au congélateur, mais le champagne français était de la fête. Il ne manquait que les petites sucreries de Noël, auxquelles Benoît XVI ne résiste pas. Au lieu de se retirer dans un appartement d’apparat, le nouveau pape a repris sa chambre de cardinal, puisque les scellés fermaient encore l’appartement officiel.Qu’on ne s’imagine pas que cette élection fait la victoire d’un clan ou d’une école, celle de la revue Communio, par exemple. Jean-Paul II n’a pas distingué ses bons amis et ses éditeurs. Benoît XVI sera tout aussi impartial.On a calculé que cette présentation de Benoît XVI a été entendue par six cents millions de personnes et traduite en cent quatre-vingts langues au moins. Quatre cent quatre-vingt-sept télévisions étaient présentes, venues de cent vingt-deux pays. Sept mille journalistes au moins avaient été accrédités selon la salle de presse.Désormais, à toutes et chacune des messes catholiques, le prêtre va prier «  en union avec notre pape Benoît ». Pourquoi donc cet usage de changement de nom et quel en est le sens ?Comme l’a raconté le cardinal Barbarin, dès qu’il a eu choisi son nom dans la chapelle Sixtine, Joseph Ratzinger a expliqué aux cardinaux : «  Le précédent pape Benoît XV fut un homme de paix pendant la guerre et je veux travailler à la paix. Saint Benoît est aussi le patron de l’Europe, qui a tant besoin de ce patronage…  » La présence des bénédictins éclaire le paysage de la Bavière et cette référence à un grand moine marque aussi une intimité spirituelle avec la vie contemplative. Auteur de la règle des moines, saint Benoît est aussi un modèle de législateur et de gouvernement, une culture bien nécessaire après le prophète Jean-Paul II.Le nouveau pape répond pour la première fois : «  Je m’appellerai Benoît », et aussitôt l’Évangile vient à l’esprit. La première déclaration du nouveau pape y fait d’ailleurs largement appel, avec l’image très forte du vigneron : «  Chers frères et sœurs, après le grand pape Jean-Paul II, les cardinaux m’ont élu, moi, un simple et humble travailleur dans les vignes du Seigneur…  » Jésus en personne a changé le nom du premier pape de Simon en Pierre. Il l’a fait en même temps qu’il lui confiait la construction de son Église : «  Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Église. » L’apôtre s’appelait auparavant «  Simon, fils de Jonas ». La personne du pape est investie par sa fonction, au point de transformer son identité. Dans l’Église catholique, les moines changent aussi de nom au moment de recevoir l’habit religieux.«  Pierre » serait mieux traduit par «  roc », en grec kephas. Simon est un nom hellénisant, tandis que son père Jonas porte un nom juif. Tout cela convient bien à un pêcheur qui vivait sur la rive des non-Juifs de Tibériade. Devenu Pierre, Simon est confirmé à sa place de naissance, à la charnière entre Israël et les nations.L’Évangile qui donne à Pierre son nouveau nom est un long dialogue. Le Christ demande aux douze apôtres : «  Qui donc les gens disent-ils que je suis ? » Aucun ne répond qu’ils ont entendu «  fils du démon, ou publicain ». Aujourd’hui, les cardinaux se moquent volontiers des mauvaises réputations qu’on leur fait en demandant à leur tour : «  Et il a dit que je suis fils du démon ? » Mais les apôtres ne répètent au Christ que des on-dit flatteurs : «  Les uns disent Jean le Baptiste, d’autres Élie ou l’un des prophètes. Alors, Jésus leur demande : “Et vous, qui dites-vous que je suis ?” Pierre lui répondit : “Tu es le Christ, le Fils de Dieu Vivant !” »La question du nom est donc centrale. C’est après avoir affirmé devant tous que Jésus est Dieu que Simon devient Pierre. Le nom signifie la personne, il s’oppose même à la réputation et aux «  que dit-on ». Jésus accepte clairement d’être appelé le Christ, le Fils du Dieu vivant. Une fois les identités de chacun bien établies, commence le discours qui fonde la papauté pour les deux mille ans à venir : «  Sur cette pierre, je bâtirai mon Église et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle. Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux. Et ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les Cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les Cieux3. »C’est d’abord au nom des douze que Pierre a déclaré sa foi dans le Christ. Mais c’est à lui et lui seul qu’en présence des douze Jésus donne les «  clefs du Royaume des Cieux ». Désormais, les deux clefs entrecroisées resteront le symbole qui distingue le pape. La tiare est un objet moins évangélique, bien qu’elle soit le signe de l’indépendance souveraine du pouvoir pontifical. L’un des premiers gestes de Benoît XVI a été de la supprimer du blason, où elle survivait, pour la remplacer par la mitre triangulaire propre à l’évêque de Rome. Le chant Tu es Petrus sera entonné à chaque entrée du pape dans la basilique du Vatican, soutenu à pleine voix par les trompettes d’argent. Le rituel de l’installation du pape est hérité de celui des empereurs de Rome. Le pape est pleinement pape dès qu’il accepte son élection. Le reste n’est que manifestation du fait accompli par le conclave et par son acceptation. Le rouge est la couleur des papes et elle est en effet celle de leur cape. Le blanc date du premier pape dominicain, saint Pie V, qui avait voulu garder la couleur de son ordre.Autre insigne impérial, la férule, ce bâton orné d’une croix. Paul VI l’a remise à l’honneur, mais il avait choisi un crucifix torturé qui eût mieux convenu à la piété personnelle qu’à la liturgie. Sur le catafalque, cette grande croix était le seul insigne qui distinguait la dépouille du pape de celle d’un autre évêque.Phénomène unique dans l’Histoire, trois millions de personnes sont venues «  voir un mort », à une époque où la santé et la beauté sont idolâtrées. Par la télévision, c’est un homme sur trois qui a regardé ce qu’il faut bien appeler un cadavre, celui de Jean-Paul II. Non pas un corps anonyme, comme ceux des guerres, mais quelqu’un qu’ils s’étaient approprié. C’est une révolution des esprits qui contredit Max Weber, selon qui le monde moderne ne connaît que la rationalité et l’efficacité. La mort échappe à ces catégories.Le nouveau pape ne lance plus de pièces de monnaie aux pauvres, dans un geste censé exprimer le mépris des richesses. En revanche, l’hommage public de chacun des cardinaux est d’une importance capitale. Il serait souhaitable pour Benoît XVI que cette cérémonie soit plus sincère que celle qui fut réservée à Jean-Paul Ier, auquel s’étaient opposés des prélats aussi importants que les cardinaux Villot et Baggio.La remise du pallium complète la cérémonie. Cette petite bande de laine blanche à croix noires est portée sur les épaules et remonte à la nuit des temps. Elle est l’insigne spirituel, tandis que la tiare est la marque de l’indépendance politique. Le pallium a souvent changé de forme à travers les âges ; celui de Benoît XVI est magnifique, ample et sobre, avec les croix rouges du pape, tenu par les simples agrafes d’or. Le pallium est surtout un emblème du souverain pontife, depuis le IVe siècle. Il est porté autour du cou et retombe sur l’épaule gauche, du côté du cœur. Celui de Benoît XVI est long de 2,60 mètres et large de 11 centimètres, semblable à ceux du premier millénaire. Les croix de soie rouge qui l’ornent représentent les plaies glorieuses du Christ. Trois d’entre elles, dont celles qui apparaissent sur les épaules, sont ornées de broches d’or représentant les trois clous de la crucifixion.Sur sa chasuble décorée de coquilles Saint-Jacques, l’effet était superbe pour la messe d’intronisation. C’est sa mitre de cardinal qu’il portait, décorée de son blason, au lieu de puiser dans la sacristie de Saint-Pierre. L’anneau du pêcheur à la main droite est le sceau du souverain pontife, nommé d’après le dessin de Pierre lançant son filet. La mitre fermée remplacera la tiare, avec trois bandes d’or et d’argent pour le triple pouvoir d’ordre, de juridiction et de magistère, mais côte à côte et verticales pour marquer l’unité de la personne.Le pape choisit aussi un blason. C’était jadis celui de sa famille, si elle en avait un. Jean-Paul II avait dessiné une croix noire sur le sien ; il fallut lui expliquer qu’elle devait être «  de métal », et non pas émail sur émail. Elle fut donc d’or sur azur. La devise n’est pas moins importante, puisqu’elle est pour le pontificat un slogan, au sens premier. Le nouveau pape n’a-t-il pas déjà choisi celle de saint Benoît : «  Paix » ? Il a choisi le chemin de la vie intérieure et de la contemplation ouvert par le père des moines, un des patrons de l’Europe, mais il a choisi de ne pas changer sa devise d’évêque : «  Coopérateurs de la vérité », qui signifie plutôt «  travailler ensemble pour la vérité », inspirée par le verset 8 de la troisième lettre de saint Jean. Cette très courte épître est une lumière sur le pontificat qui commence, qui fait sourire un peu quand on pense au très grand nombre d’écrits du cardinal Ratzinger. «  J’aurais beaucoup de choses à t’écrire, mais je ne veux pas le faire avec l’encre et la plume : j’espère te voir bientôt et nous nous entretiendrons de vive voix. La paix soit avec toi ! »Benoît XVI a conservé l’essentiel de ses armes de cardinal. On y remarque un ours ! C’est le souvenir d’un miracle en faveur d’un de ses prédécesseurs, saint Corbinien de Freising, dont le cheval, ou la mule, fut tué par un ours, lequel fut contraint de se substituer à la monture domestique… Joseph Ratzinger avait coutume de comparer ce symbole un peu austère à la «  bête de somme » qui travaille dans la «  vigne du Seigneur ». Mais le symbole le plus surprenant de ce blason est encore celui du «  Maure couronné », traditionnel à Freising : «  On ne sait pas bien ce qu’il signifie. Pour moi, il exprime l’universalité de l’Église, sans acception de personnes, ni de race, ni de classe. »En sus de ceux fournis par l’Histoire, le symbole personnel de Joseph Ratzinger, dans ce blason, est la coquille Saint-Jacques. «  J’ai choisi en premier lieu la coquille, d’abord signe de notre pèlerinage, de notre marche : “Nous n’avons pas de cité permanente sur la terre.” En effet, ce bivalve est fort bon nageur, et nullement moule ou bernique sédentaire et obstinée !  » Saint Augustin, méditant sur le mystère de la Trinité, «  vit un enfant qui jouait à vider la mer avec une coquille et la pensée l’éclaira : “Il est plus difficile à ton intelligence d’appréhender le mystère divin que de transvaser la mer.” » L’un des plus vieux titres du pape est «  vicaire de Pierre » et non pas «  vicaire du Christ », que devrait mériter tout chrétien. Le vicaire est le lieutenant, au sens étymologique. Les papes s’efforceront, bien sûr, de souligner le lien étroit qui les unit au premier d’entre eux, le «  prince des apôtres ». Ce lien unique justifie l’installation au Vatican, où saint Pierre a été crucifié et où sa sépulture reste honorée. La basilique actuelle remplace celle qui était décorée par des fresques de Fra Angelico. Comment ne pas regretter l’œuvre du Bienheureux, il beato, consacrée au triomphe de la messe et de l’eucharistie ! Elle fut détruite avec l’ancien bâtiment, pour laisser place à l’actuel.Une âpre controverse oppose deux partis dans les sous-sols de la basilique Saint-Pierre, ces vraies «  caves du Vatican ». Celui des historiens est convaincu d’avoir trouvé les reliques du premier apôtre, mais celui des prudents ne veut pas lier la papauté à l’archéologie. Avec les premiers, Pie XII s’était engagé personnellement dans ces fouilles. Son meilleur ami, Mgr Kaas, avait dirigé les travaux. Mais ses successeurs ont mis le holà, suivant le conseil des bureaux. L’archéologue Marguerite Guarducci n’a pas hésité à critiquer sévèrement l’administration vaticane pour sa prudence. On interdit aux journalistes d’accéder au mur où elle affirme avoir trouvé les reliques.Jean-Paul II n’a pas tranché ; il reste pourtant le seul successeur de Pierre dont le sang aura coulé sur cette place où le premier pape versa tout le sien. Benoît XVI devra prendre position. Quelques ossements de saint Pierre dans la basilique ne sont pas une curiosité funéraire ou de dévotion macabre. Paul VI, le 26 juin 1968, avait pourtant prononcé de bonnes paroles très favorables à la découverte, bientôt discutées comme une opinion toute personnelle. Pourtant, les reliques ont été exposées au respect des fidèles, dès le lendemain, sans éteindre la polémique entre archéologues.La présence physique de Pierre à Rome serait une preuve nouvelle du pouvoir pontifical. Elle démontrerait, en plus de toutes les autres indications, que l’évêque de Rome est Pierre. Affirmer qu’une petite niche conserve les restes de l’apôtre dans un tissu de fils d’or et de soie est une joie pour les partisans d’une papauté convaincue de son bon droit. Pour ceux qui ne veulent pas heurter les non-catholiques, et même pour certains catholiques, tout cela n’est qu’hypothèses fâcheuses, source de controverses inutiles.1. Joseph, cardinal Ratzinger, Ma vie, souvenirs, 1927-1977, Paris, Fayard, 1998. Sauf mention contraire, toutes les autres citations de Benoît XVI sont extraites de ce même ouvrage.2.Éric Lebec, Histoire secrète de la diplomatie vaticane, Paris, Albin Michel, 1997.3. Matthieu, XVI, 13-20.

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Résumé

DU MÊME AUTEURHistoire secrète de la diplomatie vaticane, Albin Michel, 1997.Miracles et Sabbats. Journal du père Maunoir,éditions de Paris, 1997.L’Archipel de Bréhat, L’Ancre d’or, 2001 ; librairie Le Yacht, Paris.Le Repaire de la loutre, roman, L’Archipel, 2003.Si vous désirez contacter l’auteurou consulter son blog :www.benoit16lelivre.com  Si vous désirez recevoir notre catalogue etêtre tenu au courant de nos publications,envoyez vos nom et adresse, en citant celivre, aux Éditions de l’Archipel,34, rue des Bourdonnais 75001 Paris.Et, pour le Canada,à Édipresse Inc., 945, avenue Beaumont,Montréal, Québec, H3N 1W3.eISBN 978-2-8098-1336-4 Copyright © L’Archipel, 2005.À Dorotha et Théodore,mes bien nommés.1Un simple travailleurDe quel nom voulez-vous être appelé ? La réponse du nouveau pape à la question du conclave entre aussitôt dans l’Histoire.Le nom de Benoît XVI est désormais mondialement célèbre. Un conclave éclair l’a élu en vingt-quatre heures et le tonnerre ne fait que commencer. En un instant, trois cents millions de personnes ont découvert son nouveau visage et entendu sa voix affaiblie par l’émotion. Le cardinal Jorge Medina Estevez l’a présenté au balcon de Saint-Pierre : «  Habemus papam ! Nous avons un pape, l’éminentissime et révérendissime seigneur Joseph, cardinal de la sainte Église romaine Ratzinger, qui s’est donné le nom de Benoît XVI. »Aussitôt, le nouveau pape apparaissait au balcon, entouré de tous les cardinaux. Pour donner sa première bénédiction urbi et orbi, Benoît XVI a demandé à porter la croix pectorale de saint Pie X.Le cardinal Ratzinger était bien connu des spécialistes, qui l’écartaient de la succession à cause de son âge, soixante-dix-huit ans depuis trois jours, lors de l’élection. Sa nationalité allemande, en dépit de son origine bavaroise, paraissait poser problème. Pour le grand public, on lui avait forgé un sobriquet : le «  Panzerkardinal ». Dès que le prénom «  Joseph » fut prononcé, les connaisseurs ont immédiatement identifié l’élu.Il est né le 16 avril 1927 à Marktl, en Haute-Bavière, sur les bords de l’Inn, dans une famille modeste. «  Comme nous avons quitté Marktl deux ans après ma naissance, je n’ai d’autres souvenirs que les récits faits par mes parents, mon frère et ma sœur », écrit-il plaisamment dans son autobiographie, document rare pour un pape ! Ces cent quarante-quatre pages rassemblent des souvenirs restés très précis. Pourquoi les interrompre en 1977, lorsqu’il est devenu évêque ? «  Ce qui a commencé avec l’imposition des mains à mon ordination épiscopale demeure l’Aujourd’hui de ma vie, explique-t-il. C’est pourquoi je ne peux écrire mes Mémoires à ce sujet1. »Ajoutons aussi que le cardinal Ratzinger ne saurait parler sans dévoiler bien des confidences et des problèmes qui lui ont été confiés et qui ne lui appartiennent donc plus. Ce secret lie aussi ses interlocuteurs, dont moi-même.Son père était gendarme. Connu pour son opposition au nazisme, éloigné par le régime en Hongrie, il désertera après avoir été témoin de la déportation des Juifs.Joseph fut mobilisé dans la défense antiaérienne d’août 1943 à septembre 1944, alors que, déjà petit-séminariste, ce statut le protégeait, en Bavière, contre une affectation plus guerrière. Ce concordat devait tout au nonce Mgr Pacelli, futur Pie XII, dont c’était le premier poste diplomatique. Le roi Louis III de Bavière avait envoyé le chercher un carrosse de gala. C’est en mauvais allemand que le nouveau nonce ânonna son discours, dans la chaleur de l’été 1917. Le dernier Wittelsbach ne cacha pas son ennui profond en écoutant le nonce d’une oreille2. Le dernier roi de Bavière avait signé le concordat d’autant plus volontiers que sa dynastie avait largement ouvert son royaume aux réfugiés prussiens et autres, fuyant le «  Kulturkampf », programme anticatholique de Bismarck. C’est dans cette culture de la différence que les Ratzinger ont vécu, sujets du plus catholique des länder. «  J’aime tant l’Allemagne que j’en veux deux », disait Mauriac. Et la Bavière est sans doute le plus original, toujours «  État libre » sous les couleurs bleue et blanche de la Vierge Marie.Ordonné prêtre en 1951, Joseph Ratzinger fait ses études à Freising, à un moment où la crise spirituelle et morale de l’Allemagne inspire des remises en cause très sérieuses de toute la culture du pays, comme on peut le comprendre et même le souhaiter. C’est saint Augustin qui est alors son maître, et sa thèse de doctorat porte sur le peuple de Dieu. Un sujet prophétique…Ses origines, il les raconte par l’histoire et la culture : «  Ancienne terre de civilisation celte, ayant ensuite appartenu à la province de Réthie, et restée fière de cette double racine culturelle. » Joseph Ratzinger vient de l’intérieur du limes de l’Empire romain, qui partage encore l’Allemagne. Adolf Hitler aussi venait de ces régions, c’est pourtant là qu’il enregistra ses résultats les plus médiocres aux élections qui le portèrent à la Chancellerie.Les batailles électorales, que Joseph Ratzinger n’a guère connues en raison de son âge, ont au contraire découvert à tous l’opposition radicale de son père. À la maison, on parlait politique, et bonne politique. La famille de ce simple gendarme fut donc écartée de toute influence, ballottée d’un village à l’autre, pour le bonheur d’un garçon ami des champs, des forêts et des montagnes. «  Mais nous sentions aussi que le monde joyeux de notre enfance n’étais pas encore le paradis. »Ratzinger lui-même, avant de venir à Rome, fut quatre ans archevêque d’une grande métropole, Munich. Le régime concordataire de l’Église en Bavière impose une certaine fixité aux nominations et ces quatre années ne lui ont pas suffi pour imprimer une marque très personnelle. Mais les difficultés pratiques n’ont pas pu lui échapper. Tout cela préparait un bon préfet pour la Doctrine de la foi. Il a expérimenté la souffrance de son prédécesseur à ce poste, Ottaviani, qui se plaignait : «  Avant, quand j’étais à la secrétairerie d’État, tout le monde m’aimait bien… » Ratzinger. Le nom de Jean-Paul II, Karol Wojtyla, n’était-il pas si étrange que la foule avait d’abord cru à l’élection d’un Africain ? En revanche, l’accent de Jorge Medina Estevez n’a empêché personne de comprendre l’acte solennel de présentation du nouveau pape. Ce Chilien avait été nommé le 24 février 2005 par Jean-Paul II au titre de protodiacre, c’est-à-dire premier dans l’ordre des cardinaux-diacres, les plus romains d’entre les cardinaux. Une nomination devenue urgente, puisque le titulaire, le cardinal Poggi, n’avait plus l’âge de participer au conclave.Les nominations n’ont jamais été une priorité pour le défunt pape. On peut même parler de retard dans les prises de décision. Ce titre honorifique de protodiacre a fait entrer Jorge Medina Estevez dans l’Histoire, devant les caméras et les micros réunis place Saint-Pierre. Détail : cet intellectuel est un ami personnel du nouveau pape. Avec lui, ses amis des fan-clubs on line ont proclamé celui qui est aujourd’hui «  évêque de Rome, serviteur des serviteurs de Dieu, vicaire de Jésus-Christ, successeur du prince des apôtres, souverain pontife de l’Église universelle, patriarche d’Occident, primat d’Italie, archevêque métropolitain de la province de Rome, souverain de l’État de la Cité du Vatican ».Quel formidable bonheur pour Medina Estevez que d’annoncer le choix d’un ami personnel, pour qui il a sans doute voté ! Le soir, le pape est resté dîner à Sainte-Marthe. Tout le monde a chanté, en latin, des cantiques populaires. Aucun repas spécial n’était prêt, il a fallu chercher des glaces au congélateur, mais le champagne français était de la fête. Il ne manquait que les petites sucreries de Noël, auxquelles Benoît XVI ne résiste pas. Au lieu de se retirer dans un appartement d’apparat, le nouveau pape a repris sa chambre de cardinal, puisque les scellés fermaient encore l’appartement officiel.Qu’on ne s’imagine pas que cette élection fait la victoire d’un clan ou d’une école, celle de la revue Communio, par exemple. Jean-Paul II n’a pas distingué ses bons amis et ses éditeurs. Benoît XVI sera tout aussi impartial.On a calculé que cette présentation de Benoît XVI a été entendue par six cents millions de personnes et traduite en cent quatre-vingts langues au moins. Quatre cent quatre-vingt-sept télévisions étaient présentes, venues de cent vingt-deux pays. Sept mille journalistes au moins avaient été accrédités selon la salle de presse.Désormais, à toutes et chacune des messes catholiques, le prêtre va prier «  en union avec notre pape Benoît ». Pourquoi donc cet usage de changement de nom et quel en est le sens ?Comme l’a raconté le cardinal Barbarin, dès qu’il a eu choisi son nom dans la chapelle Sixtine, Joseph Ratzinger a expliqué aux cardinaux : «  Le précédent pape Benoît XV fut un homme de paix pendant la guerre et je veux travailler à la paix. Saint Benoît est aussi le patron de l’Europe, qui a tant besoin de ce patronage…  » La présence des bénédictins éclaire le paysage de la Bavière et cette référence à un grand moine marque aussi une intimité spirituelle avec la vie contemplative. Auteur de la règle des moines, saint Benoît est aussi un modèle de législateur et de gouvernement, une culture bien nécessaire après le prophète Jean-Paul II.Le nouveau pape répond pour la première fois : «  Je m’appellerai Benoît », et aussitôt l’Évangile vient à l’esprit. La première déclaration du nouveau pape y fait d’ailleurs largement appel, avec l’image très forte du vigneron : «  Chers frères et sœurs, après le grand pape Jean-Paul II, les cardinaux m’ont élu, moi, un simple et humble travailleur dans les vignes du Seigneur…  » Jésus en personne a changé le nom du premier pape de Simon en Pierre. Il l’a fait en même temps qu’il lui confiait la construction de son Église : «  Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Église. » L’apôtre s’appelait auparavant «  Simon, fils de Jonas ». La personne du pape est investie par sa fonction, au point de transformer son identité. Dans l’Église catholique, les moines changent aussi de nom au moment de recevoir l’habit religieux.«  Pierre » serait mieux traduit par «  roc », en grec kephas. Simon est un nom hellénisant, tandis que son père Jonas porte un nom juif. Tout cela convient bien à un pêcheur qui vivait sur la rive des non-Juifs de Tibériade. Devenu Pierre, Simon est confirmé à sa place de naissance, à la charnière entre Israël et les nations.L’Évangile qui donne à Pierre son nouveau nom est un long dialogue. Le Christ demande aux douze apôtres : «  Qui donc les gens disent-ils que je suis ? » Aucun ne répond qu’ils ont entendu «  fils du démon, ou publicain ». Aujourd’hui, les cardinaux se moquent volontiers des mauvaises réputations qu’on leur fait en demandant à leur tour : «  Et il a dit que je suis fils du démon ? » Mais les apôtres ne répètent au Christ que des on-dit flatteurs : «  Les uns disent Jean le Baptiste, d’autres Élie ou l’un des prophètes. Alors, Jésus leur demande : “Et vous, qui dites-vous que je suis ?” Pierre lui répondit : “Tu es le Christ, le Fils de Dieu Vivant !” »La question du nom est donc centrale. C’est après avoir affirmé devant tous que Jésus est Dieu que Simon devient Pierre. Le nom signifie la personne, il s’oppose même à la réputation et aux «  que dit-on ». Jésus accepte clairement d’être appelé le Christ, le Fils du Dieu vivant. Une fois les identités de chacun bien établies, commence le discours qui fonde la papauté pour les deux mille ans à venir : «  Sur cette pierre, je bâtirai mon Église et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle. Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux. Et ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les Cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les Cieux3. »C’est d’abord au nom des douze que Pierre a déclaré sa foi dans le Christ. Mais c’est à lui et lui seul qu’en présence des douze Jésus donne les «  clefs du Royaume des Cieux ». Désormais, les deux clefs entrecroisées resteront le symbole qui distingue le pape. La tiare est un objet moins évangélique, bien qu’elle soit le signe de l’indépendance souveraine du pouvoir pontifical. L’un des premiers gestes de Benoît XVI a été de la supprimer du blason, où elle survivait, pour la remplacer par la mitre triangulaire propre à l’évêque de Rome. Le chant Tu es Petrus sera entonné à chaque entrée du pape dans la basilique du Vatican, soutenu à pleine voix par les trompettes d’argent. Le rituel de l’installation du pape est hérité de celui des empereurs de Rome. Le pape est pleinement pape dès qu’il accepte son élection. Le reste n’est que manifestation du fait accompli par le conclave et par son acceptation. Le rouge est la couleur des papes et elle est en effet celle de leur cape. Le blanc date du premier pape dominicain, saint Pie V, qui avait voulu garder la couleur de son ordre.Autre insigne impérial, la férule, ce bâton orné d’une croix. Paul VI l’a remise à l’honneur, mais il avait choisi un crucifix torturé qui eût mieux convenu à la piété personnelle qu’à la liturgie. Sur le catafalque, cette grande croix était le seul insigne qui distinguait la dépouille du pape de celle d’un autre évêque.Phénomène unique dans l’Histoire, trois millions de personnes sont venues «  voir un mort », à une époque où la santé et la beauté sont idolâtrées. Par la télévision, c’est un homme sur trois qui a regardé ce qu’il faut bien appeler un cadavre, celui de Jean-Paul II. Non pas un corps anonyme, comme ceux des guerres, mais quelqu’un qu’ils s’étaient approprié. C’est une révolution des esprits qui contredit Max Weber, selon qui le monde moderne ne connaît que la rationalité et l’efficacité. La mort échappe à ces catégories.Le nouveau pape ne lance plus de pièces de monnaie aux pauvres, dans un geste censé exprimer le mépris des richesses. En revanche, l’hommage public de chacun des cardinaux est d’une importance capitale. Il serait souhaitable pour Benoît XVI que cette cérémonie soit plus sincère que celle qui fut réservée à Jean-Paul Ier, auquel s’étaient opposés des prélats aussi importants que les cardinaux Villot et Baggio.La remise du pallium complète la cérémonie. Cette petite bande de laine blanche à croix noires est portée sur les épaules et remonte à la nuit des temps. Elle est l’insigne spirituel, tandis que la tiare est la marque de l’indépendance politique. Le pallium a souvent changé de forme à travers les âges ; celui de Benoît XVI est magnifique, ample et sobre, avec les croix rouges du pape, tenu par les simples agrafes d’or. Le pallium est surtout un emblème du souverain pontife, depuis le IVe siècle. Il est porté autour du cou et retombe sur l’épaule gauche, du côté du cœur. Celui de Benoît XVI est long de 2,60 mètres et large de 11 centimètres, semblable à ceux du premier millénaire. Les croix de soie rouge qui l’ornent représentent les plaies glorieuses du Christ. Trois d’entre elles, dont celles qui apparaissent sur les épaules, sont ornées de broches d’or représentant les trois clous de la crucifixion.Sur sa chasuble décorée de coquilles Saint-Jacques, l’effet était superbe pour la messe d’intronisation. C’est sa mitre de cardinal qu’il portait, décorée de son blason, au lieu de puiser dans la sacristie de Saint-Pierre. L’anneau du pêcheur à la main droite est le sceau du souverain pontife, nommé d’après le dessin de Pierre lançant son filet. La mitre fermée remplacera la tiare, avec trois bandes d’or et d’argent pour le triple pouvoir d’ordre, de juridiction et de magistère, mais côte à côte et verticales pour marquer l’unité de la personne.Le pape choisit aussi un blason. C’était jadis celui de sa famille, si elle en avait un. Jean-Paul II avait dessiné une croix noire sur le sien ; il fallut lui expliquer qu’elle devait être «  de métal », et non pas émail sur émail. Elle fut donc d’or sur azur. La devise n’est pas moins importante, puisqu’elle est pour le pontificat un slogan, au sens premier. Le nouveau pape n’a-t-il pas déjà choisi celle de saint Benoît : «  Paix » ? Il a choisi le chemin de la vie intérieure et de la contemplation ouvert par le père des moines, un des patrons de l’Europe, mais il a choisi de ne pas changer sa devise d’évêque : «  Coopérateurs de la vérité », qui signifie plutôt «  travailler ensemble pour la vérité », inspirée par le verset 8 de la troisième lettre de saint Jean. Cette très courte épître est une lumière sur le pontificat qui commence, qui fait sourire un peu quand on pense au très grand nombre d’écrits du cardinal Ratzinger. «  J’aurais beaucoup de choses à t’écrire, mais je ne veux pas le faire avec l’encre et la plume : j’espère te voir bientôt et nous nous entretiendrons de vive voix. La paix soit avec toi ! »Benoît XVI a conservé l’essentiel de ses armes de cardinal. On y remarque un ours ! C’est le souvenir d’un miracle en faveur d’un de ses prédécesseurs, saint Corbinien de Freising, dont le cheval, ou la mule, fut tué par un ours, lequel fut contraint de se substituer à la monture domestique… Joseph Ratzinger avait coutume de comparer ce symbole un peu austère à la «  bête de somme » qui travaille dans la «  vigne du Seigneur ». Mais le symbole le plus surprenant de ce blason est encore celui du «  Maure couronné », traditionnel à Freising : «  On ne sait pas bien ce qu’il signifie. Pour moi, il exprime l’universalité de l’Église, sans acception de personnes, ni de race, ni de classe. »En sus de ceux fournis par l’Histoire, le symbole personnel de Joseph Ratzinger, dans ce blason, est la coquille Saint-Jacques. «  J’ai choisi en premier lieu la coquille, d’abord signe de notre pèlerinage, de notre marche : “Nous n’avons pas de cité permanente sur la terre.” En effet, ce bivalve est fort bon nageur, et nullement moule ou bernique sédentaire et obstinée !  » Saint Augustin, méditant sur le mystère de la Trinité, «  vit un enfant qui jouait à vider la mer avec une coquille et la pensée l’éclaira : “Il est plus difficile à ton intelligence d’appréhender le mystère divin que de transvaser la mer.” » L’un des plus vieux titres du pape est «  vicaire de Pierre » et non pas «  vicaire du Christ », que devrait mériter tout chrétien. Le vicaire est le lieutenant, au sens étymologique. Les papes s’efforceront, bien sûr, de souligner le lien étroit qui les unit au premier d’entre eux, le «  prince des apôtres ». Ce lien unique justifie l’installation au Vatican, où saint Pierre a été crucifié et où sa sépulture reste honorée. La basilique actuelle remplace celle qui était décorée par des fresques de Fra Angelico. Comment ne pas regretter l’œuvre du Bienheureux, il beato, consacrée au triomphe de la messe et de l’eucharistie ! Elle fut détruite avec l’ancien bâtiment, pour laisser place à l’actuel.Une âpre controverse oppose deux partis dans les sous-sols de la basilique Saint-Pierre, ces vraies «  caves du Vatican ». Celui des historiens est convaincu d’avoir trouvé les reliques du premier apôtre, mais celui des prudents ne veut pas lier la papauté à l’archéologie. Avec les premiers, Pie XII s’était engagé personnellement dans ces fouilles. Son meilleur ami, Mgr Kaas, avait dirigé les travaux. Mais ses successeurs ont mis le holà, suivant le conseil des bureaux. L’archéologue Marguerite Guarducci n’a pas hésité à critiquer sévèrement l’administration vaticane pour sa prudence. On interdit aux journalistes d’accéder au mur où elle affirme avoir trouvé les reliques.Jean-Paul II n’a pas tranché ; il reste pourtant le seul successeur de Pierre dont le sang aura coulé sur cette place où le premier pape versa tout le sien. Benoît XVI devra prendre position. Quelques ossements de saint Pierre dans la basilique ne sont pas une curiosité funéraire ou de dévotion macabre. Paul VI, le 26 juin 1968, avait pourtant prononcé de bonnes paroles très favorables à la découverte, bientôt discutées comme une opinion toute personnelle. Pourtant, les reliques ont été exposées au respect des fidèles, dès le lendemain, sans éteindre la polémique entre archéologues.La présence physique de Pierre à Rome serait une preuve nouvelle du pouvoir pontifical. Elle démontrerait, en plus de toutes les autres indications, que l’évêque de Rome est Pierre. Affirmer qu’une petite niche conserve les restes de l’apôtre dans un tissu de fils d’or et de soie est une joie pour les partisans d’une papauté convaincue de son bon droit. Pour ceux qui ne veulent pas heurter les non-catholiques, et même pour certains catholiques, tout cela n’est qu’hypothèses fâcheuses, source de controverses inutiles.1. Joseph, cardinal Ratzinger, Ma vie, souvenirs, 1927-1977, Paris, Fayard, 1998. Sauf mention contraire, toutes les autres citations de Benoît XVI sont extraites de ce même ouvrage.2.Éric Lebec, Histoire secrète de la diplomatie vaticane, Paris, Albin Michel, 1997.3. Matthieu, XVI, 13-20.

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9782809813364