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livre numérique Décollage Immédiat

Décollage Immédiat

Rageot Editeur (mars 2012)

Résumé

À mes petits cousins.pour annaCouverture : © Chris Thomaidis/Stone/Getty Images.978-2-700-23625-5© RAGEOT-ÉDITEUR – PARIS, 2012.Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays. Loi n° 49-956 du 16-07-1949 sur les publications destinées à la jeunesse.1Une énorme fleur trône sur le bureau du chef d’établissement, qui jaillit d’un bulbe éclaté dont les lambeaux pendent telles des langues verdâtres et velues.Sans doute une plante carnivore.Je suis tellement fascinée par ce végétal monstrueux que j’écoute à peine ce que raconte le proviseur. De toute façon, il répète toujours la même chose.Il se cale dans son fauteuil, me dévisage de son air fatigué, ennuyé, dépassé.– Mademoiselle Blum, qu’avez-vous encore fait ?Ce n’est pas vraiment une question. Il le sait très bien, ce que j’ai fait. Ce blaireau de Kylian est assis à côté de moi. Il saigne du nez et me lance des regards assassins et effrayés.L’imbécile a eu la bonne idée de me chanter : « Toute ma vie, j’ai rêvéD’être une hôtesse de l’airToute ma vie j’ai rêvéD’avoir les fesses en l’air… »Je lui ai dit d’arrêter. Il a continué.Avant le deuxième refrain, je lui avais déjà collé un pain. Après il m’a sauté dessus comme un catcheur – il doit peser vingt-cinq kilos de plus que moi.J’ai tenté un de-ashi-barai, balayage du pied avancé, que je n’ai pas complètement maîtrisé, mais Kylian s’est quand même effondré sur la table, la tête la première. Il faut bien que mes cours de judo servent à quelque chose !Bref, il s’est fracturé la cloison nasale et s’est mis à pisser le sang. Le surveillant de la permanence est aussitôt intervenu et nous a envoyés dans le bureau du chef d’établissement.Le proviseur congédie Kylian d’un signe de la main.– Filez à l’infirmerie. Nous reparlerons de tout cela plus tard.Il sort en roulant des mécaniques, mais je vois bien qu’il se sent humilié. C’était le but de la manœuvre. Je ne pense pas qu’il recommencera. Pourtant, il est assez costaud pour me massacrer quand il le veut.Je me retrouve seule avec M. Caton. Il soupire avant d’enlever ses lunettes, révélant de larges cernes blanchâtres. On se regarde un moment en silence.– Mademoiselle Blum, nous arrivons à peine au milieu du premier trimestre. Vous n’avez cessé de vous signaler depuis le début de l’année. Cette fois, vous avez atteint le sommet. Que cherchez-vous à prouver en vous comportant comme une sauvageonne ?Là aussi, il connaît déjà la réponse. Mon but, c’est de devenir la fille la plus infréquentable du lycée pour faire enrager ma mère. Et je crois que je viens de réussir. Il faut dire que la concurrence n’est pas très rude : à Gustave-Caillebotte, les élèves sont plutôt sages.Parmi mes rivales, il y a Jennifer Martin qui a parfois des crises d’hallucination en plein cours. Mais la seule capable de me faire de l’ombre, c’est finalement une fille de classe prépa : Léa Cirois. À ce qu’on raconte, elle a explosé toute une salle de sciences en fin d’année dernière. J’essaie de me hisser à son niveau.– Vous allez prendre rendez-vous avec madame Rivière, la psychologue de l’établissement, reprend le proviseur. Vous pourrez lui expliquer les raisons pour lesquelles vous en voulez à vos parents…Il va encore me parler du divorce, me dire qu’il faut aller de l’avant, que j’ai ma vie à vivre. Ce genre de choses.Mon père en avait marre des absences de ma mère et il s’est barré, point.Je le comprends. Moi, c’est quand elle est là que je ne la supporte pas. Il faut toujours que ça se termine en engueulade. Je ne me comporte jamais comme il faut, je suis irritable, désagréable, grossière, je ne vois pas les sacrifices qu’elle fait pour moi, blablabla…– Vous n’êtes pas de la mauvaise graine, Lana. Vous traversez un moment difficile. Pour autant votre attitude ne doit pas perturber la marche de cet établissement. Je me doute que Kylian vous a provoquée. Ce n’est toutefois pas une excuse pour lui casser le nez. Je vais devoir appeler votre mère pour lui demander de passer vous prendre. Votre exclusion temporaire me semble inévitable !Pendant qu’il décroche le téléphone, mon regard revient sur l’horrible plante. Comment peut-on décorer son bureau avec un truc pareil ? Une sorte de duvet pâle repoussant recouvre l’intérieur des feuilles molles.Un vrai cauchemar végétal.M. Caton tape le numéro de ma mère. Je lui souhaite bien du courage. Un vendredi soir à 16 h 45, il n’a aucune chance de la joindre. Elle doit être à trente mille pieds d’altitude, entre New York et Singapour. Je ne sais pas à quelle heure elle rentrera. Je parie qu’un message m’attend à la maison avec tous les conseils qu’elle me serine à chaque fois qu’elle part et que je n’écoute jamais.Après plusieurs sonneries dans le vide, le proviseur finit par raccrocher. Il a rechaussé ses lunettes qui lui donnent l’air d’un gros poisson triste.– Y a-t-il moyen de contacter votre père ?Je secoue la tête négativement. Je ne connais même pas son numéro. Ça fait des mois que je ne l’ai pas vu.M. Caton me regarde fixement. L’espace d’une seconde, j’ai l’impression qu’il voit à travers moi, qu’il a tout compris. Son visage affiche une compassion qui me filerait presque l’envie de pleurer.Je ne veux pas de sa pitié.Heureusement, ça passe très vite. Peut-être a-t-il senti qu’il ne devait pas se montrer trop gentil avec moi. Ou alors, il est à l’ouest et c’est moi qui imagine des choses.Le proviseur jette un coup d’œil à l’horloge. La fin des cours approche. J’ai envie de partir d’ici. Avec le jour qui baisse, la fleur affreuse m’apparaît de plus en plus menaçante.– Bon, conclut M. Caton, je ne vais pas vous garder tout le week-end. Je laisserai un message à votre mère afin que nous prenions rendez-vous. Vous serez convoquée par le conseil de discipline après ces événements. Pour ma part, je pense qu’il serait préférable que vous restiez avec nous afin de conserver un peu de stabilité dans votre vie. N’oubliez pas que vous passez des épreuves du bac à la fin de l’année.Il se lève pesamment et me désigne la sortie.– Réfléchissez à ce que je vous ai dit, mademoiselle Blum. Vous avez deux semaines devant vous. Bonnes vacances.Je sors du bureau. En passant devant la secrétaire, je me rends compte que je n’ai pas prononcé un seul mot au cours de l’entretien.2Je marche rapidement dans la rue. La nuit tombe. Les devantures des cafés et des restaurants chinois s’illuminent. Les lampadaires s’allument à leur tour. Une pluie fine mouille les trottoirs. Cette fin d’octobre est particulièrement pourrie.Les vacances.J’avais oublié que la Toussaint arrivait si vite. Mon moral baisse encore d’un cran. Je me suis fait plaisir en corrigeant Kylian qui m’énerve depuis le début de l’année. Maintenant, l’excitation est retombée et je frissonne.La station Tolbiac s’ouvre sous mes pieds et me souffle son haleine tiède au visage. Je descends les escaliers en prenant soin de ne pas glisser sur les marches humides.L’atmosphère souterraine me réchauffe un peu. Je valide mon passe Navigo avant de franchir le tourniquet. Direction Villejuif-Louis Aragon. Le métro arrive.Les portes coulissent en soufflant, je monte dans la rame. Pendant que le train roule dans le noir, je regarde mon reflet dans la vitre. Teint mat, œil en amande, lèvres pleines, nez retroussé : je ressemble tellement à ma mère que je suis obligée de détourner les yeux.La semaine dernière, je me suis fait des mèches blondes pour ne plus avoir la même chevelure noire qu’elle. J’en ai assez de n’être qu’un double, qu’on nous prenne pour des sœurs dans la rue. Elle, elle adore ça. Moi, ça me met en rage. Après, qu’elle ne s’étonne pas si je refuse de me promener en sa compagnie.Depuis leur divorce, mes parents font une sorte de crise d’adolescence. Ma mère passe son temps au téléphone avec ses copines, comme une lycéenne hystérique, et mon père s’est acheté une moto de sport. Ça n’a pas l’air de les gêner d’être des caricatures. Alors moi, je joue à la rebelle. Et personne ne s’en inquiète.– Villejuif terminus. Tous les voyageurs sont invités à descendre.Je me lève et mon strapontin claque derrière moi. La rame s’est arrêtée en face des escaliers. Je remonte les marches aussi vite que me le permet mon jean taille basse, un Diesel délavé finition cloutée qui doit coûter une fortune. L’immeuble n’est qu’à cinq minutes, le temps de traverser le petit parc qui borde la nationale 7, et je suis dans la résidence des Saules. Il y a de grands échafaudages sur la façade : le ravalement vient de commencer.Bâtiment A. Cinquième étage. Porte droite en sortant de l’ascenseur. Ouvrir une à une les trois serrures de la porte blindée.Les refermer derrière moi.Il est 17 h 30. Le salon est plongé dans le noir à cause des bâches vertes qui couvrent les échafaudages. Je jette mon sac à dos et ma veste de cuir sur le fauteuil. Je sens que ces deux semaines de vacances vont être un cauchemar, les travaux commencent à huit heures du matin. Je n’allume pas la lumière pour éviter de voir les photos collées aux murs.Le mot de ma mère m’attend dans la cuisine mais je n’ai pas envie de le lire. Je me fous de savoir quand elle rentrera.J’allume la télévision pour me donner l’impression que quelqu’un vit ici. L’écran plasma projette des lumières bleutées sur les murs et sur le ficus qui occupe tout un coin du salon.Je gagne la salle à manger, contourne le bar de la cuisine à l’américaine. C’est là que je me sens le mieux en général. Plutôt que dans ma chambre encore pleine de peluches et de posters rappelant les années passées.Le post-it est là, jaune sur le bois noir de la grande table de la salle à manger. Je me décide à appuyer sur l’interrupteur. J’ai faim. Je sors une pizza du congélateur et la place dans le four. Je connais le mode d’emploi par cœur : quinze minutes à 240 °C.Puis, dans le tic-tac de la minuterie, je reviens lire la note.Comme je le craignais, il n’y aura personne d’autre que moi dans l’appartement 101 avant lundi matin. Ma mère a une escale à Berlin ou Dublin. Pour ce que ça change. Le papier finit dans la poubelle, brutalement froissé entre mes doigts.Je m’assois à la table. À ce moment-là mon portable sonne. Le numéro qui s’affiche est inconnu. Curieuse, je décroche.– Allô ?Un souffle.– Lana ?Je reconnais aussitôt la voix de ma mère. Elle semble très lointaine, étouffée. Il y a des parasites sur la ligne. Tout mon corps se crispe malgré moi.– Qu’est-ce qu’il y a, maman ?– Où es-tu ?Je ricane en silence. Toujours à me surveiller comme si j’avais douze ans !– À ton avis ? Je suis à la maison…Pendant une seconde, je n’entends plus que la friture à l’autre bout de la ligne. Puis elle reprend d’un ton paniqué :

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À mes petits cousins.pour annaCouverture : © Chris Thomaidis/Stone/Getty Images.978-2-700-23625-5© RAGEOT-ÉDITEUR – PARIS, 2012.Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays. Loi n° 49-956 du 16-07-1949 sur les publications destinées à la jeunesse.1Une énorme fleur trône sur le bureau du chef d’établissement, qui jaillit d’un bulbe éclaté dont les lambeaux pendent telles des langues verdâtres et velues.Sans doute une plante carnivore.Je suis tellement fascinée par ce végétal monstrueux que j’écoute à peine ce que raconte le proviseur. De toute façon, il répète toujours la même chose.Il se cale dans son fauteuil, me dévisage de son air fatigué, ennuyé, dépassé.– Mademoiselle Blum, qu’avez-vous encore fait ?Ce n’est pas vraiment une question. Il le sait très bien, ce que j’ai fait. Ce blaireau de Kylian est assis à côté de moi. Il saigne du nez et me lance des regards assassins et effrayés.L’imbécile a eu la bonne idée de me chanter : « Toute ma vie, j’ai rêvéD’être une hôtesse de l’airToute ma vie j’ai rêvéD’avoir les fesses en l’air… »Je lui ai dit d’arrêter. Il a continué.Avant le deuxième refrain, je lui avais déjà collé un pain. Après il m’a sauté dessus comme un catcheur – il doit peser vingt-cinq kilos de plus que moi.J’ai tenté un de-ashi-barai, balayage du pied avancé, que je n’ai pas complètement maîtrisé, mais Kylian s’est quand même effondré sur la table, la tête la première. Il faut bien que mes cours de judo servent à quelque chose !Bref, il s’est fracturé la cloison nasale et s’est mis à pisser le sang. Le surveillant de la permanence est aussitôt intervenu et nous a envoyés dans le bureau du chef d’établissement.Le proviseur congédie Kylian d’un signe de la main.– Filez à l’infirmerie. Nous reparlerons de tout cela plus tard.Il sort en roulant des mécaniques, mais je vois bien qu’il se sent humilié. C’était le but de la manœuvre. Je ne pense pas qu’il recommencera. Pourtant, il est assez costaud pour me massacrer quand il le veut.Je me retrouve seule avec M. Caton. Il soupire avant d’enlever ses lunettes, révélant de larges cernes blanchâtres. On se regarde un moment en silence.– Mademoiselle Blum, nous arrivons à peine au milieu du premier trimestre. Vous n’avez cessé de vous signaler depuis le début de l’année. Cette fois, vous avez atteint le sommet. Que cherchez-vous à prouver en vous comportant comme une sauvageonne ?Là aussi, il connaît déjà la réponse. Mon but, c’est de devenir la fille la plus infréquentable du lycée pour faire enrager ma mère. Et je crois que je viens de réussir. Il faut dire que la concurrence n’est pas très rude : à Gustave-Caillebotte, les élèves sont plutôt sages.Parmi mes rivales, il y a Jennifer Martin qui a parfois des crises d’hallucination en plein cours. Mais la seule capable de me faire de l’ombre, c’est finalement une fille de classe prépa : Léa Cirois. À ce qu’on raconte, elle a explosé toute une salle de sciences en fin d’année dernière. J’essaie de me hisser à son niveau.– Vous allez prendre rendez-vous avec madame Rivière, la psychologue de l’établissement, reprend le proviseur. Vous pourrez lui expliquer les raisons pour lesquelles vous en voulez à vos parents…Il va encore me parler du divorce, me dire qu’il faut aller de l’avant, que j’ai ma vie à vivre. Ce genre de choses.Mon père en avait marre des absences de ma mère et il s’est barré, point.Je le comprends. Moi, c’est quand elle est là que je ne la supporte pas. Il faut toujours que ça se termine en engueulade. Je ne me comporte jamais comme il faut, je suis irritable, désagréable, grossière, je ne vois pas les sacrifices qu’elle fait pour moi, blablabla…– Vous n’êtes pas de la mauvaise graine, Lana. Vous traversez un moment difficile. Pour autant votre attitude ne doit pas perturber la marche de cet établissement. Je me doute que Kylian vous a provoquée. Ce n’est toutefois pas une excuse pour lui casser le nez. Je vais devoir appeler votre mère pour lui demander de passer vous prendre. Votre exclusion temporaire me semble inévitable !Pendant qu’il décroche le téléphone, mon regard revient sur l’horrible plante. Comment peut-on décorer son bureau avec un truc pareil ? Une sorte de duvet pâle repoussant recouvre l’intérieur des feuilles molles.Un vrai cauchemar végétal.M. Caton tape le numéro de ma mère. Je lui souhaite bien du courage. Un vendredi soir à 16 h 45, il n’a aucune chance de la joindre. Elle doit être à trente mille pieds d’altitude, entre New York et Singapour. Je ne sais pas à quelle heure elle rentrera. Je parie qu’un message m’attend à la maison avec tous les conseils qu’elle me serine à chaque fois qu’elle part et que je n’écoute jamais.Après plusieurs sonneries dans le vide, le proviseur finit par raccrocher. Il a rechaussé ses lunettes qui lui donnent l’air d’un gros poisson triste.– Y a-t-il moyen de contacter votre père ?Je secoue la tête négativement. Je ne connais même pas son numéro. Ça fait des mois que je ne l’ai pas vu.M. Caton me regarde fixement. L’espace d’une seconde, j’ai l’impression qu’il voit à travers moi, qu’il a tout compris. Son visage affiche une compassion qui me filerait presque l’envie de pleurer.Je ne veux pas de sa pitié.Heureusement, ça passe très vite. Peut-être a-t-il senti qu’il ne devait pas se montrer trop gentil avec moi. Ou alors, il est à l’ouest et c’est moi qui imagine des choses.Le proviseur jette un coup d’œil à l’horloge. La fin des cours approche. J’ai envie de partir d’ici. Avec le jour qui baisse, la fleur affreuse m’apparaît de plus en plus menaçante.– Bon, conclut M. Caton, je ne vais pas vous garder tout le week-end. Je laisserai un message à votre mère afin que nous prenions rendez-vous. Vous serez convoquée par le conseil de discipline après ces événements. Pour ma part, je pense qu’il serait préférable que vous restiez avec nous afin de conserver un peu de stabilité dans votre vie. N’oubliez pas que vous passez des épreuves du bac à la fin de l’année.Il se lève pesamment et me désigne la sortie.– Réfléchissez à ce que je vous ai dit, mademoiselle Blum. Vous avez deux semaines devant vous. Bonnes vacances.Je sors du bureau. En passant devant la secrétaire, je me rends compte que je n’ai pas prononcé un seul mot au cours de l’entretien.2Je marche rapidement dans la rue. La nuit tombe. Les devantures des cafés et des restaurants chinois s’illuminent. Les lampadaires s’allument à leur tour. Une pluie fine mouille les trottoirs. Cette fin d’octobre est particulièrement pourrie.Les vacances.J’avais oublié que la Toussaint arrivait si vite. Mon moral baisse encore d’un cran. Je me suis fait plaisir en corrigeant Kylian qui m’énerve depuis le début de l’année. Maintenant, l’excitation est retombée et je frissonne.La station Tolbiac s’ouvre sous mes pieds et me souffle son haleine tiède au visage. Je descends les escaliers en prenant soin de ne pas glisser sur les marches humides.L’atmosphère souterraine me réchauffe un peu. Je valide mon passe Navigo avant de franchir le tourniquet. Direction Villejuif-Louis Aragon. Le métro arrive.Les portes coulissent en soufflant, je monte dans la rame. Pendant que le train roule dans le noir, je regarde mon reflet dans la vitre. Teint mat, œil en amande, lèvres pleines, nez retroussé : je ressemble tellement à ma mère que je suis obligée de détourner les yeux.La semaine dernière, je me suis fait des mèches blondes pour ne plus avoir la même chevelure noire qu’elle. J’en ai assez de n’être qu’un double, qu’on nous prenne pour des sœurs dans la rue. Elle, elle adore ça. Moi, ça me met en rage. Après, qu’elle ne s’étonne pas si je refuse de me promener en sa compagnie.Depuis leur divorce, mes parents font une sorte de crise d’adolescence. Ma mère passe son temps au téléphone avec ses copines, comme une lycéenne hystérique, et mon père s’est acheté une moto de sport. Ça n’a pas l’air de les gêner d’être des caricatures. Alors moi, je joue à la rebelle. Et personne ne s’en inquiète.– Villejuif terminus. Tous les voyageurs sont invités à descendre.Je me lève et mon strapontin claque derrière moi. La rame s’est arrêtée en face des escaliers. Je remonte les marches aussi vite que me le permet mon jean taille basse, un Diesel délavé finition cloutée qui doit coûter une fortune. L’immeuble n’est qu’à cinq minutes, le temps de traverser le petit parc qui borde la nationale 7, et je suis dans la résidence des Saules. Il y a de grands échafaudages sur la façade : le ravalement vient de commencer.Bâtiment A. Cinquième étage. Porte droite en sortant de l’ascenseur. Ouvrir une à une les trois serrures de la porte blindée.Les refermer derrière moi.Il est 17 h 30. Le salon est plongé dans le noir à cause des bâches vertes qui couvrent les échafaudages. Je jette mon sac à dos et ma veste de cuir sur le fauteuil. Je sens que ces deux semaines de vacances vont être un cauchemar, les travaux commencent à huit heures du matin. Je n’allume pas la lumière pour éviter de voir les photos collées aux murs.Le mot de ma mère m’attend dans la cuisine mais je n’ai pas envie de le lire. Je me fous de savoir quand elle rentrera.J’allume la télévision pour me donner l’impression que quelqu’un vit ici. L’écran plasma projette des lumières bleutées sur les murs et sur le ficus qui occupe tout un coin du salon.Je gagne la salle à manger, contourne le bar de la cuisine à l’américaine. C’est là que je me sens le mieux en général. Plutôt que dans ma chambre encore pleine de peluches et de posters rappelant les années passées.Le post-it est là, jaune sur le bois noir de la grande table de la salle à manger. Je me décide à appuyer sur l’interrupteur. J’ai faim. Je sors une pizza du congélateur et la place dans le four. Je connais le mode d’emploi par cœur : quinze minutes à 240 °C.Puis, dans le tic-tac de la minuterie, je reviens lire la note.Comme je le craignais, il n’y aura personne d’autre que moi dans l’appartement 101 avant lundi matin. Ma mère a une escale à Berlin ou Dublin. Pour ce que ça change. Le papier finit dans la poubelle, brutalement froissé entre mes doigts.Je m’assois à la table. À ce moment-là mon portable sonne. Le numéro qui s’affiche est inconnu. Curieuse, je décroche.– Allô ?Un souffle.– Lana ?Je reconnais aussitôt la voix de ma mère. Elle semble très lointaine, étouffée. Il y a des parasites sur la ligne. Tout mon corps se crispe malgré moi.– Qu’est-ce qu’il y a, maman ?– Où es-tu ?Je ricane en silence. Toujours à me surveiller comme si j’avais douze ans !– À ton avis ? Je suis à la maison…Pendant une seconde, je n’entends plus que la friture à l’autre bout de la ligne. Puis elle reprend d’un ton paniqué :

Fiche technique

Famille :

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Format :
epub

EAN13 :
9782700239669