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livre numérique Les Casseurs de codes de la seconde Guerre Mondiale

Les Casseurs de codes de la seconde Guerre Mondiale

Ixelles Editions (février 2013)

Résumé

Sinclair McKayLes Casseurs de codes de la Seconde Guerre mondiale
Ixelles éditions1Prise de fonctionSarah Baring et sa bonne amie Osla Henniker-Major reçurent leur convocation par le biais d'un télégramme laconique. Sarah se souvient que la missive, tenant de l'injonction, disait ceci : « Présentez-vous à la Station X, à Bletchley Park, Buckinghamshire, dans quatre jours. Votre adresse postale est Box 111, c/o The Foreign Office. C'est tout ce que vous devez savoir. »Les deux jeunes aristocrates débarquèrent en train un soir de printemps 1941, en provenance d'Euston. Le voyage les avait quelque peu tendues à cause d'un homme assis en face d'elles dans le compartiment qui semblait se tripoter en toute indécence par les poches de son pantalon. Après s'être entretenues à voix basse, les deux jeunes femmes, outrées, décidèrent qu'Osla devait s'occuper du sale type en accédant au porte-bagages, puis « en faisant tomber accidentellement leur valise remplie de disques » sur ses genoux. L'homme saisit le message et « déguerpit dans le couloir ».Une heure après, elles étaient arrivées à destination. « Nous nous sommes extirpées du train à la gare de Bletchley », se rappelle Sarah Baring, « puis, nous avons emprunté d'un pas rendu chancelant par le poids de nos bagages un chemin étroit plein d'ornières bordé d'un côté d'un grillage de 2,50 mètres de haut coiffé d'un rouleau de fil de fer barbelé ».La propriété de Bletchley Park est adjacente à la gare. Les deux jeunes femmes chargées arpentèrent péniblement ce long sentier paisible en légère montée, bordé, du côté grillagé, par un parc boisé. Elles empruntèrent une allée qui débouchait rapidement sur le poste de contrôle en béton de la RAF placé sur la route menant à la maison. La sentinelle de service se fit rapidement la réflexion que ces dames d'une élégance incongrue devaient être attendues.C'est là que s'offrit à leur premier regard la grande bâtisse devant laquelle se trouvait un lac. D'épaisses branches de wellingtonia masquaient certaines fenêtres. Cette vue les rendit plutôt perplexes, étant plutôt habituées à des propriétés plus majestueuses, et leur laissa une première impression tout à fait défavorable. « Ce fut un vrai choc », dit aujourd'hui Sarah d'un ton détaché. « Cette maison nous paraissait carrément monstrueuse. »Sur la pelouse autour du manoir étaient éparpillés des baraquements en bois de plain-pied des plus spartiates, dont les petites cheminées crachaient une épaisse fumée noirâtre et les fenêtres étaient obstruées pour cause de black-out. À côté de la maison se trouvaient d'anciennes écuries et de robustes dépendances en brique rouge baptisées « le Cottage ». Des nids-de-poule autour de la maison et dans l'allée traduisaient un cruel manque d'entretien.Difficile de voir au-delà, mais le parc s'étendait beaucoup plus loin, avec des prairies remplies de baraquements et de pavillons en ciment. « Et, dit Sarah Baring, des hommes et des femmes sortaient de tous ces baraquements formant une sorte de labyrinthe sans issue. » Elle remarqua immédiatement « l'absence » déconcertante « de personnes en uniforme ».La façade de la maison donnait sur le lac d'agrément et, par-delà le crépuscule, au bas de la colline, sur la ville. Mais, partout, la vue de Bletchley était obstruée par des arbres. Seuls les crissements aigus des trains se propageant dans cet air printanier rappelaient le monde extérieur.Une fois à l'intérieur de la bâtisse, qui grouillait d'autres jeunes hommes et femmes très sérieux en civil, les deux jeunes femmes furent orientées vers les escaliers. Elles devaient se présenter au premier étage à l'homme qui leur avait envoyé le télégramme, à savoir Edward Travis, ancien capitaine-trésorier de la Navy et sous-directeur de Bletchley Park.Travis demanda immédiatement aux deux jeunes femmes encore perplexes de signer l'Official Secrets Act1. Il leur tendit ensuite un billet de logement temporaire en ville, dans un hôtel, et ajouta qu'elles prendraient leurs fonctions le lendemain matin. « Il m'a dit, "Je vois que vous avez l'allemand", relate Sarah Baring, ce qui m'a paru assez amusant sur le coup parce que je croyais qu'il voulait parler d'un homme ». À ce stade, Travis n'en dit que très peu sur la teneur de leurs fonctions, juste que le respect du secret était absolument primordial.C'est après cette présentation faussement onirique que débuta la mission de plusieurs années de Sarah et Osla à Bletchley Park.D'autres recrues arrivaient souvent au Park de nuit. Pendant le black-out, aucune lumière n'était visible depuis la ville sans cachet du Buckinghamshire. Dans l'obscurité, ces personnes n'auraient pas été capables de distinguer le moindre détail des petites maisons de brique rouge, des longues rues en terrasses ou des pubs. « Aux premières heures de la journée, je suis descendu sur le quai, où un capitaine est venu à ma rencontre », dit un ancien de Bletchley Park. « J'aurais tout aussi bien pu me trouver en Mongolie-Extérieure. »« Je suis arrivéà Bletchley à minuit », se souvient un autre. « C'était l'obscurité totale. Quelques marches en fer menaient au pont. Il n'y avait pas âme qui vive. »L'image ressemble à une scène d'un roman à suspense de Graham Greene : le train à vapeur qui s'éloigne, avec ses feux rouges qui disparaissent dans l'obscurité. Puis, c'est le silence pesant, seulement rompu par le bruit d'un individu qui fait les cent pas sur un quai plongé dans le noir, dans l'attente de son mystérieux contact. « On avait instauré un système de mots de passe afin de permettre aux personnes dûment autorisées de circuler dans le parc à la nuit tombée », disait une des premières notes de service de Bletchley Park en octobre 1939. « [Ça] leur permettra de s'identifier s'ils sont interpellés par la police militaire. »Nombre de ceux entrés à Bletchley Park se souviennent de cette incertitude excitante quant à la nature de l'aventure dans laquelle ils s'apprêtaient à se lancer. Pour ceux arrivant par un soir d'hiver, voire aux petites heures du matin, l'obscurité complète enveloppant la gare prenait une profondeur métaphorique à faire froid dans le dos.Et, même pour les autres qui arrivaient de jour par temps clair, l'entrée dans Bletchley Park n'en était pas moins déroutante. L'expérience d'une ancienne des lieux, Sheila Lawn (née MacKenzie), tout juste 19 ans à l'époque, fut aussi singulière.C'était la première fois que la jeune Sheila quittait son Écosse natale. Elle était tombée des nues à la réception de sa convocation, se demandant comment on pouvait la connaître ou l'avoir recommandée. Elle entama un voyage en train de onze heures particulièrement pénible, d'Inverness à Bletchley (pendant la guerre, les trains étaient souvent bondés et il n'était pas rare que des voyageurs se retrouvent assis sur leur valise dans le couloir et essaient de se retenir tant les toilettes étaient d'une horreur insoutenable). Onze heures passées dans un état de tension et d'excitation face à la perspective de l'inconnu.Elle se souvient : « Lorsque je suis arrivée à la gare de Bletchley, on m'avait ordonné de trouver un téléphone, ce que j'ai fait. À l'autre bout du fil, la voix m'a dit : "Ah oui, Mlle MacKenzie, nous vous attendons." Une voiture est ensuite passée me prendre. Comment réellement savoir dans quoi je m'embarquais ? Comme vous le voyez, tout était enveloppé de mystère. »Et il ne pouvait y avoir plus mystérieux et secret. Des années avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, un département du ministère des Affaires étrangères britannique avait bien conscience du défi qui s'annonçait. Ce défi nécessiterait non seulement des esprits acérés, mais également des jeunes gens dotés de l'énergie et du caractère nécessaires pour affronter des épreuves éreintantes pour les nerfs qui exigeaient des trésors de patience. Des recrues capables de se concentrer jour après jour sur des tâches d'une complexité stupéfiante, sans laisser la pression ronger leurs capacités mentales.À leur arrivée, la plupart des jeunes recrues saisissaient immédiatement que des missions de renseignement de la plus haute importance les attendaient. On les gratifiait d'avertissements aussi solennels qu'incisifs sur le secret absolu de leurs travaux. Cela leur rappelait leurs anciens tuteurs d'université, habillés en civil. Ils prenaient conscience alors rapidement, comme pris de vertiges, de leur présence au sein du centre névralgique de l'effort de guerre britannique.Dans ce parc situéà 80 kilomètres au nord de Londres, ils allaient pénétrer au coeur du secret de guerre le plus précieux. Chaque message ennemi intercepté, chaque signal de n'importe quel capitaine, commandant, division, cuirassé, U-Boot, toutes ces communications chiffrées, transformées en groupes de4 ou 5 lettres apparemment formés aléatoirement et transmis par radio, étaient recueillis par les nombreux postes d'écoute disséminés sur le littoral britannique. Ces transmissions étaient ensuite systématiquement envoyées à Bletchley Park. Et c'est dans ces baraquements quelconques que la majeure partie des esprits les plus intelligents de leur génération s'attelaient au défi coriace que le haut commandement allemand considérait comme impossible à relever : se montrer plus malin et maîtriser son ingénieuse technologie de chiffrement Enigma.Les machines Enigma, compactes, joliment conçues, ressemblant à des machines àécrire dotées de lampes, étaient employées par toutes les forces militaires allemandes. Portatives, elles généraient des millions de combinaisons de lettres, déguisant ainsi les communications.Au début de la guerre, lorsque les nazis eurent conquis une grande partie de l'Europe occidentale, la Grande-Bretagne affichait une vulnérabilité des plus inquiétantes, par manque de préparation et d'armement. Dès le départ, le besoin impérieux de casser les codes Enigma représenta plus qu'un simple but tactique. C'était une question de survie !Percer les secrets des machines Enigma revenait à pénétrer au coeur de la campagne ennemie. Cela permettrait aux Britanniques de lire les messages chiffrés des U-Boote, des divisions de panzers, de la Gestapo. Ils pourraient percer les messages de la Luftwaffe et prendre connaissance des cibles des bombardements, voire lire les communications du haut commandement allemand. Les casseurs de codes (ou cryptanalystes) de Bletchley Park avaient pour objectif de lire chaque message de l'ennemi afin de tenter d'anticiper le moindre de ses mouvements.Et, dans les efforts initiaux destinés à trouver une méthode mathématique incroyablement abstruse pour déchiffrer des codes qui changeaient constamment (tous les paramètres étaient modifiés chaque jour à minuit), les rares personnes à connaître le secret prirent immédiatement conscience que le succès de ces travaux de renseignement allait au-delà d'une longueur d'avance prise sur l'adversaire. L'enjeu était carrément l'issue de la guerre.Aujourd'hui, la plupart des gens (surtout anglo-saxons) savent vaguement que le travail fourni à Bletchley Park et le lot de renseignements obtenus, dont le nom de code était Source Ultra, ont contribué, comme l'a dit le président Eisenhower, àécourter la guerre de deux ans. Selon l'éminent historien et ancien de Bletchley Park, le professeur Sir Harry Hinsley, le chiffre serait même de trois ans. Le grand critique et essayiste George Steiner est même allé plus loin en affirmant que le travail fourni à Bletchley Park était l'une des « plus grandes réussites du vingtième siècle ».De la bataille d'Angleterre au Japon, en passant par le Blitz, le Cap Matapan, El Alamein, Koursk, les fusées V1 et le jour J, le travail de Bletchley Park est demeuré complètement invisible, tout en jouant un rôle crucial dans le conflit. La présence de cette force clé devait absolument rester inconnue de l'ennemi. En effet, le moindre soupçon de la part du haut commandement allemand sur ce qui se passait à Bletchley Park aurait pu réduire à néant tous les efforts britanniques en matière de cryptanalyse. Et les conséquences auraient été catastrophiques.« Quand on pense que neuf à dix mille personnes ont travaillé au sein des diverses sections de Bletchley Park, dit une ancienne des lieux, Mavis Batey, il est absolument incroyable qu'il n'y ait eu aucune fuite. Imaginez aujourd'hui s'il fallait qu'autant de personnes gardent ce genre de secret. » Et ce n'est pas tout. Les austères baraquements en bois installés sur la pelouse et dans les prairies hébergeaient des individus figurant parmi les plus doués et les plus excentriques de leur génération. Ils comptaient non seulement des cryptographes de génie, mais également de jeunes esprits brillants, tel Alan Turing, dont les travaux allaient façonner la future ère de l'informatique et la technologie associée.Bletchley Park réunissait également des milliers de personnes dévouées, jeunes pour la plupart, dont bon nombre sortaient tout droit de l'université et certains du lycée.À mesure que la guerre progressait, les effectifs augmentèrent. En dehors des universitaires, on trouvait des pôles de traduc-trices, des centaines de Wrens2 dont la mission était de faire fonctionner des prototypes d'ordinateur affreusement compliqués, ainsi qu'un grand nombre de débutantes de bonne famille recherchées dans la société et elles aussi déterminées à apporter leur pierre à l'édifice.Un nombre surprenant de personnes installées à Bletchley Park étaient déjà célèbres ou le deviendraient peu de temps après leur séjour. De la sensuelle actrice de cinéma Dorothy Hyson (avec des apparitions occasionnelles de la part de son amant, l'acteur Anthony Quayle) au futur romancier Angus Wilson (qui allait devenir célèbre au Park pour ses nerfs à fleur de peau, ses airs de grande folle, les crises qu'il piquait et ses noeuds papillons aux couleurs vives), en passant par le futur ministre de l'Intérieur Roy Jenkins (un « redoutable casseur de codes »). Ian Fleming, le créateur de James Bond, qui travaillait à l'époque dans le service de renseignement de la marine, faisait régulièrement des apparitions à Bletchley Park.La jeunesse de la plupart des recrues colorait profondément les lieux. Celles-ci faisaient preuve dans leur travail d'une vigueur et d'un sérieux exceptionnels, mais affichaient également une créativité hors pair lors de leur temps libre. Ces jeunes gens, dont bon nombre appartenaient à une classe moyenne en plein essor, jugeaient leur séjour à Bletchley Park, non pas comme une « pause » dans leur cursus éducatif, mais comme une sorte d'expérience universitaire particulière.Sans surprise, les idylles se multipliaient dans ce qu'un ancien de la maison appelait « l'atmosphère incandescente » de Bletchley Park. Nombre de ceux tombés amoureux à Bletchley scellèrent avec bonheur leur union par un mariage durable, qui tient encore aujourd'hui pour certains.Cette « serre » faisait également peser sur les épaules de leurs occupants un lourd fardeau. Le serment de garder le secret que prêtaient les recrues est resté valable de nombreuses décennies après la fin de la guerre. Maris et femmes avaient l'interdiction de parler de ce qu'ils avaient fait derrière ces murs et ne pouvaient narrer à leurs parents ce qu'ils avaient accompli, même si ces derniers étaient mourants, ni en faire part à leurs enfants.Voilà pourquoi, depuis que le silence a été levéà la fin des années 1970, les souvenirs des anciens de Bletchley Park semblent être empreints d'une netteté et d'une clarté spéciales. Ils n'ont pas été transformés, édulcorés, ni embrouillés à force d'être racontés. Ajoutez à cela le fait qu'il régnait au Park une concentration et un sérieux qui gravaient les souvenirs dans la mémoire.L'historienne en architecture Jane Fawcett, membre de l'ordre de l'Empire britannique et recrutée jeune à Bletchley Park, en 1940, souligne l'incroyable et obscure pression qu'ils subissaient. « Nous savions que notre action était capitale, dit-elle. Nous étions conscients que beaucoup de choses reposaient sur nous. »« C'était trop pour certains, commente un ancien. La pression se faisait vraiment sentir. » Un autre locataire des lieux, S. Gorley Putt rapporte : « L'un après l'autre, nous perdions la boule d'une manière ou d'une autre. »21938-1939 : l'école des codesJusqu'à ce qu'éclate la guerre, puis pendant de nombreuses années, la ville de Bletchley, située à mi-chemin entre Londres et Birmingham, se distinguait surtout par sa banalité absolue.Même le très respecté historien d'art Nikolaus Pevsner conseillait à ses lecteurs de ne pas visiter Bletchley. Il estimait que cette commune ne présentait aucun monument intéressant, ni paysage séduisant. C'était une ville de passage et de jonction ferroviaire. L'autre industrie présente à Bletchley était la briqueterie. Par une chaude journée estivale, une forte odeur émanant de l'usine planait sur les environs.Avec ses 22 hectares de terrain, la bâtisse singulière du xixe siècle, située de l'autre côté des voies de chemin de fer par rapport aux rues principales de Bletchley, fut choisie pour accueillir la Government Code and Cypher School (GC&CS)3, avant tout pour des raisons de sécurité et non pour une ques-tion d'esthétique.Depuis 1919, tous les messages chiffrés étrangers (surtout ceux de la naissante Union soviétique) avaient été traités par la GC&CS, petit service gouvernemental ésotérique qui était surtout l'arme de cryptanalyse du ministère des Affaires étrangères britannique. Depuis les années 1930, ce département sévissait non loin de Whitehall, au sein des Broadway Buildings, à St James's Park, adresse chic londonienne qu'elle partageait avec le MI64.En fait, c'est plus de dix-huit mois avant 1939 que l'on décida d'installer la GC&CS à la campagne. La laisser en plein coeur de Londres l'exposait trop à des raids aériens allemands potentiels. L'effrayante Blitzkrieg d'Espagne avait démontré l'efficacité meurtrière de ce genre d'attaque.Auparavant, le domaine de Bletchley Park avait appartenu à la riche famille Leon. Mais, en 1937, l'héritier Sir George, lassé d'entretenir le faste de la vie campagnarde, mit en vente le domaine. Une parente de la famille, Ruth Sebag-Montefiore, qui se retrouva par hasard cryptanalyste à Bletchley Park, dit de la maison : « Il me fallait vraiment faire preuve de beaucoup d'imagination pour me représenter l'endroit...à ses plus beaux jours, avec des chasseurs dans les écuries, des parties de campagne tous les week-ends... »En 1937, les grandes parties de campagne n'étaient plus que de l'histoire ancienne. En 1938, une équipe de promoteurs immobiliers, dirigée par le capitaine Faulkner, fit l'offre la plus élevée pour acquérir le domaine. On dit que l'amiral Sir Hugh Sinclair, chef du MI6, se montra si inflexible à propos de la nécessité de déménager et était si agacé par la bureaucratie pesante de Whitehall qu'il acheta la propriété avec ses propres deniers.Les travaux démarrèrent sur-le-champ. Les violents événements se déroulant en Europe assombrissaient le tableau. L'amiral Sinclair était parfaitement conscient, peut-être plus que nombre de membres du gouvernement, qu'il y avait urgence à disposer du manoir et du parc.En mai de cette année-là, des ingénieurs du Post Office commencèrent à poser des câbles dans la maison qui la relieraient aux terminaisons nerveuses de Whitehall. Au cours de l'été 1938, qui fut dominé par l'insoutenable tension du Sommet de Munich et la tentative d'apaisement calculée mais peu judicieuse de Chamberlain pour qu'Hitler ne cède pas à la tentation d'agresser la Tchécoslovaquie, Bletchley Park demeura le théâtre de l'exercice « La partie de chasse du capitaine Ridley », comme l'indiquait son nom de code.En fait, le capitaine Ridley était un officier de la marine au sein du MI6. Sa mission était d'assurer la logistique du déménagement de la GC&CS (que certains appelaient en plaisantant la « Golf Club and Chess Society ») de Londres à Bletchley. « On nous avait dit que c'était un "exercice" », a écrit le cryptanalyste chevronné Josh Cooper dans un journal intime de l'époque. « Mais nous nous sommes tous rendu compte que "l'exercice" pourrait bien se terminer en véritable guerre. »Cet exercice de 1938 donna également une idée des difficultés associées. Pour répondre à la curiosité des gens du cru quant à la présence à Bletchley Park de tant de visiteurs fourmillant dans le parc, on évoquait « la partie de chasse du capitaine Ridley ». On devait trouver des échos de la connotation wodehousienne5de l'expression (vaguement anachronique, même à l'époque) quelques années plus tard.Les travaux à effectuer étaient considérables. Il fut immédiatement évident que le manoir ne serait pas suffisamment grand pour héberger l'activité de craquage de code envisagée. C'est ainsi que l'on construisit dans le parc des baraquements en bois isolés à l'amiante. « Au début, quand nous étions peu nombreux, nous travaillions dans le manoir », se rappelle Ruth Sebag-Montefiore. « Par la suite, nous avons pris place dans l'un des baraquements en bois qui poussaient comme des champignons. »Bien que les archives ne l'expliquent pas clairement, il semble que les premiers baraquements, ces synecdoques de fortune exposées aux intempéries, illustration suprême de l'esprit d'improvisation britannique et qui allaient devenir les ruches de l'opération, aient été construits peu de temps après la crise de Munich. Au départ, le baraquement 1 devait abriter la station radio du Park. Les baraquements érigés peu après, dont certains sont encore debout aujourd'hui, frappent l'oeil moderne par leurs structures à l'aspect curieusement temporaire. Ils rappellent les maisons préfabriquées.Bletchley était à la fois suffisamment loin mais facile d'accès pour être le site idéal. La ville et les villages avoisinants offraient assez de logements pour héberger les cryptanalystes et traducteurs. Bletchley Park était (et est toujours) situé sur ce que l'on appelle maintenant la ligne de chemin de fer de la côte ouest. Et à l'époque précédant la mise en place du plan de restruc

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Sinclair McKayLes Casseurs de codes de la Seconde Guerre mondiale
Ixelles éditions1Prise de fonctionSarah Baring et sa bonne amie Osla Henniker-Major reçurent leur convocation par le biais d'un télégramme laconique. Sarah se souvient que la missive, tenant de l'injonction, disait ceci : « Présentez-vous à la Station X, à Bletchley Park, Buckinghamshire, dans quatre jours. Votre adresse postale est Box 111, c/o The Foreign Office. C'est tout ce que vous devez savoir. »Les deux jeunes aristocrates débarquèrent en train un soir de printemps 1941, en provenance d'Euston. Le voyage les avait quelque peu tendues à cause d'un homme assis en face d'elles dans le compartiment qui semblait se tripoter en toute indécence par les poches de son pantalon. Après s'être entretenues à voix basse, les deux jeunes femmes, outrées, décidèrent qu'Osla devait s'occuper du sale type en accédant au porte-bagages, puis « en faisant tomber accidentellement leur valise remplie de disques » sur ses genoux. L'homme saisit le message et « déguerpit dans le couloir ».Une heure après, elles étaient arrivées à destination. « Nous nous sommes extirpées du train à la gare de Bletchley », se rappelle Sarah Baring, « puis, nous avons emprunté d'un pas rendu chancelant par le poids de nos bagages un chemin étroit plein d'ornières bordé d'un côté d'un grillage de 2,50 mètres de haut coiffé d'un rouleau de fil de fer barbelé ».La propriété de Bletchley Park est adjacente à la gare. Les deux jeunes femmes chargées arpentèrent péniblement ce long sentier paisible en légère montée, bordé, du côté grillagé, par un parc boisé. Elles empruntèrent une allée qui débouchait rapidement sur le poste de contrôle en béton de la RAF placé sur la route menant à la maison. La sentinelle de service se fit rapidement la réflexion que ces dames d'une élégance incongrue devaient être attendues.C'est là que s'offrit à leur premier regard la grande bâtisse devant laquelle se trouvait un lac. D'épaisses branches de wellingtonia masquaient certaines fenêtres. Cette vue les rendit plutôt perplexes, étant plutôt habituées à des propriétés plus majestueuses, et leur laissa une première impression tout à fait défavorable. « Ce fut un vrai choc », dit aujourd'hui Sarah d'un ton détaché. « Cette maison nous paraissait carrément monstrueuse. »Sur la pelouse autour du manoir étaient éparpillés des baraquements en bois de plain-pied des plus spartiates, dont les petites cheminées crachaient une épaisse fumée noirâtre et les fenêtres étaient obstruées pour cause de black-out. À côté de la maison se trouvaient d'anciennes écuries et de robustes dépendances en brique rouge baptisées « le Cottage ». Des nids-de-poule autour de la maison et dans l'allée traduisaient un cruel manque d'entretien.Difficile de voir au-delà, mais le parc s'étendait beaucoup plus loin, avec des prairies remplies de baraquements et de pavillons en ciment. « Et, dit Sarah Baring, des hommes et des femmes sortaient de tous ces baraquements formant une sorte de labyrinthe sans issue. » Elle remarqua immédiatement « l'absence » déconcertante « de personnes en uniforme ».La façade de la maison donnait sur le lac d'agrément et, par-delà le crépuscule, au bas de la colline, sur la ville. Mais, partout, la vue de Bletchley était obstruée par des arbres. Seuls les crissements aigus des trains se propageant dans cet air printanier rappelaient le monde extérieur.Une fois à l'intérieur de la bâtisse, qui grouillait d'autres jeunes hommes et femmes très sérieux en civil, les deux jeunes femmes furent orientées vers les escaliers. Elles devaient se présenter au premier étage à l'homme qui leur avait envoyé le télégramme, à savoir Edward Travis, ancien capitaine-trésorier de la Navy et sous-directeur de Bletchley Park.Travis demanda immédiatement aux deux jeunes femmes encore perplexes de signer l'Official Secrets Act1. Il leur tendit ensuite un billet de logement temporaire en ville, dans un hôtel, et ajouta qu'elles prendraient leurs fonctions le lendemain matin. « Il m'a dit, "Je vois que vous avez l'allemand", relate Sarah Baring, ce qui m'a paru assez amusant sur le coup parce que je croyais qu'il voulait parler d'un homme ». À ce stade, Travis n'en dit que très peu sur la teneur de leurs fonctions, juste que le respect du secret était absolument primordial.C'est après cette présentation faussement onirique que débuta la mission de plusieurs années de Sarah et Osla à Bletchley Park.D'autres recrues arrivaient souvent au Park de nuit. Pendant le black-out, aucune lumière n'était visible depuis la ville sans cachet du Buckinghamshire. Dans l'obscurité, ces personnes n'auraient pas été capables de distinguer le moindre détail des petites maisons de brique rouge, des longues rues en terrasses ou des pubs. « Aux premières heures de la journée, je suis descendu sur le quai, où un capitaine est venu à ma rencontre », dit un ancien de Bletchley Park. « J'aurais tout aussi bien pu me trouver en Mongolie-Extérieure. »« Je suis arrivéà Bletchley à minuit », se souvient un autre. « C'était l'obscurité totale. Quelques marches en fer menaient au pont. Il n'y avait pas âme qui vive. »L'image ressemble à une scène d'un roman à suspense de Graham Greene : le train à vapeur qui s'éloigne, avec ses feux rouges qui disparaissent dans l'obscurité. Puis, c'est le silence pesant, seulement rompu par le bruit d'un individu qui fait les cent pas sur un quai plongé dans le noir, dans l'attente de son mystérieux contact. « On avait instauré un système de mots de passe afin de permettre aux personnes dûment autorisées de circuler dans le parc à la nuit tombée », disait une des premières notes de service de Bletchley Park en octobre 1939. « [Ça] leur permettra de s'identifier s'ils sont interpellés par la police militaire. »Nombre de ceux entrés à Bletchley Park se souviennent de cette incertitude excitante quant à la nature de l'aventure dans laquelle ils s'apprêtaient à se lancer. Pour ceux arrivant par un soir d'hiver, voire aux petites heures du matin, l'obscurité complète enveloppant la gare prenait une profondeur métaphorique à faire froid dans le dos.Et, même pour les autres qui arrivaient de jour par temps clair, l'entrée dans Bletchley Park n'en était pas moins déroutante. L'expérience d'une ancienne des lieux, Sheila Lawn (née MacKenzie), tout juste 19 ans à l'époque, fut aussi singulière.C'était la première fois que la jeune Sheila quittait son Écosse natale. Elle était tombée des nues à la réception de sa convocation, se demandant comment on pouvait la connaître ou l'avoir recommandée. Elle entama un voyage en train de onze heures particulièrement pénible, d'Inverness à Bletchley (pendant la guerre, les trains étaient souvent bondés et il n'était pas rare que des voyageurs se retrouvent assis sur leur valise dans le couloir et essaient de se retenir tant les toilettes étaient d'une horreur insoutenable). Onze heures passées dans un état de tension et d'excitation face à la perspective de l'inconnu.Elle se souvient : « Lorsque je suis arrivée à la gare de Bletchley, on m'avait ordonné de trouver un téléphone, ce que j'ai fait. À l'autre bout du fil, la voix m'a dit : "Ah oui, Mlle MacKenzie, nous vous attendons." Une voiture est ensuite passée me prendre. Comment réellement savoir dans quoi je m'embarquais ? Comme vous le voyez, tout était enveloppé de mystère. »Et il ne pouvait y avoir plus mystérieux et secret. Des années avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, un département du ministère des Affaires étrangères britannique avait bien conscience du défi qui s'annonçait. Ce défi nécessiterait non seulement des esprits acérés, mais également des jeunes gens dotés de l'énergie et du caractère nécessaires pour affronter des épreuves éreintantes pour les nerfs qui exigeaient des trésors de patience. Des recrues capables de se concentrer jour après jour sur des tâches d'une complexité stupéfiante, sans laisser la pression ronger leurs capacités mentales.À leur arrivée, la plupart des jeunes recrues saisissaient immédiatement que des missions de renseignement de la plus haute importance les attendaient. On les gratifiait d'avertissements aussi solennels qu'incisifs sur le secret absolu de leurs travaux. Cela leur rappelait leurs anciens tuteurs d'université, habillés en civil. Ils prenaient conscience alors rapidement, comme pris de vertiges, de leur présence au sein du centre névralgique de l'effort de guerre britannique.Dans ce parc situéà 80 kilomètres au nord de Londres, ils allaient pénétrer au coeur du secret de guerre le plus précieux. Chaque message ennemi intercepté, chaque signal de n'importe quel capitaine, commandant, division, cuirassé, U-Boot, toutes ces communications chiffrées, transformées en groupes de4 ou 5 lettres apparemment formés aléatoirement et transmis par radio, étaient recueillis par les nombreux postes d'écoute disséminés sur le littoral britannique. Ces transmissions étaient ensuite systématiquement envoyées à Bletchley Park. Et c'est dans ces baraquements quelconques que la majeure partie des esprits les plus intelligents de leur génération s'attelaient au défi coriace que le haut commandement allemand considérait comme impossible à relever : se montrer plus malin et maîtriser son ingénieuse technologie de chiffrement Enigma.Les machines Enigma, compactes, joliment conçues, ressemblant à des machines àécrire dotées de lampes, étaient employées par toutes les forces militaires allemandes. Portatives, elles généraient des millions de combinaisons de lettres, déguisant ainsi les communications.Au début de la guerre, lorsque les nazis eurent conquis une grande partie de l'Europe occidentale, la Grande-Bretagne affichait une vulnérabilité des plus inquiétantes, par manque de préparation et d'armement. Dès le départ, le besoin impérieux de casser les codes Enigma représenta plus qu'un simple but tactique. C'était une question de survie !Percer les secrets des machines Enigma revenait à pénétrer au coeur de la campagne ennemie. Cela permettrait aux Britanniques de lire les messages chiffrés des U-Boote, des divisions de panzers, de la Gestapo. Ils pourraient percer les messages de la Luftwaffe et prendre connaissance des cibles des bombardements, voire lire les communications du haut commandement allemand. Les casseurs de codes (ou cryptanalystes) de Bletchley Park avaient pour objectif de lire chaque message de l'ennemi afin de tenter d'anticiper le moindre de ses mouvements.Et, dans les efforts initiaux destinés à trouver une méthode mathématique incroyablement abstruse pour déchiffrer des codes qui changeaient constamment (tous les paramètres étaient modifiés chaque jour à minuit), les rares personnes à connaître le secret prirent immédiatement conscience que le succès de ces travaux de renseignement allait au-delà d'une longueur d'avance prise sur l'adversaire. L'enjeu était carrément l'issue de la guerre.Aujourd'hui, la plupart des gens (surtout anglo-saxons) savent vaguement que le travail fourni à Bletchley Park et le lot de renseignements obtenus, dont le nom de code était Source Ultra, ont contribué, comme l'a dit le président Eisenhower, àécourter la guerre de deux ans. Selon l'éminent historien et ancien de Bletchley Park, le professeur Sir Harry Hinsley, le chiffre serait même de trois ans. Le grand critique et essayiste George Steiner est même allé plus loin en affirmant que le travail fourni à Bletchley Park était l'une des « plus grandes réussites du vingtième siècle ».De la bataille d'Angleterre au Japon, en passant par le Blitz, le Cap Matapan, El Alamein, Koursk, les fusées V1 et le jour J, le travail de Bletchley Park est demeuré complètement invisible, tout en jouant un rôle crucial dans le conflit. La présence de cette force clé devait absolument rester inconnue de l'ennemi. En effet, le moindre soupçon de la part du haut commandement allemand sur ce qui se passait à Bletchley Park aurait pu réduire à néant tous les efforts britanniques en matière de cryptanalyse. Et les conséquences auraient été catastrophiques.« Quand on pense que neuf à dix mille personnes ont travaillé au sein des diverses sections de Bletchley Park, dit une ancienne des lieux, Mavis Batey, il est absolument incroyable qu'il n'y ait eu aucune fuite. Imaginez aujourd'hui s'il fallait qu'autant de personnes gardent ce genre de secret. » Et ce n'est pas tout. Les austères baraquements en bois installés sur la pelouse et dans les prairies hébergeaient des individus figurant parmi les plus doués et les plus excentriques de leur génération. Ils comptaient non seulement des cryptographes de génie, mais également de jeunes esprits brillants, tel Alan Turing, dont les travaux allaient façonner la future ère de l'informatique et la technologie associée.Bletchley Park réunissait également des milliers de personnes dévouées, jeunes pour la plupart, dont bon nombre sortaient tout droit de l'université et certains du lycée.À mesure que la guerre progressait, les effectifs augmentèrent. En dehors des universitaires, on trouvait des pôles de traduc-trices, des centaines de Wrens2 dont la mission était de faire fonctionner des prototypes d'ordinateur affreusement compliqués, ainsi qu'un grand nombre de débutantes de bonne famille recherchées dans la société et elles aussi déterminées à apporter leur pierre à l'édifice.Un nombre surprenant de personnes installées à Bletchley Park étaient déjà célèbres ou le deviendraient peu de temps après leur séjour. De la sensuelle actrice de cinéma Dorothy Hyson (avec des apparitions occasionnelles de la part de son amant, l'acteur Anthony Quayle) au futur romancier Angus Wilson (qui allait devenir célèbre au Park pour ses nerfs à fleur de peau, ses airs de grande folle, les crises qu'il piquait et ses noeuds papillons aux couleurs vives), en passant par le futur ministre de l'Intérieur Roy Jenkins (un « redoutable casseur de codes »). Ian Fleming, le créateur de James Bond, qui travaillait à l'époque dans le service de renseignement de la marine, faisait régulièrement des apparitions à Bletchley Park.La jeunesse de la plupart des recrues colorait profondément les lieux. Celles-ci faisaient preuve dans leur travail d'une vigueur et d'un sérieux exceptionnels, mais affichaient également une créativité hors pair lors de leur temps libre. Ces jeunes gens, dont bon nombre appartenaient à une classe moyenne en plein essor, jugeaient leur séjour à Bletchley Park, non pas comme une « pause » dans leur cursus éducatif, mais comme une sorte d'expérience universitaire particulière.Sans surprise, les idylles se multipliaient dans ce qu'un ancien de la maison appelait « l'atmosphère incandescente » de Bletchley Park. Nombre de ceux tombés amoureux à Bletchley scellèrent avec bonheur leur union par un mariage durable, qui tient encore aujourd'hui pour certains.Cette « serre » faisait également peser sur les épaules de leurs occupants un lourd fardeau. Le serment de garder le secret que prêtaient les recrues est resté valable de nombreuses décennies après la fin de la guerre. Maris et femmes avaient l'interdiction de parler de ce qu'ils avaient fait derrière ces murs et ne pouvaient narrer à leurs parents ce qu'ils avaient accompli, même si ces derniers étaient mourants, ni en faire part à leurs enfants.Voilà pourquoi, depuis que le silence a été levéà la fin des années 1970, les souvenirs des anciens de Bletchley Park semblent être empreints d'une netteté et d'une clarté spéciales. Ils n'ont pas été transformés, édulcorés, ni embrouillés à force d'être racontés. Ajoutez à cela le fait qu'il régnait au Park une concentration et un sérieux qui gravaient les souvenirs dans la mémoire.L'historienne en architecture Jane Fawcett, membre de l'ordre de l'Empire britannique et recrutée jeune à Bletchley Park, en 1940, souligne l'incroyable et obscure pression qu'ils subissaient. « Nous savions que notre action était capitale, dit-elle. Nous étions conscients que beaucoup de choses reposaient sur nous. »« C'était trop pour certains, commente un ancien. La pression se faisait vraiment sentir. » Un autre locataire des lieux, S. Gorley Putt rapporte : « L'un après l'autre, nous perdions la boule d'une manière ou d'une autre. »21938-1939 : l'école des codesJusqu'à ce qu'éclate la guerre, puis pendant de nombreuses années, la ville de Bletchley, située à mi-chemin entre Londres et Birmingham, se distinguait surtout par sa banalité absolue.Même le très respecté historien d'art Nikolaus Pevsner conseillait à ses lecteurs de ne pas visiter Bletchley. Il estimait que cette commune ne présentait aucun monument intéressant, ni paysage séduisant. C'était une ville de passage et de jonction ferroviaire. L'autre industrie présente à Bletchley était la briqueterie. Par une chaude journée estivale, une forte odeur émanant de l'usine planait sur les environs.Avec ses 22 hectares de terrain, la bâtisse singulière du xixe siècle, située de l'autre côté des voies de chemin de fer par rapport aux rues principales de Bletchley, fut choisie pour accueillir la Government Code and Cypher School (GC&CS)3, avant tout pour des raisons de sécurité et non pour une ques-tion d'esthétique.Depuis 1919, tous les messages chiffrés étrangers (surtout ceux de la naissante Union soviétique) avaient été traités par la GC&CS, petit service gouvernemental ésotérique qui était surtout l'arme de cryptanalyse du ministère des Affaires étrangères britannique. Depuis les années 1930, ce département sévissait non loin de Whitehall, au sein des Broadway Buildings, à St James's Park, adresse chic londonienne qu'elle partageait avec le MI64.En fait, c'est plus de dix-huit mois avant 1939 que l'on décida d'installer la GC&CS à la campagne. La laisser en plein coeur de Londres l'exposait trop à des raids aériens allemands potentiels. L'effrayante Blitzkrieg d'Espagne avait démontré l'efficacité meurtrière de ce genre d'attaque.Auparavant, le domaine de Bletchley Park avait appartenu à la riche famille Leon. Mais, en 1937, l'héritier Sir George, lassé d'entretenir le faste de la vie campagnarde, mit en vente le domaine. Une parente de la famille, Ruth Sebag-Montefiore, qui se retrouva par hasard cryptanalyste à Bletchley Park, dit de la maison : « Il me fallait vraiment faire preuve de beaucoup d'imagination pour me représenter l'endroit...à ses plus beaux jours, avec des chasseurs dans les écuries, des parties de campagne tous les week-ends... »En 1937, les grandes parties de campagne n'étaient plus que de l'histoire ancienne. En 1938, une équipe de promoteurs immobiliers, dirigée par le capitaine Faulkner, fit l'offre la plus élevée pour acquérir le domaine. On dit que l'amiral Sir Hugh Sinclair, chef du MI6, se montra si inflexible à propos de la nécessité de déménager et était si agacé par la bureaucratie pesante de Whitehall qu'il acheta la propriété avec ses propres deniers.Les travaux démarrèrent sur-le-champ. Les violents événements se déroulant en Europe assombrissaient le tableau. L'amiral Sinclair était parfaitement conscient, peut-être plus que nombre de membres du gouvernement, qu'il y avait urgence à disposer du manoir et du parc.En mai de cette année-là, des ingénieurs du Post Office commencèrent à poser des câbles dans la maison qui la relieraient aux terminaisons nerveuses de Whitehall. Au cours de l'été 1938, qui fut dominé par l'insoutenable tension du Sommet de Munich et la tentative d'apaisement calculée mais peu judicieuse de Chamberlain pour qu'Hitler ne cède pas à la tentation d'agresser la Tchécoslovaquie, Bletchley Park demeura le théâtre de l'exercice « La partie de chasse du capitaine Ridley », comme l'indiquait son nom de code.En fait, le capitaine Ridley était un officier de la marine au sein du MI6. Sa mission était d'assurer la logistique du déménagement de la GC&CS (que certains appelaient en plaisantant la « Golf Club and Chess Society ») de Londres à Bletchley. « On nous avait dit que c'était un "exercice" », a écrit le cryptanalyste chevronné Josh Cooper dans un journal intime de l'époque. « Mais nous nous sommes tous rendu compte que "l'exercice" pourrait bien se terminer en véritable guerre. »Cet exercice de 1938 donna également une idée des difficultés associées. Pour répondre à la curiosité des gens du cru quant à la présence à Bletchley Park de tant de visiteurs fourmillant dans le parc, on évoquait « la partie de chasse du capitaine Ridley ». On devait trouver des échos de la connotation wodehousienne5de l'expression (vaguement anachronique, même à l'époque) quelques années plus tard.Les travaux à effectuer étaient considérables. Il fut immédiatement évident que le manoir ne serait pas suffisamment grand pour héberger l'activité de craquage de code envisagée. C'est ainsi que l'on construisit dans le parc des baraquements en bois isolés à l'amiante. « Au début, quand nous étions peu nombreux, nous travaillions dans le manoir », se rappelle Ruth Sebag-Montefiore. « Par la suite, nous avons pris place dans l'un des baraquements en bois qui poussaient comme des champignons. »Bien que les archives ne l'expliquent pas clairement, il semble que les premiers baraquements, ces synecdoques de fortune exposées aux intempéries, illustration suprême de l'esprit d'improvisation britannique et qui allaient devenir les ruches de l'opération, aient été construits peu de temps après la crise de Munich. Au départ, le baraquement 1 devait abriter la station radio du Park. Les baraquements érigés peu après, dont certains sont encore debout aujourd'hui, frappent l'oeil moderne par leurs structures à l'aspect curieusement temporaire. Ils rappellent les maisons préfabriquées.Bletchley était à la fois suffisamment loin mais facile d'accès pour être le site idéal. La ville et les villages avoisinants offraient assez de logements pour héberger les cryptanalystes et traducteurs. Bletchley Park était (et est toujours) situé sur ce que l'on appelle maintenant la ligne de chemin de fer de la côte ouest. Et à l'époque précédant la mise en place du plan de restruc

Fiche technique

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9782875154538