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livre numérique Le cléricalisme, voilà l'ennemi !

Le cléricalisme, voilà l'ennemi !

Armand Colin (octobre 2005)

Résumé

Collection Les enjeux de l’histoire   Document de couverture :© coll. Karbine-TapadorTristes événements, les expulsions, in le Petit Journal du 10 mai 1903Conception de la maquette de couverture : L’Âgence libre © Armand Colin, Paris, 2005 Armand Colin• 21, rue du Montparnasse• 75006 Paris 9782200247508 — 1re publication Avec le soutien duwww.centrenationaldulivre.frREMERCIEMENTSCe livre n’aurait pu être mené à bien sans l’aide, les conseils et les encouragements de nombreuses personnes. En premier lieu le professeur Serge Berstein, qui a guidé le travail réalisé pour l’habilitation à diriger les recherches, soutenu à Sciences-Po. Les remarques de Philippe Boutry, Marc Agostino, Jacqueline Lalouette, Jean Baubérot m’ont permis de préciser ou corriger certaines analyses. Je voudrais ici honorer la mémoire de Richard Dubreuil, professeur à Sciences-Po, pédagogue remarquable. Je tiens à dire également combien je suis redevable à la réflexion développée au sein du Cycle supérieur d’histoire du XXe siècle de l’IEP de Paris, ainsi qu’aux colloques ou journées d’étude organisées par le Comité d’Histoire Parlementaire et Politique, l’Association des Historiens contemporanéistes, l’Association française d’histoire religieuse contemporaine. Je m’en voudrais de ne pas mentionner les étudiants de Poitiers, de La Rochelle ou de Paris, de Sciences-Po, l’université ou l’IUFM, devant lesquels j’ai abordé tel ou tel point de mes travaux et dont les questions, pertinentes et parfois impertinentes, m’ont souvent obligé à préciser mes intuitions. Sans oublier non plus les bibliothécaires et archivistes, patients et efficaces. Je tiens à redire ma gratitude à l’abbé Martin pour m’avoir ouvert la bibliothèque des Chartreux de Lyon. Je remercie Véronique Sales d’avoir accepté l’ouvrage dans cette belle collection et de m’avoir fait confiance pour l’adaptation d’un travail de spécialiste à un lectorat diversifié. Merci, enfin et surtout, à la joyeuse et aimante tribu carnuto-toscano-pictave qui a supporté mes humeurs au long de ce travail.Chapitre 1LE CATHOLICISME AU XIXe SIÈCLE, ENTRE RÊVE DE RESTAURATION ET INTRANSIGEANCEAu lendemain de la persécution dont il avait été l’objet pendant la période révolutionnaire, le catholicisme obtint de nouveau droit de cité en France, à la faveur du Concordat concédé par Bonaparte et accepté par le pape. Mais il ne s’agissait pas d’une simple restauration. Tout en tentant de retrouver un âge d’or idéalisé, la religion catholique prit des traits fondamentalement nouveaux. Son histoire au XIXe siècle ne peut être comprise sans prendre en compte ce paradoxe : alors que le clergé développait un discours de refus de la modernité et prétendait reconstruire l’Église selon un modèle idéalisé, le catholicisme était pleinement partie prenante de cette modernité. Par un jeu complexe d’influences réciproques, l’Église catholique et la société française évoluèrent simultanément et se transformèrent mutuellement. Ainsi la lecture de la presse catholique et la pratique des pèlerinages en chemin de fer devinrent à la lin du siècle des éléments importants de l’identité catholique.Pour autant, l’Église catholique était loin de présenter un visage unanime et uniforme. De multiples clivages existaient, dont certains étaient minimes tandis que d’autres mettaient en cause des points fondamentaux de la religion. Des modèles de catholicisme divergents, voire antagonistes, opposaient les citadins et les ruraux, l’élite et le peuple, les évêques et le bas-clergé, les séculiers et les réguliers1.... Les dissensions, longtemps feutrées, sortirent des salons épiscopaux et furent étalées sur la place publique. Malgré tout, le principe unitaire l’emporta. La figure du pape en fut le symbole et le garant.CLERCS ET FIDÈLESAprès la tourmente révolutionnaire, un climat de restauration religieuse s’établit en France. L’Église se donnait officiellement pour objectif de rendre à la religion la place qu’elle estimait devoir être la sienne, c’est-à-dire la première. Pour beaucoup, il convenait de rejeter l’esprit des Lumières, dont des ecclésiastiques lettrés avaient pourtant été les propagateurs et qui avait eu pour véritable projet d’éradiquer le catholicisme. L’Église se devait donc de retrouver l’influence sociale qu’elle avait eue sous l’Ancien Régime. Refusant en bloc les principes politiques qui régissaient désormais la société, le clergé entretenait le rêve du retour à une monarchie de droit divin, à savoir un système dans lequel la préoccupation religieuse déterminerait tous les actes du pouvoir.Cette image des cadres sociaux d’Ancien Régime était véhiculée par un clergé bien différent, par son recrutement, son origine sociale et sa formation, de l’Église qu’il pensait reconstituer. Les cadres ecclésiastiques furent profondément renouvelés. Les curés et les évêques étaient bien différents de ceux qui les avaient précédés. L’État, qui nommait les évêques, privilégiait les administrateurs plutôt que des personnalités trop brillantes. Le recrutement social évolua. Ils étaient majoritairement des fils de petits commerçants, de petits fonctionnaires, de paysans et d’artisans. Sérieux, actifs, résidants dans leurs diocèses, ils étaient préoccupés de l’instruction des fidèles. Leurs lettres pastorales étaient lues en chaire, les Semaines religieuses transmettaient au clergé et aux catholiques leurs orientations. La Révolution avait détruit les contre-pouvoirs ecclésiastiques comme les chapitres cathédraux. Désormais, l’évêque disposait d’un pouvoir important dans son diocèse. Il nommait les curés et les desservants et pouvait les déplacer. Les nouvelles congrégations ne pouvaient s’installer qu’avec son accord. En revanche les évêques de France ne pouvaient se réunir sans l’autorisation des pouvoirs publics. Cette disposition fut de moins en moins bien acceptée lorsque l’évolution des communications et le pouvoir croissant que prirent les journaux firent ressentir à l’épiscopat français la nécessité de parler d’une même voix sur les questions religieuses qui agitaient la société.Le nombre de prêtres augmenta fortement. Ils étaient 35 000 en 1820, 56 000 en 1870. Il y eut 1 300 ordinations par an entre 1845 et 1865, 1 500 entre 1865 et 1905. Le clergé fut considérablement rajeuni par cet afflux de vocations, provenant majoritairement du monde rural. L’apogée se situe au cours de la seconde moitié du siècle. Jamais l’Église ne fut aussi proche d’un projet ancien, celui d’avoir un prêtre par village. Le modèle du bon prêtre, proche de ses ouailles, issu du peuple, simple dans ses manières, s’imposa2. Les clercs étaient formés dans les séminaires diocésains, où on leur enseignait la théologie, la philosophie, l’histoire sainte. La pression démographique et l’augmentation du nombre de prêtres permit d’atteindre cet objectif ancien d’assurer la présence d’ecclésiastiques auprès de l’ensemble de la population. Il s’ensuivit une fièvre de construction. De nouvelles églises furent édifiées, des églises anciennes furent agrandies ou démolies pour faire place à des édifices correspondant mieux aux goûts du temps. Le curé était toujours un notable, mais son autorité était battue en brèche par le médecin ou l’instituteur.Il se produisit en outre un essor prodigieux du nombre des religieux et surtout des religieuses. Des ordres anciens furent rétablis : Dom Guéranger réinstalla les Bénédictins à Solesmes en 1837, Lacordaire les Dominicains en 1843. Des ordres nouveaux virent le jour, qui inventaient des formes de vie religieuse adaptées aux besoins modernes. Ainsi la congrégation des Assomptionnistes, fondée en 1850 par le père Emmanuel d’Alzon se donnait pour objectif explicite d’agir dans le siècle, organisant des missions, créant des journaux comme La Croix ou Le Pèlerin. La congrégation du Prado fut fondée en 1860 par le père Antoine Chevrier pour évangéliser le monde ouvrier. Les congrégations féminines connurent une croissance spectaculaire. 400 fondations virent le jour entre 1800 et 1880, 5 000 postulantes entraient dans les ordres chaque année. L’apogée du mouvement se situa sous la monarchie de Juillet et le Second Empire. Les religieuses se consacraient principalement à l’enseignement et aux soins aux malades, aux vieillards et aux infirmes. Elles étaient acceptées par les pouvoirs publics en raison de leur utilité sociale et aimées des populations pour leur dévouement et leur charité. Malgré tout, le nombre important des vocations rendit les religieux et religieuses plus visibles et fit naître en réaction un mouvement d’hostilité et de jalousie.L’exigence d’une religion exercée en vérité s’imposa plus systématiquement que sous l’Ancien Régime. Cette nécessité concerna les prêtres et les évêques, mais également les religieux et les religieuses, plus nombreux que jamais, et les fidèles. Une culture de la différence s’imposa. Les clercs ne vivaient pas comme les autres hommes3 et les laïcs pratiquants étaient invités à ne pas être des tièdes. Lamennais fut l’un des plus virulents dans la dénonciation de la compromission du clergé avec le pouvoir temporel. D’une manière générale, le mode de vie des prêtres et des vicaires s’inspirait des principes de pauvreté, d’humilité, de simplicité, mais, comme souvent, ce furent les exception notoires qui frappèrent les contemporains et les diatribes anticléricales dénoncèrent le luxe, la richesse et la luxure des hommes d’Église.Ce clergé se donna pour mission de rechristianiser la France. De nombreuses missions furent organisées dans le pays : des religieux, spécialisés dans la prédication aux foules, étaient invités dans les paroisses. Pendant plusieurs jours, ils proposaient un programme intensif où alternaient prêches et cérémonies. À l’issue de ces journées, des croix étaient érigées pour rappeler à tous les fidèles ce temps fort.Alors que le catholicisme avait longtemps, en France, été empreint d’un jansénisme rigoureux, qui insistait sur la crainte de la punition divine et n’administrait les sacrements qu’aux chrétiens exemplaires, la théologie morale d’Alphonse de Liguori4, fut adoptée progressivement, sous l’impulsion de Rome, au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle. Elle insistait sur la bonté d’un Dieu paternel et dessinait le visage d’un Christ profondément humain. La pratique fréquente des sacrements était encouragée. Les curés insistaient sur la nécessité de ne pas se contenter de la dimension sociale des rites et invitaient les fidèles à conformer leur vie à l’idéal évangélique. La piété mariale connut un regain remarquable, accompagnant la valorisation de la maternité. Le Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge de Grignion de Montfort fut largement diffusé. Le dogme de l’Immaculée Conception, proclamé en 1854, encouragea ce mouvement. Les dévots de Marie constituèrent des confréries de prière, comme le Rosaire vivant ou les Enfants de Marie. La foi devint également plus christocentrique. À un Dieu terrible et lointain était préférée la figure de Jésus, plus proche des hommes.Parallèlement, le culte des saints et de leurs reliques fut encouragé. Des ossements découverts à l’occasion de campagnes de fouilles archéologiques menées dans les catacombes romaines furent donnés à la vénération des fidèles. De grandes festivités furent organisées lors de la translation des reliques. L’image des martyrs de l’Église primitive fut utilisée dans les livres de piété, où l’on donnait en exemple les jeunes chrétiens morts pour leur foi, comme Philomène, Blandine ou Tarcisius. Le culte de Saint Roch connut un regain à Montpellier à la suite de l’épidémie de choléra de 1834. Des catalogues spécialisés proposèrent aux paroisses toute une statuaire de plâtre, dont l’esthétique était parfois douteuse mais le prix modique. La dévotion à Saint Antoine de Padoue donna lieu à un commerce alimenté par les colporteurs transalpins. Des pèlerinages locaux, parfois anciens, furent réactivés. Le clergé, conscient que ces dévotions confinaient parfois à la superstition, invitaient les fidèles à ne pas confondre les saints, intercesseurs, avec Dieu. En Limousin, par exemple, les ostensions voyaient affluer un public absent lors des autres fêtes liturgiques. C’est pourquoi les pèlerinages étaient encadrés par les autorités diocésaines, qui craignaient les dérives où la superstition aurait plus de place que la religion. Les Assomptionnistes créèrent en 1872 le Conseil général des pèlerinages dont le journal Le Pèlerinétait l’organe.Ces dévotions peuvent être comprises à la fois comme une forme de refus du monde moderne rationnel et comme une sorte de populisme chrétien dont le but aurait été de contrôler le monde rural en s’appuyant sur les sensibilités populaires5. La difficulté à atteindre Dieu par la raison aurait conduit, en réaction, à mettre l’accent sur le sentiment religieux.L’Église ne méconnaissait pas pour autant les problèmes nouveaux que l’industrialisation et l’urbanisation entraînaient. Des associations se constituèrent qui se donnaient pour mission de soulager la misère des personnes frappées par le chômage, la maladie, la vieillesse — ainsi la Société de Saint Vincent de Paul, fondée par des étudiants autour de Frédéric Ozanam en 1833 et qui, en 1844, comptait déjà 5 000 membres. La présence au monde ouvrier n’en restait pas moins difficile. Même si le terme de déchristianisation est sans doute inapproprié, il est incontestable que l’exode rural avait rompu le lien entre le clergé et les fidèles. Le clergé et les notables catholiques organisaient l’action caritative en faveur des pauvres dans les régions ouvrières : crèches, soins pour les vieillards, orphelinats, handicapés. Les Cercles catholiques ouvriers furent créés par Albert de Mun au cours des années 1870. Contre la logique de lutte des classes, il s’agissait de rapprocher les ouvriers du catholicisme et sensibiliser les élites catholiques aux problèmes du monde ouvrier. Cette initiative rejoignit celle de Léon Harmel, industriel rémois, qui voulait organiser une « usine chrétienne » et institua mutuelle scolaire, cité ouvrière, caisse de prévoyance, coopérative d’achat, etc. Harmel organisa des conférences dans toute la France pour diffuser ses idées, et emmena des pèlerinages ouvriers à Rome (1 800 participants en 1887, 10 000 en 1890). Ces projets et ceux de Mgr Kettel inspirèrent à Léon XIII l’encyclique Rerum novarum en 1891. La doctrine sociale de l’Église, qui allait inspirer de nombreuses initiatives au XXe siècle, rejetait le libéralisme, responsable des maux engendrés par la société industrielle, comme le socialisme, fondé sur la haine entre les classes alors que le message évangélique prêchait une loi d’amour entre les hommes. En outre, à la fin du siècle, des mouvements de jeunesse furent créés, souvent par de jeunes vicaires dynamiques, pour assurer une présence ecclésiale auprès de la jeunesse en lui proposant des loisirs attractifs6. C’est ainsi que le clergé contribua à l’essor du mouvement sportif ou, au XXe siècle, du cinéma7.LA MYSTIQUE ROMAINELes catholiques de France avaient redécouvert la papauté avec Pie VI. Non pas que la romanité de l’Église catholique eût été oubliée, mais les professions de foi gallicanes avaient fini par donner du pontife une image lointaine et quasi irréelle. Avant 1789, Pie VI avait incarné le refus de l’esprit des Lumières. Son voyage à Vienne, en 1782, avait montré le décalage qui existait entre les élites réformatrices et le peuple, attaché à sa religion. L’accueil populaire avait en effet été enthousiaste. Pendant les premiers mois de la Révolution française, Pie VI avait gardé une prudente réserve puis, en refusant la Constitution civile du clergé, il avait consommé la rupture de l’Église catholique avec les Révolutionnaires. Après l’exécution de Louis XVI, il avait accusé la Révolution, inspirée par Satan, d’être le résultat d’un complot anticatholique. Lorsque les troupes françaises avaient envahi la péninsule italienne, il avait appelé les peuples et les gouvernants à prendre les armes pour mener une guerre sainte contre ces nouveaux barbares. Exilé à Florence, puis emmené par les Français, il était mort captif à Valence. Cette issue dramatique avait donné un visage au chef de l’Église catholique. La foule s’était pressée sur le passage de son équipage. Sa fin tragique avait sans doute été le signal d’une dévotion populaire que nul n’avait imaginée. Sa fragilité, lui donnant humanité, fut la force de la papauté. Le successeur de Pierre n’était plus une idée, une formule pieuse dont personne ne savait plus bien ce qu’elle signifiait, il était un homme, un prêtre, un père. Ce vieillard emmené par les soldats de Bonaparte avait donné un corps au refus de la Révolution. Sa seule présence avait été une vivante contestation non seulement des excès des révolutionnaires, mais également des principes qui les avaient animés. Son autorité en effet n’était légitimée ni par un vote, ni par des compétences particulières, mais elle prétendait relever de la volonté divine, enracinée dans une tradition pluriséculaire, critères rejetés depuis 1789 et remplacés par la volonté du peuple et la raison. Son successeur Pie VII, par la signature du Concordat, fut perçu comme le restaurateur du catholicisme en France. Ses démêlés avec Napoléon renforcèrent son aura : la papauté savait concilier avec les grands, mais elle ne leur était pas inféodée.Des écrivains s’emparèrent de cette image rénovée pour faire l’apologie du catholicisme. Après l’abbé Barruel8, l’un des plus ardents fut le philosophe Joseph de Maistre9. Le livre qu’il publia en 1819, au titre évocateur, Du Pape donna l’impulsion au développement de l’ultramontanisme en France et resta longtemps une référence incontournable. Après la critique des Lumières, sa démarche visait à réhabiliter le catholicisme. Maistre combattait les sarcasmes de Voltaire, qu’il citait souvent, et défendait l’Église romaine contre les doctrines protestantes. Il exaltait le rôle de la papauté, qui à ses yeux résumait la mission civilisatrice que l’Église avait remplie. Les papes avaient été promoteurs de la liberté et de la paix, de l’émancipation des esclaves, de la dignité de la femme. Ils avaient été « les instituteurs, les tuteurs, les sauveurs et les véritables génies constituants de l’Europe ». Le pape représentait l’unité, condition de l’universalité. Sans lui, il n’y avait point d’Église. « Le Souverain Pontife est la base nécessaire, unique et exclusive du christianisme. À lui appartiennent les promesses, avec lui disparaît l’unité, c’est-à-dire l’Église10. » Maistre remettait la papauté à la place qui était la sienne depuis les origines, depuis Pierre, et que, selon lui, elle n’aurait jamais dû perdre, la tête de l’Église.La voie avait été ouverte. La dévotion au pape fut également exaltée par Lamennais et les hommes qui étaient dans la mouvance de l’Avenir.À la rigueur du philosophe, Lamennais ajouta sa passion et sa fougue. Ce prêtre breton, ordonné en 1816, s’était rendu célèbre par son talent de polémiste. Son Essai sur l’indifférence (1817-1820) avait été accueilli avec enthousiasme. Réfutant les théories voltairiennes, il avait insisté sur l’enrichissement que la religion chrétienne avait apporté à l’humanité dans sa marche vers Dieu. Le noviciat qu’il avait fondé en 1828 à Malestroit, en Bretagne, visait à former un clergé éclairé et savant par un enseignement théologique, philosophique, linguistique, historique. Mais le « prophète éclairé », par son engagement dans l’actualité politique, s’éloigna progressivement de la hiérarchie catholique. Ses invitations à séparer la cause du catholicisme de celui de la monarchie, à vivre un christianisme plus authentique, plus charitable, plus pauvre, ses revendications de la liberté de religion et de conscience, d’enseignement, de presse, d’association, n’avaient pas été bien reçus par les conservateurs qui voyaient dans la religion un rempart contre les mouvements révolutionnaires. Après sa rupture avec Grégoire XVI, ses proches s’éloignèrent de lui mais Montalembert, Falloux, Ozanam continuèrent de défendre l’idée que la papauté pouvait prendre la tête de la renaissance culturelle, politique et religieuse de l’Europe. Les sermons que Lacordaire prêcha à Notre-Dame en 1835 développèrent une véritable mystique de la Rome pontificale. Le romantisme s’enflamma pour la Rome médiévale, âge d’or d’une société établie selon un équilibre parfait, d’essence divine.Tous affirmaient avec force le lien indissoluble qui, selon eux, existait entre le pape et le catholicisme. L’universalisme de la religion catholique n’était possible que sous l’autorité du pape. Celle-ci n’avait pas été inventée lorsque le christianisme était devenu religion de l’Empire romain, ni au Moyen Âge, quand le pape était un prince temporel, ni même au concile de Trente, en réaction aux attaques contre le papisme, mais elle était bien présente dès les premiers siècles de l’Église. Joseph de Maistre défendait ainsi le principe de l’infaillibilité. Il s’agissait, à ses yeux, d’une question de droit avant d’être une question de fait. Non seulement le pape était, mais il devait être infaillible. Qui admettait que l’Église était universelle en déduisait nécessairement que le pape, qui en était la tête, devait exercer une souveraineté incontestée pour en assurer l’unité. Rejetant le modèle des Églises séparées et indépendantes, il érigeait cette infaillibilité comme condition sine qua non du catholicisme. Cette souveraineté n’avait rien à voir avec l’arbitraire ou le despotisme, ni avec une volonté d’ingérence dans les affaires intérieures des États. Il s’agissait d’une puissance purement spirituelle, qui pouvait « faire équilibre » à la souveraineté temporelle des princes. Le pape, au Moyen Âge, disposait d’une sorte de contre-pouvoir qui protégeait les peuples.Le ralliement des légitimistes à la cause du pape accompagna leur éviction progressive des cercles du pouvoir et leur repli sur le monde rural. L’œuvre des campagnes, fondée en 1857 par le père Vandel, accompagna ce mouvement. Pour ses promoteurs et pour ses lecteurs, l’aristocratie française devait retrouver son antique fidélité au monde rural et à la foi catholique11. Après l’échec de la restauration de 1873, l’ultramontanisme fut en quelque sorte un substitut au rêve monarchique, le pape représentant ce modèle du monarque de droit divin.Les intransigeants de la génération romantique s’adressaient à une élite cultivée, qu’ils désiraient ramener à la foi catholique. Mais ni leur démarche intellectuelle ni les outrances verbales de Lamennais n’auraient pu populariser l’image du pape. L’unité n’était plus une vague idée, relevant de l’utopie plus que de la réalité, elle s’incarnait en un homme. Alors que la continuité apostolique était un concept abstrait, les portraits de Pie IX et de Léon XIII, que les catholiques pouvaient se procurer par souscription, lui donnèrent chair. L’attachement au pape fut renforcé par la possibilité que les catholiques français en voyage à Rome avaient de le rencontrer. Pour les clercs également, le sentiment de l’universalité de l’Église prit une forme concrète : les séminaristes en formation à Rome furent plus nombreux et les évêques reprirent la coutume de la visite ad limina.La papauté avait retrouvé un visage. L’Église s’incarnait en un homme, le pape. Elle fut également identifiée à un territoire, celui de Rome, la Ville éternelle. Cette patrie mystique des catholiques, qui préfigurait la Jérusalem céleste, était désormais un lieu, accessible aux fidèles. Rome fut redécouverte par les émigrés, prêtres ou aristocrates, qui s’y étaient réfugiés. Chateaubriand fit revivre de sa plume les ruines antiques et évoqua les martyrs chrétiens. Les progrès des transports firent le reste. Le voyage en Italie n’était plus l’apanage des lords anglais et des artistes, il devint progressivement la destination des évêques, des prêtres, des laïcs. Les milieux français étaient partagés entre admiration pour le Siège de Saint Pierre et agacement pour l’indolence des prélats italiens de la Curie12. L’exaltation de la souveraineté du pape s’accommodait mal de la prudence et la modération manifestées par le Sacré Collège. Malgré tout, Rome devint peu à peu un passage obligé pour tout évêque et pour tout ecclésiastique en vue. Les laïcs en firent également un lieu de pèlerinage. Veuillot s’y convertit. Des volontaires s’engagèrent au sein de l’armée pontificale pour défendre le tombeau de Saint Pierre des impies garibaldiens13. Albert de Mun y conduisit en pèlerinage les Cercles catholiques. Chacun était émerveillé de voir de ses yeux les vestiges du passé, signes de la continuité de la foi depuis les temps apostoliques.Plus que la Rome de la Renaissance, c’était celle des catacombes qui émouvait les catholiques. Les découvertes archéologiques avaient enflammé l’imagination et contribuèrent à radicaliser les attitudes. Elles étaient la preuve que la foi des catholiques était enracinée dans l’histoire et que le pape était bien le successeur de l’apôtre Pierre. Les travaux d’archéologie menés dans les catacombes romaines à l’initiative du chevalier Rossi furent commentés en France14. Les vestiges archéologiques étaient perçus comme d’authentiques témoignages matériels de la foi et du courage des chrétiens persécutés par les empereurs romains. Toute agression de l’État contre l’Église était perçue comme une nouvelle offensive du paganisme pour éradiquer le catholicisme. Et chaque catholique était invité à se préparer au martyre. La situation de fragilité dans laquelle se trouvèrent les États du pape face au mouvement de l’unité italienne, qui sous l’impulsion des Piémontais prit une coloration anticléricale, entretenait ce sentiment.Cette défense de la romanité de l’Église ne se contentait pas de démontrer la primauté du pape par un raisonnement fondé sur la théologie et l’histoire. Elle la montrait comme une évidence par des manifestations de l’unité des catholiques. Elle la donnait à voir et à entendre jusque dans la liturgie. Plus sûrement que le plus habile des raisonnements, la dévotion ultramontaine affermit un sentiment d’unité au sein du peuple catholique, qui ne fut pas étranger au conflit entretenu avec la République. Car la mystique romaine et la religiosité qui l’accompagnait portaient en filigrane le refus de la République et annonçaient, à terme, l’affrontement avec elle.La thématique romaine sortit peu à peu du petit cercle d’initiés qui s’en était fait le propagateur. Il ne manqua pas de voix, au sein même du clergé, pour la contester. Sous la monarchie de Juillet et le Second Empire, les Gallicans, qui revendiquaient l’héritage de Bossuet, défendaient une Église au caractère national marqué. Livres, articles, mandements épiscopaux, encycliques même faisaient référence à cette

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Collection Les enjeux de l’histoire   Document de couverture :© coll. Karbine-TapadorTristes événements, les expulsions, in le Petit Journal du 10 mai 1903Conception de la maquette de couverture : L’Âgence libre © Armand Colin, Paris, 2005 Armand Colin• 21, rue du Montparnasse• 75006 Paris 9782200247508 — 1re publication Avec le soutien duwww.centrenationaldulivre.frREMERCIEMENTSCe livre n’aurait pu être mené à bien sans l’aide, les conseils et les encouragements de nombreuses personnes. En premier lieu le professeur Serge Berstein, qui a guidé le travail réalisé pour l’habilitation à diriger les recherches, soutenu à Sciences-Po. Les remarques de Philippe Boutry, Marc Agostino, Jacqueline Lalouette, Jean Baubérot m’ont permis de préciser ou corriger certaines analyses. Je voudrais ici honorer la mémoire de Richard Dubreuil, professeur à Sciences-Po, pédagogue remarquable. Je tiens à dire également combien je suis redevable à la réflexion développée au sein du Cycle supérieur d’histoire du XXe siècle de l’IEP de Paris, ainsi qu’aux colloques ou journées d’étude organisées par le Comité d’Histoire Parlementaire et Politique, l’Association des Historiens contemporanéistes, l’Association française d’histoire religieuse contemporaine. Je m’en voudrais de ne pas mentionner les étudiants de Poitiers, de La Rochelle ou de Paris, de Sciences-Po, l’université ou l’IUFM, devant lesquels j’ai abordé tel ou tel point de mes travaux et dont les questions, pertinentes et parfois impertinentes, m’ont souvent obligé à préciser mes intuitions. Sans oublier non plus les bibliothécaires et archivistes, patients et efficaces. Je tiens à redire ma gratitude à l’abbé Martin pour m’avoir ouvert la bibliothèque des Chartreux de Lyon. Je remercie Véronique Sales d’avoir accepté l’ouvrage dans cette belle collection et de m’avoir fait confiance pour l’adaptation d’un travail de spécialiste à un lectorat diversifié. Merci, enfin et surtout, à la joyeuse et aimante tribu carnuto-toscano-pictave qui a supporté mes humeurs au long de ce travail.Chapitre 1LE CATHOLICISME AU XIXe SIÈCLE, ENTRE RÊVE DE RESTAURATION ET INTRANSIGEANCEAu lendemain de la persécution dont il avait été l’objet pendant la période révolutionnaire, le catholicisme obtint de nouveau droit de cité en France, à la faveur du Concordat concédé par Bonaparte et accepté par le pape. Mais il ne s’agissait pas d’une simple restauration. Tout en tentant de retrouver un âge d’or idéalisé, la religion catholique prit des traits fondamentalement nouveaux. Son histoire au XIXe siècle ne peut être comprise sans prendre en compte ce paradoxe : alors que le clergé développait un discours de refus de la modernité et prétendait reconstruire l’Église selon un modèle idéalisé, le catholicisme était pleinement partie prenante de cette modernité. Par un jeu complexe d’influences réciproques, l’Église catholique et la société française évoluèrent simultanément et se transformèrent mutuellement. Ainsi la lecture de la presse catholique et la pratique des pèlerinages en chemin de fer devinrent à la lin du siècle des éléments importants de l’identité catholique.Pour autant, l’Église catholique était loin de présenter un visage unanime et uniforme. De multiples clivages existaient, dont certains étaient minimes tandis que d’autres mettaient en cause des points fondamentaux de la religion. Des modèles de catholicisme divergents, voire antagonistes, opposaient les citadins et les ruraux, l’élite et le peuple, les évêques et le bas-clergé, les séculiers et les réguliers1.... Les dissensions, longtemps feutrées, sortirent des salons épiscopaux et furent étalées sur la place publique. Malgré tout, le principe unitaire l’emporta. La figure du pape en fut le symbole et le garant.CLERCS ET FIDÈLESAprès la tourmente révolutionnaire, un climat de restauration religieuse s’établit en France. L’Église se donnait officiellement pour objectif de rendre à la religion la place qu’elle estimait devoir être la sienne, c’est-à-dire la première. Pour beaucoup, il convenait de rejeter l’esprit des Lumières, dont des ecclésiastiques lettrés avaient pourtant été les propagateurs et qui avait eu pour véritable projet d’éradiquer le catholicisme. L’Église se devait donc de retrouver l’influence sociale qu’elle avait eue sous l’Ancien Régime. Refusant en bloc les principes politiques qui régissaient désormais la société, le clergé entretenait le rêve du retour à une monarchie de droit divin, à savoir un système dans lequel la préoccupation religieuse déterminerait tous les actes du pouvoir.Cette image des cadres sociaux d’Ancien Régime était véhiculée par un clergé bien différent, par son recrutement, son origine sociale et sa formation, de l’Église qu’il pensait reconstituer. Les cadres ecclésiastiques furent profondément renouvelés. Les curés et les évêques étaient bien différents de ceux qui les avaient précédés. L’État, qui nommait les évêques, privilégiait les administrateurs plutôt que des personnalités trop brillantes. Le recrutement social évolua. Ils étaient majoritairement des fils de petits commerçants, de petits fonctionnaires, de paysans et d’artisans. Sérieux, actifs, résidants dans leurs diocèses, ils étaient préoccupés de l’instruction des fidèles. Leurs lettres pastorales étaient lues en chaire, les Semaines religieuses transmettaient au clergé et aux catholiques leurs orientations. La Révolution avait détruit les contre-pouvoirs ecclésiastiques comme les chapitres cathédraux. Désormais, l’évêque disposait d’un pouvoir important dans son diocèse. Il nommait les curés et les desservants et pouvait les déplacer. Les nouvelles congrégations ne pouvaient s’installer qu’avec son accord. En revanche les évêques de France ne pouvaient se réunir sans l’autorisation des pouvoirs publics. Cette disposition fut de moins en moins bien acceptée lorsque l’évolution des communications et le pouvoir croissant que prirent les journaux firent ressentir à l’épiscopat français la nécessité de parler d’une même voix sur les questions religieuses qui agitaient la société.Le nombre de prêtres augmenta fortement. Ils étaient 35 000 en 1820, 56 000 en 1870. Il y eut 1 300 ordinations par an entre 1845 et 1865, 1 500 entre 1865 et 1905. Le clergé fut considérablement rajeuni par cet afflux de vocations, provenant majoritairement du monde rural. L’apogée se situe au cours de la seconde moitié du siècle. Jamais l’Église ne fut aussi proche d’un projet ancien, celui d’avoir un prêtre par village. Le modèle du bon prêtre, proche de ses ouailles, issu du peuple, simple dans ses manières, s’imposa2. Les clercs étaient formés dans les séminaires diocésains, où on leur enseignait la théologie, la philosophie, l’histoire sainte. La pression démographique et l’augmentation du nombre de prêtres permit d’atteindre cet objectif ancien d’assurer la présence d’ecclésiastiques auprès de l’ensemble de la population. Il s’ensuivit une fièvre de construction. De nouvelles églises furent édifiées, des églises anciennes furent agrandies ou démolies pour faire place à des édifices correspondant mieux aux goûts du temps. Le curé était toujours un notable, mais son autorité était battue en brèche par le médecin ou l’instituteur.Il se produisit en outre un essor prodigieux du nombre des religieux et surtout des religieuses. Des ordres anciens furent rétablis : Dom Guéranger réinstalla les Bénédictins à Solesmes en 1837, Lacordaire les Dominicains en 1843. Des ordres nouveaux virent le jour, qui inventaient des formes de vie religieuse adaptées aux besoins modernes. Ainsi la congrégation des Assomptionnistes, fondée en 1850 par le père Emmanuel d’Alzon se donnait pour objectif explicite d’agir dans le siècle, organisant des missions, créant des journaux comme La Croix ou Le Pèlerin. La congrégation du Prado fut fondée en 1860 par le père Antoine Chevrier pour évangéliser le monde ouvrier. Les congrégations féminines connurent une croissance spectaculaire. 400 fondations virent le jour entre 1800 et 1880, 5 000 postulantes entraient dans les ordres chaque année. L’apogée du mouvement se situa sous la monarchie de Juillet et le Second Empire. Les religieuses se consacraient principalement à l’enseignement et aux soins aux malades, aux vieillards et aux infirmes. Elles étaient acceptées par les pouvoirs publics en raison de leur utilité sociale et aimées des populations pour leur dévouement et leur charité. Malgré tout, le nombre important des vocations rendit les religieux et religieuses plus visibles et fit naître en réaction un mouvement d’hostilité et de jalousie.L’exigence d’une religion exercée en vérité s’imposa plus systématiquement que sous l’Ancien Régime. Cette nécessité concerna les prêtres et les évêques, mais également les religieux et les religieuses, plus nombreux que jamais, et les fidèles. Une culture de la différence s’imposa. Les clercs ne vivaient pas comme les autres hommes3 et les laïcs pratiquants étaient invités à ne pas être des tièdes. Lamennais fut l’un des plus virulents dans la dénonciation de la compromission du clergé avec le pouvoir temporel. D’une manière générale, le mode de vie des prêtres et des vicaires s’inspirait des principes de pauvreté, d’humilité, de simplicité, mais, comme souvent, ce furent les exception notoires qui frappèrent les contemporains et les diatribes anticléricales dénoncèrent le luxe, la richesse et la luxure des hommes d’Église.Ce clergé se donna pour mission de rechristianiser la France. De nombreuses missions furent organisées dans le pays : des religieux, spécialisés dans la prédication aux foules, étaient invités dans les paroisses. Pendant plusieurs jours, ils proposaient un programme intensif où alternaient prêches et cérémonies. À l’issue de ces journées, des croix étaient érigées pour rappeler à tous les fidèles ce temps fort.Alors que le catholicisme avait longtemps, en France, été empreint d’un jansénisme rigoureux, qui insistait sur la crainte de la punition divine et n’administrait les sacrements qu’aux chrétiens exemplaires, la théologie morale d’Alphonse de Liguori4, fut adoptée progressivement, sous l’impulsion de Rome, au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle. Elle insistait sur la bonté d’un Dieu paternel et dessinait le visage d’un Christ profondément humain. La pratique fréquente des sacrements était encouragée. Les curés insistaient sur la nécessité de ne pas se contenter de la dimension sociale des rites et invitaient les fidèles à conformer leur vie à l’idéal évangélique. La piété mariale connut un regain remarquable, accompagnant la valorisation de la maternité. Le Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge de Grignion de Montfort fut largement diffusé. Le dogme de l’Immaculée Conception, proclamé en 1854, encouragea ce mouvement. Les dévots de Marie constituèrent des confréries de prière, comme le Rosaire vivant ou les Enfants de Marie. La foi devint également plus christocentrique. À un Dieu terrible et lointain était préférée la figure de Jésus, plus proche des hommes.Parallèlement, le culte des saints et de leurs reliques fut encouragé. Des ossements découverts à l’occasion de campagnes de fouilles archéologiques menées dans les catacombes romaines furent donnés à la vénération des fidèles. De grandes festivités furent organisées lors de la translation des reliques. L’image des martyrs de l’Église primitive fut utilisée dans les livres de piété, où l’on donnait en exemple les jeunes chrétiens morts pour leur foi, comme Philomène, Blandine ou Tarcisius. Le culte de Saint Roch connut un regain à Montpellier à la suite de l’épidémie de choléra de 1834. Des catalogues spécialisés proposèrent aux paroisses toute une statuaire de plâtre, dont l’esthétique était parfois douteuse mais le prix modique. La dévotion à Saint Antoine de Padoue donna lieu à un commerce alimenté par les colporteurs transalpins. Des pèlerinages locaux, parfois anciens, furent réactivés. Le clergé, conscient que ces dévotions confinaient parfois à la superstition, invitaient les fidèles à ne pas confondre les saints, intercesseurs, avec Dieu. En Limousin, par exemple, les ostensions voyaient affluer un public absent lors des autres fêtes liturgiques. C’est pourquoi les pèlerinages étaient encadrés par les autorités diocésaines, qui craignaient les dérives où la superstition aurait plus de place que la religion. Les Assomptionnistes créèrent en 1872 le Conseil général des pèlerinages dont le journal Le Pèlerinétait l’organe.Ces dévotions peuvent être comprises à la fois comme une forme de refus du monde moderne rationnel et comme une sorte de populisme chrétien dont le but aurait été de contrôler le monde rural en s’appuyant sur les sensibilités populaires5. La difficulté à atteindre Dieu par la raison aurait conduit, en réaction, à mettre l’accent sur le sentiment religieux.L’Église ne méconnaissait pas pour autant les problèmes nouveaux que l’industrialisation et l’urbanisation entraînaient. Des associations se constituèrent qui se donnaient pour mission de soulager la misère des personnes frappées par le chômage, la maladie, la vieillesse — ainsi la Société de Saint Vincent de Paul, fondée par des étudiants autour de Frédéric Ozanam en 1833 et qui, en 1844, comptait déjà 5 000 membres. La présence au monde ouvrier n’en restait pas moins difficile. Même si le terme de déchristianisation est sans doute inapproprié, il est incontestable que l’exode rural avait rompu le lien entre le clergé et les fidèles. Le clergé et les notables catholiques organisaient l’action caritative en faveur des pauvres dans les régions ouvrières : crèches, soins pour les vieillards, orphelinats, handicapés. Les Cercles catholiques ouvriers furent créés par Albert de Mun au cours des années 1870. Contre la logique de lutte des classes, il s’agissait de rapprocher les ouvriers du catholicisme et sensibiliser les élites catholiques aux problèmes du monde ouvrier. Cette initiative rejoignit celle de Léon Harmel, industriel rémois, qui voulait organiser une « usine chrétienne » et institua mutuelle scolaire, cité ouvrière, caisse de prévoyance, coopérative d’achat, etc. Harmel organisa des conférences dans toute la France pour diffuser ses idées, et emmena des pèlerinages ouvriers à Rome (1 800 participants en 1887, 10 000 en 1890). Ces projets et ceux de Mgr Kettel inspirèrent à Léon XIII l’encyclique Rerum novarum en 1891. La doctrine sociale de l’Église, qui allait inspirer de nombreuses initiatives au XXe siècle, rejetait le libéralisme, responsable des maux engendrés par la société industrielle, comme le socialisme, fondé sur la haine entre les classes alors que le message évangélique prêchait une loi d’amour entre les hommes. En outre, à la fin du siècle, des mouvements de jeunesse furent créés, souvent par de jeunes vicaires dynamiques, pour assurer une présence ecclésiale auprès de la jeunesse en lui proposant des loisirs attractifs6. C’est ainsi que le clergé contribua à l’essor du mouvement sportif ou, au XXe siècle, du cinéma7.LA MYSTIQUE ROMAINELes catholiques de France avaient redécouvert la papauté avec Pie VI. Non pas que la romanité de l’Église catholique eût été oubliée, mais les professions de foi gallicanes avaient fini par donner du pontife une image lointaine et quasi irréelle. Avant 1789, Pie VI avait incarné le refus de l’esprit des Lumières. Son voyage à Vienne, en 1782, avait montré le décalage qui existait entre les élites réformatrices et le peuple, attaché à sa religion. L’accueil populaire avait en effet été enthousiaste. Pendant les premiers mois de la Révolution française, Pie VI avait gardé une prudente réserve puis, en refusant la Constitution civile du clergé, il avait consommé la rupture de l’Église catholique avec les Révolutionnaires. Après l’exécution de Louis XVI, il avait accusé la Révolution, inspirée par Satan, d’être le résultat d’un complot anticatholique. Lorsque les troupes françaises avaient envahi la péninsule italienne, il avait appelé les peuples et les gouvernants à prendre les armes pour mener une guerre sainte contre ces nouveaux barbares. Exilé à Florence, puis emmené par les Français, il était mort captif à Valence. Cette issue dramatique avait donné un visage au chef de l’Église catholique. La foule s’était pressée sur le passage de son équipage. Sa fin tragique avait sans doute été le signal d’une dévotion populaire que nul n’avait imaginée. Sa fragilité, lui donnant humanité, fut la force de la papauté. Le successeur de Pierre n’était plus une idée, une formule pieuse dont personne ne savait plus bien ce qu’elle signifiait, il était un homme, un prêtre, un père. Ce vieillard emmené par les soldats de Bonaparte avait donné un corps au refus de la Révolution. Sa seule présence avait été une vivante contestation non seulement des excès des révolutionnaires, mais également des principes qui les avaient animés. Son autorité en effet n’était légitimée ni par un vote, ni par des compétences particulières, mais elle prétendait relever de la volonté divine, enracinée dans une tradition pluriséculaire, critères rejetés depuis 1789 et remplacés par la volonté du peuple et la raison. Son successeur Pie VII, par la signature du Concordat, fut perçu comme le restaurateur du catholicisme en France. Ses démêlés avec Napoléon renforcèrent son aura : la papauté savait concilier avec les grands, mais elle ne leur était pas inféodée.Des écrivains s’emparèrent de cette image rénovée pour faire l’apologie du catholicisme. Après l’abbé Barruel8, l’un des plus ardents fut le philosophe Joseph de Maistre9. Le livre qu’il publia en 1819, au titre évocateur, Du Pape donna l’impulsion au développement de l’ultramontanisme en France et resta longtemps une référence incontournable. Après la critique des Lumières, sa démarche visait à réhabiliter le catholicisme. Maistre combattait les sarcasmes de Voltaire, qu’il citait souvent, et défendait l’Église romaine contre les doctrines protestantes. Il exaltait le rôle de la papauté, qui à ses yeux résumait la mission civilisatrice que l’Église avait remplie. Les papes avaient été promoteurs de la liberté et de la paix, de l’émancipation des esclaves, de la dignité de la femme. Ils avaient été « les instituteurs, les tuteurs, les sauveurs et les véritables génies constituants de l’Europe ». Le pape représentait l’unité, condition de l’universalité. Sans lui, il n’y avait point d’Église. « Le Souverain Pontife est la base nécessaire, unique et exclusive du christianisme. À lui appartiennent les promesses, avec lui disparaît l’unité, c’est-à-dire l’Église10. » Maistre remettait la papauté à la place qui était la sienne depuis les origines, depuis Pierre, et que, selon lui, elle n’aurait jamais dû perdre, la tête de l’Église.La voie avait été ouverte. La dévotion au pape fut également exaltée par Lamennais et les hommes qui étaient dans la mouvance de l’Avenir.À la rigueur du philosophe, Lamennais ajouta sa passion et sa fougue. Ce prêtre breton, ordonné en 1816, s’était rendu célèbre par son talent de polémiste. Son Essai sur l’indifférence (1817-1820) avait été accueilli avec enthousiasme. Réfutant les théories voltairiennes, il avait insisté sur l’enrichissement que la religion chrétienne avait apporté à l’humanité dans sa marche vers Dieu. Le noviciat qu’il avait fondé en 1828 à Malestroit, en Bretagne, visait à former un clergé éclairé et savant par un enseignement théologique, philosophique, linguistique, historique. Mais le « prophète éclairé », par son engagement dans l’actualité politique, s’éloigna progressivement de la hiérarchie catholique. Ses invitations à séparer la cause du catholicisme de celui de la monarchie, à vivre un christianisme plus authentique, plus charitable, plus pauvre, ses revendications de la liberté de religion et de conscience, d’enseignement, de presse, d’association, n’avaient pas été bien reçus par les conservateurs qui voyaient dans la religion un rempart contre les mouvements révolutionnaires. Après sa rupture avec Grégoire XVI, ses proches s’éloignèrent de lui mais Montalembert, Falloux, Ozanam continuèrent de défendre l’idée que la papauté pouvait prendre la tête de la renaissance culturelle, politique et religieuse de l’Europe. Les sermons que Lacordaire prêcha à Notre-Dame en 1835 développèrent une véritable mystique de la Rome pontificale. Le romantisme s’enflamma pour la Rome médiévale, âge d’or d’une société établie selon un équilibre parfait, d’essence divine.Tous affirmaient avec force le lien indissoluble qui, selon eux, existait entre le pape et le catholicisme. L’universalisme de la religion catholique n’était possible que sous l’autorité du pape. Celle-ci n’avait pas été inventée lorsque le christianisme était devenu religion de l’Empire romain, ni au Moyen Âge, quand le pape était un prince temporel, ni même au concile de Trente, en réaction aux attaques contre le papisme, mais elle était bien présente dès les premiers siècles de l’Église. Joseph de Maistre défendait ainsi le principe de l’infaillibilité. Il s’agissait, à ses yeux, d’une question de droit avant d’être une question de fait. Non seulement le pape était, mais il devait être infaillible. Qui admettait que l’Église était universelle en déduisait nécessairement que le pape, qui en était la tête, devait exercer une souveraineté incontestée pour en assurer l’unité. Rejetant le modèle des Églises séparées et indépendantes, il érigeait cette infaillibilité comme condition sine qua non du catholicisme. Cette souveraineté n’avait rien à voir avec l’arbitraire ou le despotisme, ni avec une volonté d’ingérence dans les affaires intérieures des États. Il s’agissait d’une puissance purement spirituelle, qui pouvait « faire équilibre » à la souveraineté temporelle des princes. Le pape, au Moyen Âge, disposait d’une sorte de contre-pouvoir qui protégeait les peuples.Le ralliement des légitimistes à la cause du pape accompagna leur éviction progressive des cercles du pouvoir et leur repli sur le monde rural. L’œuvre des campagnes, fondée en 1857 par le père Vandel, accompagna ce mouvement. Pour ses promoteurs et pour ses lecteurs, l’aristocratie française devait retrouver son antique fidélité au monde rural et à la foi catholique11. Après l’échec de la restauration de 1873, l’ultramontanisme fut en quelque sorte un substitut au rêve monarchique, le pape représentant ce modèle du monarque de droit divin.Les intransigeants de la génération romantique s’adressaient à une élite cultivée, qu’ils désiraient ramener à la foi catholique. Mais ni leur démarche intellectuelle ni les outrances verbales de Lamennais n’auraient pu populariser l’image du pape. L’unité n’était plus une vague idée, relevant de l’utopie plus que de la réalité, elle s’incarnait en un homme. Alors que la continuité apostolique était un concept abstrait, les portraits de Pie IX et de Léon XIII, que les catholiques pouvaient se procurer par souscription, lui donnèrent chair. L’attachement au pape fut renforcé par la possibilité que les catholiques français en voyage à Rome avaient de le rencontrer. Pour les clercs également, le sentiment de l’universalité de l’Église prit une forme concrète : les séminaristes en formation à Rome furent plus nombreux et les évêques reprirent la coutume de la visite ad limina.La papauté avait retrouvé un visage. L’Église s’incarnait en un homme, le pape. Elle fut également identifiée à un territoire, celui de Rome, la Ville éternelle. Cette patrie mystique des catholiques, qui préfigurait la Jérusalem céleste, était désormais un lieu, accessible aux fidèles. Rome fut redécouverte par les émigrés, prêtres ou aristocrates, qui s’y étaient réfugiés. Chateaubriand fit revivre de sa plume les ruines antiques et évoqua les martyrs chrétiens. Les progrès des transports firent le reste. Le voyage en Italie n’était plus l’apanage des lords anglais et des artistes, il devint progressivement la destination des évêques, des prêtres, des laïcs. Les milieux français étaient partagés entre admiration pour le Siège de Saint Pierre et agacement pour l’indolence des prélats italiens de la Curie12. L’exaltation de la souveraineté du pape s’accommodait mal de la prudence et la modération manifestées par le Sacré Collège. Malgré tout, Rome devint peu à peu un passage obligé pour tout évêque et pour tout ecclésiastique en vue. Les laïcs en firent également un lieu de pèlerinage. Veuillot s’y convertit. Des volontaires s’engagèrent au sein de l’armée pontificale pour défendre le tombeau de Saint Pierre des impies garibaldiens13. Albert de Mun y conduisit en pèlerinage les Cercles catholiques. Chacun était émerveillé de voir de ses yeux les vestiges du passé, signes de la continuité de la foi depuis les temps apostoliques.Plus que la Rome de la Renaissance, c’était celle des catacombes qui émouvait les catholiques. Les découvertes archéologiques avaient enflammé l’imagination et contribuèrent à radicaliser les attitudes. Elles étaient la preuve que la foi des catholiques était enracinée dans l’histoire et que le pape était bien le successeur de l’apôtre Pierre. Les travaux d’archéologie menés dans les catacombes romaines à l’initiative du chevalier Rossi furent commentés en France14. Les vestiges archéologiques étaient perçus comme d’authentiques témoignages matériels de la foi et du courage des chrétiens persécutés par les empereurs romains. Toute agression de l’État contre l’Église était perçue comme une nouvelle offensive du paganisme pour éradiquer le catholicisme. Et chaque catholique était invité à se préparer au martyre. La situation de fragilité dans laquelle se trouvèrent les États du pape face au mouvement de l’unité italienne, qui sous l’impulsion des Piémontais prit une coloration anticléricale, entretenait ce sentiment.Cette défense de la romanité de l’Église ne se contentait pas de démontrer la primauté du pape par un raisonnement fondé sur la théologie et l’histoire. Elle la montrait comme une évidence par des manifestations de l’unité des catholiques. Elle la donnait à voir et à entendre jusque dans la liturgie. Plus sûrement que le plus habile des raisonnements, la dévotion ultramontaine affermit un sentiment d’unité au sein du peuple catholique, qui ne fut pas étranger au conflit entretenu avec la République. Car la mystique romaine et la religiosité qui l’accompagnait portaient en filigrane le refus de la République et annonçaient, à terme, l’affrontement avec elle.La thématique romaine sortit peu à peu du petit cercle d’initiés qui s’en était fait le propagateur. Il ne manqua pas de voix, au sein même du clergé, pour la contester. Sous la monarchie de Juillet et le Second Empire, les Gallicans, qui revendiquaient l’héritage de Bossuet, défendaient une Église au caractère national marqué. Livres, articles, mandements épiscopaux, encycliques même faisaient référence à cette

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