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livre numérique Le Dépit du gorille amoureux

Le Dépit du gorille amoureux

JC Lattès (mai 1998)

Résumé

TABLEAU ILever de rideau : timide entrée de Papou, le farouche orang-outan. Où vous verrez ses espérances comblées après la défection du vieux mâle Pongo.Plutôt solitaire, ce grand singe roux d'Indonésie est arboricole. Il progresse lentement dans la cime des arbres, souvent à plus de cinq mètres du sol. Il est suspendu et passe à l'aide de ses quatre membres de branche en branche pour cueillir des fruits, noix, feuilles ou écorces dont il se nourrit. Territorial, il parcourt un à deux kilomètres par jour. En fin de soirée, il construit un nid composé de lianes et tapissé de feuilles où il peut dormir à l'abri des prédateurs.Les rencontres entre mâles et femelles ont lieu en toute saison. Le comportement de cour est succinct et le mâle, plus costaud, peut saillir la femelle de force. Huit à neuf mois plus tard naîtra un jeune qui sera continuellement porté et allaité par la mère pendant six mois. Réellement sevré à trois ans, il restera près d'elle jusqu'à l'âge de six, sept ans avant de rejoindre pour quelque temps d'autres juvéniles chassés par leur mère. Il ne la distingue pas encore très bien... Une vague silhouette là-haut, tout là-haut, inaccessible, hautaine, impavide. Il a vingt ans, Papou, toutes ses dents, enfin presque, trente en tout, puisque les deux de devant se sont cassées quand il a glissé il y a... De toute façon, peu importe le temps puisqu'il ne le mesure pas... D'ailleurs il pleut comme toujours. C'est de saison la pluie. Et puis on se sent mieux, on la sent bien, elle est là, toute proche, sa toute belle !Il y a huit ans qu'il attend. Quand on aime, on ne compte pas... Avant, il y avait l'autre, l'énorme, l'adipeux, le « Pongo », cent huit centimètres de haut pour soixante centimètres de large, quatre-vingt-dix-neuf kilos de muscles et de graisse confondus, deux gros bourrelets élargissant une face presque glabre... Parce que en fait même de sa soi-disant barbe on pourrait discuter. Une pauvre petite barbichette que lui, Papou, aurait pu tirer s'il avait voulu...Du stade subadulte, de l'adolescent qu'il était, il ne lui reste que bien peu de souvenirs. Juste les rebuffades de sa mère quand il cherchait à approcher son petit frère, ses bourrades et même quelques cicatrices de morsures, là, dans le bas du dos, où elle lui a implanté à jamais la marque du rejet. Il s'en est allé, son bâton, pardon, sa branche de pèlerin à la main, et il a gravi toutes les cimes, escaladé tous les sommets, huit cents mètres par jour, un quart de kilomètres à l'heure, une bonne moyenne pour ce nouvel ermite, grappillant de-ci de-là quelques fruits et écorces, mâchonnant prudemment les feuilles des arbres qu'il avait appris à connaître quand maman l'acceptait encore dans son giron... Oh non, il n'a pas pleuré, aucun homme des bois (orang-outan en malais) n'a jamais pleuré. Il s'est plié à la coutume comme tout un chacun, la dure loi de la jungle. Il a erré solitaire, il est devenu sauvage, lui qui ne demandait qu'affection, bonheur.De temps en temps Papou, le grand singe roux, a rencontré quelques bandes dépareillées, des copains du même âge. Eux aussi il étaient perdus, angoissés. Il est resté un moment avec eux, le temps de se réconforter, de partager un repas frugal, une couche austère, faite de branchages et de feuilles séchées. Le jour, ils faisaient des glissades, on se bousculait, on se pendait par les pieds, pardon par les mains, la tête en bas on cueillait une fleur, une ramure que l'on dégustait avec délice. Cela faisait du bien de sentir la chaleur de l'autre, son corps velu, sa fourrure épaisse. On esquissait un sourire, une grimace, on riait même parfois... Doucement, sourdement, parce qu'il y a toujours un prédateur pas loin... Mais la nuit venue, il était à nouveau seul.Et puis ces jeux d'enfants mal dégrossis l'ont vite lassé, il gagnait toujours, il suffisait d'un regard pour que le copain se tienne à carreau. Ce n'était plus très drôle de ne pas être contesté. En plus, vraiment, cela manquait de sens, de sensualité, de... enfin de quelque chose qui le poussait vers d'autres horizons, d'autres femelles, loin de ces juvéniles sylphides. Laiderons que ces demoiselles, affamées, squelettiques ; lui, il voulait une vraie femelle, une ventrue aussi large que haute, abondante, généreuse. Un rêve banal, certes, mais à portée de main de primate normalement constitué. Il n'avait pas cherché très longtemps sa belle dulcinée, il l'avait même rencontrée par hasard, par un de ces jours de cafard et d'errance. Elle était plantée sur la plus haute branche d'un arbre séculaire, charnue, magnifique. Elle dégustait un durian dont le jus dégoulinait sur son ventre rebondi ; elle était seule, juchée sur un embranchement costaud, et l'on ne distinguait d'elle que ses membres lourds. Elle mangeait avec appétit, et l'on n'entendait que des bruits de mâchoires et succion du jus de ce fruit qu'elle engloutissait avec délice.Il n'avait rien compris à ce qui lui arrivait. C'est le rot final qui avait tout déclenché, un de ces rots bien sonores qui vous transportent, vous émeuvent, un coup de folie sans doute, une sorte d'appétit d'elle.Enfin toujours est-il qu'il s'était soudain retrouvé à côté de cette merveilleuse « Olga », d'un mètre de haut, soixante kilos de poids, avec tout ce qu'il fallait là où l'on s'attendait à le trouver, un ventre adipeux, des bras aussi gros que les cuisses, une peau granuleuse à souhait. Elle ne l'avait même pas entendu venir toute préoccupée par son repas. Surprise, elle n'avait guère lutté. Ce n'est pas qu'elle y ait pris grand plaisir, non, mais même à poids égal (il était encore fluet à cette époque) elle n'avait pas grande chance. Il avait empoigné ses membres avec force et fermeté, lui avait maintenu les pieds et... trois minutes plus tard, le tout était emballé. Il ne se souvenait pas de grand-chose, reste qu'il lui avait mordu l'épaule pour qu'elle se tienne tranquille et cesse de pousser des petits cris plaintifs. La position ? Ventro-ventrale, classique, courante pour son espèce.Lui, il avait eu comme un passage à vide et avait tout oublié, tout effacé... Logique, paraît-il. Ce qui l'était tout autant, c'est qu'en se redressant (ces acrobaties aériennes à plus de cinq mètres du sol sont décidément tumultueuses) il s'était trouvé face à l'autre, le conquérant, le dominant, le chef du lieu, celui qui régnait sans partage sur son domaine de quelque trois kilomètres carrés et sur les trois femelles qui le parcouraient, Pongo, un souverain décadent, un monstre, un despote. Ce dernier venait tout juste d'arriver sur une des branches maîtresses de l'autre côté du tronc, placide en apparence, le regard fixe, les bajoues grumeleuses. Pas un son ne s'échappait de ses lèvres fermées. Tous ses poils horripilés, il demeurait là, campé, immobile. En le voyant la pauvre femelle en avait été toute retournée ; croupe, dos et tête bas, elle avait fait demi-tour et s'était retirée précautionneusement...L'affrontement entre les deux mâles était inévitable. Chacun sur une branche perché, les deux sumos s'observaient en se dandinant. Quelles qualités allaient prédominer ? La souplesse, le délié du juvénile ? La carrure, la pesanteur de l'adulte ? Le combat risquait d'être violent. Une branche craqua du côté du plus gros. Il se leva brusquement, gonfla son incroyable double menton. Soudain un puissant rugissement déchira l'atmosphère poisseuse... et le cœur du jeune amant. Derrière ce long cri s'était élevé un crescendo de hurlements, suivis de grognements sourds. Ce n'était déjà plus la peine... Roméo avait fui, abandonnant sa Juliette à son barbon de mari.Dégringolé au plus vite de ses cimes arbustives, il courait de toutes ses quatre pattes sur le sol détrempé et marécageux, loin, très loin... L'amour a ses limites et, pour lui, elles étaient très précises. Les Dayaks et autres peuplades de Bornéo respectent infiniment l'orang-outan. Beaucoup pensent même que ce dernier descend d'un ancêtre humain en disgrâce qui a fui dans la jungle. De nombreuses légendes locales parlent de relations sexuelles entre l'homme et le singe, et prétendent que ces appels gutturaux de l'orang mâle dominant et solitaire sont les manifestations de la douleur causée par la perte de son épouse humaine.Cet appel, à présent c'est lui, Papou, qui le module, qui le hulule depuis maintenant une bonne saison de pluie ! Et aucune femelle n'est encore venue vers lui. Ni femme ni guenon ! Oh, pourtant, il s'est longuement entraîné ! Parce que cette histoire-là, avec le vieux gros, Pongo, cela ne date pas de la nuit d'avant, non ! C'était quand lui-même n'avait pas encore ces deux grosses masses graisseuses pendantes de chaque côté des joues, deux gros disques charnus qui lui faisaient enfin une gueule de mâle. On prétend que ces bourrelets servent de réflecteurs paraboliques pour diriger le son. Pour lui cela reste à prouver. Parce que depuis qu'il s'entraîne à supplanter l'obèse obsolète, le viocard de trente ans, on ne peut pas dire que le succès soit total. Il résiste le fossile, il cherche encore quelques recours le gâteux, avant de se retirer enfin aux confins de ce territoire qui leur devient commun. Il avait tenu quatre femelles, le vieux birbe. À raison de deux, voire quatre saillies par année humaine, il avait eu bien de la chance. Lui, Papou, en vingt ans du même temps, il s'en était trouvé moins que les doigts d'un seul de ses pieds. Et pourtant il était le plus costaud des adolescents du pourtour. C'est vous dire, un vrai record. Parce que en plus, ces grosses nénettes, quand elles s'accouplent avec leur barbon, en général, près de neuf mois après, elles vous pondent un petit, minuscule d'ailleurs, une larve de un kilo et demi, qu'elles vont couver pendant plus de trois ans et surveiller deux saisons de plus.Oh, bien sûr, elles sont merveilleuses. De bonnes mères attentives, tendres, épluchant leur rejeton confortablement installées sur leur nid de feuilles. Elles le caressent, elles le cajolent, s'il fait trop chaud, et Dieu sait que c'est fréquent dans ces îles d'Indonésie, elles lui offrent l'ombre de leur grand corps. En cas d'averse, leur pelage devient parapluie. Elles se déplacent précautionneusement, les petits serrés contre elles, de branche en branche, ne lâchant un pied que si les autres « mains » sont assurées. Le tout, parfois, à vingt mètres du sol. Pas commode, non, et toutes seules en plus, sans assistance. Parfois une fille aînée reste quelques mois à leur côté. Mais c'est rare ! Parce que ce sont des mères célibataires intransigeantes, ces femelles orang-outan. Et elles font fi de la bagatelle pendant ce temps-là. Déjà que passer à l'acte à près de dix mètres du sol relève du défi. S'il faut en plus tromper la surveillance du gros poussif et attendre que Madame accepte vos hommages ! Comme elles sont toujours occupées à pouponner, entre deux portées, il faut bien les violenter de temps en temps. Il n'y a pas de mal à leur faire du bien, n'est-ce pas ? Pas vu, pas pris. Un viol, cela n'a jamais tué personne. Mais tout cela se passait dans un autre temps. Parce qu'à présent le pacha, le vieux Pongo, il n'en peut plus, il se traîne, il est usé, fini. La preuve, sa gueule à lui, Papou, l'ex-juvénil, qui par un effet de balance et d'hormones, toute inhibition étant levée, a pris forme simiesque dominante. À Papou, le nouveau roi, les petites orangs... Au moins deux, voire quatre fois par an. Un délice...Mais attention, il va falloir surveiller de près la génération montante. Les jeunes ne respectent rien ! Lui sait à présent qu'un femelle cela se mérite, cela s'approche, cela se courtise. Il faut lui faire des avances, des mimiques, des mamours. Point trop quand même, on a vite fait de chuter de là-haut. Enfin, surtout, on doit prévenir, appeler (un long cri perçant et ensuite elles arriveront tôt ou tard), puis les surveiller, les tenir à l'œil. Heureusement, ces rouquines mafflues on les repère encore assez bien dans le feuillage.Les malais prétendent que l'orang-outan sait parler, mais qu'il ne le fait pas afin qu'on ne l'oblige pas à travailler. Pourtant quel boulot que d'être garde du corps de quatre drôlesses vivant séparées, chacune avec leurs poupons, à plus d'un kilomètre l'une de l'autre ! Car la violence des jeunes mâles dépravés qui vivent en périphérie de ce coin de forêt n'a plus de limites. C'est à peine si l'on peut être tranquille pendant ses quinze heures de sommeil par jour... Vive la vie de chimpanzé ! Eux, leurs nanas, ils les conservent à portée de main...TABLEAU IITarzan, Jane et les autres. Des chimpanzés si bien connus, si méconnus ? Entrée de la tribu.De l'autre côté du globe, en Afrique, la troupe est fébrile, agitée, nerveuse.Très sociables, les chimpanzés vivent en bandes composées de plusieurs mâles, femelles et jeunes. Chaque groupe occupe une superficie dont la taille varie en fonction des ressources alimentaires. Diurnes, ils se lèvent à l'aube, pour consommer dans les arbres et au sol fruits, feuilles, pousses, écorces, œufs, insectes et certaines petites proies animalières qu'ils capturent en leur fracassant la tête sur le sol.Les femelles en œstrus (signalé par une forte turgescence de l'arrière-train) sont susceptibles de s'accoupler avec plusieurs mâles de la troupe. En général, un jeune unique est mis bas, après une gestation de deux cent quarante jours. Il reste au minimum deux à trois ans avec sa mère.Ces cousins si proches de nous ont été tant de fois caricaturés et filmés qu'on croirait les entendre parler ; d'ailleurs, en tendant bien l'oreille pour écouter ce jeune éphèbe... « Moi Tarzan, elle Jane. Moi neuf ans, elle treize. Moi content, elle peut-être pas. Je suis le cousin de Jo, le frère de Tom et celui de Daisy, l'oncle probable d'Henry, l'amant très occasionnel de Jane et le fils de personne. Ou plutôt de Sam, ou Nick ou Frank ou des trois à la fois, on ne sait pas avec la pagaille et les montes qui ont précédé de huit mois et quelques poussières ma naissance.« Moi je préférerais que mon père soit Sam, parce qu'il est plus costaud et que chez nous, la force, cela compte, et que génétiquement, la taille du géniteur, ça aide. Eh oui ! Il vaut mieux être comme papa, grand, baraqué. Pourquoi ? Mais pour tout, pour assurer le quotidien, les fruits surtout, mais aussi la moelle des tiges, les galles, la résine et les écorces. Les fleurs, quand je les cueille, ce n'est pas pour les offrir à Jane ou à toute autre donzelle, c'est juste pour les manger.« De toute façon chez nous, la parade est succinte, la cour réduite, l'accouplement rapide. En dix secondes, emballée, bouclée, terminée la sauterie, fécondée la femelle, tout au moins c'est ce qu'on espère. En général, c'est l'apanage du gang des quatre, Sam, Nick ou Frank, et même Jo qui fait plus souvent le guet qu'autre chose, mais enfin, de temps en temps, il en profite aussi, lorsque les autres ont fini ou quand ils vont régler quelque conflit de territoire aux confins du domaine.

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Résumé

TABLEAU ILever de rideau : timide entrée de Papou, le farouche orang-outan. Où vous verrez ses espérances comblées après la défection du vieux mâle Pongo.Plutôt solitaire, ce grand singe roux d'Indonésie est arboricole. Il progresse lentement dans la cime des arbres, souvent à plus de cinq mètres du sol. Il est suspendu et passe à l'aide de ses quatre membres de branche en branche pour cueillir des fruits, noix, feuilles ou écorces dont il se nourrit. Territorial, il parcourt un à deux kilomètres par jour. En fin de soirée, il construit un nid composé de lianes et tapissé de feuilles où il peut dormir à l'abri des prédateurs.Les rencontres entre mâles et femelles ont lieu en toute saison. Le comportement de cour est succinct et le mâle, plus costaud, peut saillir la femelle de force. Huit à neuf mois plus tard naîtra un jeune qui sera continuellement porté et allaité par la mère pendant six mois. Réellement sevré à trois ans, il restera près d'elle jusqu'à l'âge de six, sept ans avant de rejoindre pour quelque temps d'autres juvéniles chassés par leur mère. Il ne la distingue pas encore très bien... Une vague silhouette là-haut, tout là-haut, inaccessible, hautaine, impavide. Il a vingt ans, Papou, toutes ses dents, enfin presque, trente en tout, puisque les deux de devant se sont cassées quand il a glissé il y a... De toute façon, peu importe le temps puisqu'il ne le mesure pas... D'ailleurs il pleut comme toujours. C'est de saison la pluie. Et puis on se sent mieux, on la sent bien, elle est là, toute proche, sa toute belle !Il y a huit ans qu'il attend. Quand on aime, on ne compte pas... Avant, il y avait l'autre, l'énorme, l'adipeux, le « Pongo », cent huit centimètres de haut pour soixante centimètres de large, quatre-vingt-dix-neuf kilos de muscles et de graisse confondus, deux gros bourrelets élargissant une face presque glabre... Parce que en fait même de sa soi-disant barbe on pourrait discuter. Une pauvre petite barbichette que lui, Papou, aurait pu tirer s'il avait voulu...Du stade subadulte, de l'adolescent qu'il était, il ne lui reste que bien peu de souvenirs. Juste les rebuffades de sa mère quand il cherchait à approcher son petit frère, ses bourrades et même quelques cicatrices de morsures, là, dans le bas du dos, où elle lui a implanté à jamais la marque du rejet. Il s'en est allé, son bâton, pardon, sa branche de pèlerin à la main, et il a gravi toutes les cimes, escaladé tous les sommets, huit cents mètres par jour, un quart de kilomètres à l'heure, une bonne moyenne pour ce nouvel ermite, grappillant de-ci de-là quelques fruits et écorces, mâchonnant prudemment les feuilles des arbres qu'il avait appris à connaître quand maman l'acceptait encore dans son giron... Oh non, il n'a pas pleuré, aucun homme des bois (orang-outan en malais) n'a jamais pleuré. Il s'est plié à la coutume comme tout un chacun, la dure loi de la jungle. Il a erré solitaire, il est devenu sauvage, lui qui ne demandait qu'affection, bonheur.De temps en temps Papou, le grand singe roux, a rencontré quelques bandes dépareillées, des copains du même âge. Eux aussi il étaient perdus, angoissés. Il est resté un moment avec eux, le temps de se réconforter, de partager un repas frugal, une couche austère, faite de branchages et de feuilles séchées. Le jour, ils faisaient des glissades, on se bousculait, on se pendait par les pieds, pardon par les mains, la tête en bas on cueillait une fleur, une ramure que l'on dégustait avec délice. Cela faisait du bien de sentir la chaleur de l'autre, son corps velu, sa fourrure épaisse. On esquissait un sourire, une grimace, on riait même parfois... Doucement, sourdement, parce qu'il y a toujours un prédateur pas loin... Mais la nuit venue, il était à nouveau seul.Et puis ces jeux d'enfants mal dégrossis l'ont vite lassé, il gagnait toujours, il suffisait d'un regard pour que le copain se tienne à carreau. Ce n'était plus très drôle de ne pas être contesté. En plus, vraiment, cela manquait de sens, de sensualité, de... enfin de quelque chose qui le poussait vers d'autres horizons, d'autres femelles, loin de ces juvéniles sylphides. Laiderons que ces demoiselles, affamées, squelettiques ; lui, il voulait une vraie femelle, une ventrue aussi large que haute, abondante, généreuse. Un rêve banal, certes, mais à portée de main de primate normalement constitué. Il n'avait pas cherché très longtemps sa belle dulcinée, il l'avait même rencontrée par hasard, par un de ces jours de cafard et d'errance. Elle était plantée sur la plus haute branche d'un arbre séculaire, charnue, magnifique. Elle dégustait un durian dont le jus dégoulinait sur son ventre rebondi ; elle était seule, juchée sur un embranchement costaud, et l'on ne distinguait d'elle que ses membres lourds. Elle mangeait avec appétit, et l'on n'entendait que des bruits de mâchoires et succion du jus de ce fruit qu'elle engloutissait avec délice.Il n'avait rien compris à ce qui lui arrivait. C'est le rot final qui avait tout déclenché, un de ces rots bien sonores qui vous transportent, vous émeuvent, un coup de folie sans doute, une sorte d'appétit d'elle.Enfin toujours est-il qu'il s'était soudain retrouvé à côté de cette merveilleuse « Olga », d'un mètre de haut, soixante kilos de poids, avec tout ce qu'il fallait là où l'on s'attendait à le trouver, un ventre adipeux, des bras aussi gros que les cuisses, une peau granuleuse à souhait. Elle ne l'avait même pas entendu venir toute préoccupée par son repas. Surprise, elle n'avait guère lutté. Ce n'est pas qu'elle y ait pris grand plaisir, non, mais même à poids égal (il était encore fluet à cette époque) elle n'avait pas grande chance. Il avait empoigné ses membres avec force et fermeté, lui avait maintenu les pieds et... trois minutes plus tard, le tout était emballé. Il ne se souvenait pas de grand-chose, reste qu'il lui avait mordu l'épaule pour qu'elle se tienne tranquille et cesse de pousser des petits cris plaintifs. La position ? Ventro-ventrale, classique, courante pour son espèce.Lui, il avait eu comme un passage à vide et avait tout oublié, tout effacé... Logique, paraît-il. Ce qui l'était tout autant, c'est qu'en se redressant (ces acrobaties aériennes à plus de cinq mètres du sol sont décidément tumultueuses) il s'était trouvé face à l'autre, le conquérant, le dominant, le chef du lieu, celui qui régnait sans partage sur son domaine de quelque trois kilomètres carrés et sur les trois femelles qui le parcouraient, Pongo, un souverain décadent, un monstre, un despote. Ce dernier venait tout juste d'arriver sur une des branches maîtresses de l'autre côté du tronc, placide en apparence, le regard fixe, les bajoues grumeleuses. Pas un son ne s'échappait de ses lèvres fermées. Tous ses poils horripilés, il demeurait là, campé, immobile. En le voyant la pauvre femelle en avait été toute retournée ; croupe, dos et tête bas, elle avait fait demi-tour et s'était retirée précautionneusement...L'affrontement entre les deux mâles était inévitable. Chacun sur une branche perché, les deux sumos s'observaient en se dandinant. Quelles qualités allaient prédominer ? La souplesse, le délié du juvénile ? La carrure, la pesanteur de l'adulte ? Le combat risquait d'être violent. Une branche craqua du côté du plus gros. Il se leva brusquement, gonfla son incroyable double menton. Soudain un puissant rugissement déchira l'atmosphère poisseuse... et le cœur du jeune amant. Derrière ce long cri s'était élevé un crescendo de hurlements, suivis de grognements sourds. Ce n'était déjà plus la peine... Roméo avait fui, abandonnant sa Juliette à son barbon de mari.Dégringolé au plus vite de ses cimes arbustives, il courait de toutes ses quatre pattes sur le sol détrempé et marécageux, loin, très loin... L'amour a ses limites et, pour lui, elles étaient très précises. Les Dayaks et autres peuplades de Bornéo respectent infiniment l'orang-outan. Beaucoup pensent même que ce dernier descend d'un ancêtre humain en disgrâce qui a fui dans la jungle. De nombreuses légendes locales parlent de relations sexuelles entre l'homme et le singe, et prétendent que ces appels gutturaux de l'orang mâle dominant et solitaire sont les manifestations de la douleur causée par la perte de son épouse humaine.Cet appel, à présent c'est lui, Papou, qui le module, qui le hulule depuis maintenant une bonne saison de pluie ! Et aucune femelle n'est encore venue vers lui. Ni femme ni guenon ! Oh, pourtant, il s'est longuement entraîné ! Parce que cette histoire-là, avec le vieux gros, Pongo, cela ne date pas de la nuit d'avant, non ! C'était quand lui-même n'avait pas encore ces deux grosses masses graisseuses pendantes de chaque côté des joues, deux gros disques charnus qui lui faisaient enfin une gueule de mâle. On prétend que ces bourrelets servent de réflecteurs paraboliques pour diriger le son. Pour lui cela reste à prouver. Parce que depuis qu'il s'entraîne à supplanter l'obèse obsolète, le viocard de trente ans, on ne peut pas dire que le succès soit total. Il résiste le fossile, il cherche encore quelques recours le gâteux, avant de se retirer enfin aux confins de ce territoire qui leur devient commun. Il avait tenu quatre femelles, le vieux birbe. À raison de deux, voire quatre saillies par année humaine, il avait eu bien de la chance. Lui, Papou, en vingt ans du même temps, il s'en était trouvé moins que les doigts d'un seul de ses pieds. Et pourtant il était le plus costaud des adolescents du pourtour. C'est vous dire, un vrai record. Parce que en plus, ces grosses nénettes, quand elles s'accouplent avec leur barbon, en général, près de neuf mois après, elles vous pondent un petit, minuscule d'ailleurs, une larve de un kilo et demi, qu'elles vont couver pendant plus de trois ans et surveiller deux saisons de plus.Oh, bien sûr, elles sont merveilleuses. De bonnes mères attentives, tendres, épluchant leur rejeton confortablement installées sur leur nid de feuilles. Elles le caressent, elles le cajolent, s'il fait trop chaud, et Dieu sait que c'est fréquent dans ces îles d'Indonésie, elles lui offrent l'ombre de leur grand corps. En cas d'averse, leur pelage devient parapluie. Elles se déplacent précautionneusement, les petits serrés contre elles, de branche en branche, ne lâchant un pied que si les autres « mains » sont assurées. Le tout, parfois, à vingt mètres du sol. Pas commode, non, et toutes seules en plus, sans assistance. Parfois une fille aînée reste quelques mois à leur côté. Mais c'est rare ! Parce que ce sont des mères célibataires intransigeantes, ces femelles orang-outan. Et elles font fi de la bagatelle pendant ce temps-là. Déjà que passer à l'acte à près de dix mètres du sol relève du défi. S'il faut en plus tromper la surveillance du gros poussif et attendre que Madame accepte vos hommages ! Comme elles sont toujours occupées à pouponner, entre deux portées, il faut bien les violenter de temps en temps. Il n'y a pas de mal à leur faire du bien, n'est-ce pas ? Pas vu, pas pris. Un viol, cela n'a jamais tué personne. Mais tout cela se passait dans un autre temps. Parce qu'à présent le pacha, le vieux Pongo, il n'en peut plus, il se traîne, il est usé, fini. La preuve, sa gueule à lui, Papou, l'ex-juvénil, qui par un effet de balance et d'hormones, toute inhibition étant levée, a pris forme simiesque dominante. À Papou, le nouveau roi, les petites orangs... Au moins deux, voire quatre fois par an. Un délice...Mais attention, il va falloir surveiller de près la génération montante. Les jeunes ne respectent rien ! Lui sait à présent qu'un femelle cela se mérite, cela s'approche, cela se courtise. Il faut lui faire des avances, des mimiques, des mamours. Point trop quand même, on a vite fait de chuter de là-haut. Enfin, surtout, on doit prévenir, appeler (un long cri perçant et ensuite elles arriveront tôt ou tard), puis les surveiller, les tenir à l'œil. Heureusement, ces rouquines mafflues on les repère encore assez bien dans le feuillage.Les malais prétendent que l'orang-outan sait parler, mais qu'il ne le fait pas afin qu'on ne l'oblige pas à travailler. Pourtant quel boulot que d'être garde du corps de quatre drôlesses vivant séparées, chacune avec leurs poupons, à plus d'un kilomètre l'une de l'autre ! Car la violence des jeunes mâles dépravés qui vivent en périphérie de ce coin de forêt n'a plus de limites. C'est à peine si l'on peut être tranquille pendant ses quinze heures de sommeil par jour... Vive la vie de chimpanzé ! Eux, leurs nanas, ils les conservent à portée de main...TABLEAU IITarzan, Jane et les autres. Des chimpanzés si bien connus, si méconnus ? Entrée de la tribu.De l'autre côté du globe, en Afrique, la troupe est fébrile, agitée, nerveuse.Très sociables, les chimpanzés vivent en bandes composées de plusieurs mâles, femelles et jeunes. Chaque groupe occupe une superficie dont la taille varie en fonction des ressources alimentaires. Diurnes, ils se lèvent à l'aube, pour consommer dans les arbres et au sol fruits, feuilles, pousses, écorces, œufs, insectes et certaines petites proies animalières qu'ils capturent en leur fracassant la tête sur le sol.Les femelles en œstrus (signalé par une forte turgescence de l'arrière-train) sont susceptibles de s'accoupler avec plusieurs mâles de la troupe. En général, un jeune unique est mis bas, après une gestation de deux cent quarante jours. Il reste au minimum deux à trois ans avec sa mère.Ces cousins si proches de nous ont été tant de fois caricaturés et filmés qu'on croirait les entendre parler ; d'ailleurs, en tendant bien l'oreille pour écouter ce jeune éphèbe... « Moi Tarzan, elle Jane. Moi neuf ans, elle treize. Moi content, elle peut-être pas. Je suis le cousin de Jo, le frère de Tom et celui de Daisy, l'oncle probable d'Henry, l'amant très occasionnel de Jane et le fils de personne. Ou plutôt de Sam, ou Nick ou Frank ou des trois à la fois, on ne sait pas avec la pagaille et les montes qui ont précédé de huit mois et quelques poussières ma naissance.« Moi je préférerais que mon père soit Sam, parce qu'il est plus costaud et que chez nous, la force, cela compte, et que génétiquement, la taille du géniteur, ça aide. Eh oui ! Il vaut mieux être comme papa, grand, baraqué. Pourquoi ? Mais pour tout, pour assurer le quotidien, les fruits surtout, mais aussi la moelle des tiges, les galles, la résine et les écorces. Les fleurs, quand je les cueille, ce n'est pas pour les offrir à Jane ou à toute autre donzelle, c'est juste pour les manger.« De toute façon chez nous, la parade est succinte, la cour réduite, l'accouplement rapide. En dix secondes, emballée, bouclée, terminée la sauterie, fécondée la femelle, tout au moins c'est ce qu'on espère. En général, c'est l'apanage du gang des quatre, Sam, Nick ou Frank, et même Jo qui fait plus souvent le guet qu'autre chose, mais enfin, de temps en temps, il en profite aussi, lorsque les autres ont fini ou quand ils vont régler quelque conflit de territoire aux confins du domaine.

Fiche technique

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Format :
epub

EAN13 :
9782709640176