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livre numérique Ferdinand et les iconoclastes

Ferdinand et les iconoclastes

Grasset (mars 2003)

Résumé

 ELLE SE SENT VOÛTÉE, presque vieille. Tente de s'arracher à la confusion qui l'englue, cligne les yeux pour effacer la scène, concentre son cerveau sur une liste absurde censée la ramener à terre : le grincement des portes coupe-feu, le sifflement des photocopieuses, le soupir fuyant des ascenseurs. Son corps chaud l'étouffe, ses mains moites la dégoûtent. Elle les essuie avec discrétion sur sa jupe.Ressaisis-toi, souffle une petite voix intérieure, reprends-toi Mélissa : qui commande ici ? Qui est le chef ?Ses gestes gauches, son regard hésitant répandent une sorte d'onde charmante dans la pièce. Cheveux châtains, iris clairs, taches de rousseur.Elle lui semble si vivante, à l'inverse de ce monde effrayant de lenteur.Il aimerait toucher son bras blanc, appuyer à hauteur du biceps, mesurer la mollesse, la douceur. Expérimenter.Mélissa se penche sur son agenda, un immense cahier couvert d'une écriture serrée.— Nous avons terminé, fait-elle avec sérieux : je vous propose de rencontrer le président pour la prochaine étape.L'entretien a duré une bonne heure, le temps d'examiner le parcours fascinant de Ferdinand. A moins de vingt-cinq ans, le jeune homme cumule trois diplômes prestigieux, s'exprime en cinq langues, maîtrise la plupart des outils informatiques et prend des cours de pilotage. Certes, il porte d'étranges vêtements démodés, parle peu et d'une voix quelquefois métallique, mais les candidats de ce niveau ne courent pas les rues.De cette beauté non plus, hors canons, traits cassés et peau mate, bouleversante.— Vous êtes fils unique ? murmure Mélissa, songeant à l'incroyable génotype, mais aussi à ce que cette accumulation de hauts faits a pu coûter à la famille.Il confirme d'un hochement de menton tandis qu'elle se lève pour le raccompagner. Dans le hall, ils demeurent un moment face à face, sans un mot. Puis se séparent, persuadés l'un et l'autre de se revoir bientôt. MÉLISSA ANNOTA LE DOSSIER de Ferdinand. Dans la case « observations personnelles », elle inscrivit : tempérament atypique. Puis elle se ravisa, remplaça « atypique » par « sympathique », glissa les feuilles dans une enveloppe et posa celle-ci dans la corbeille de courrier interne. De sa fenêtre ouverte en grand pour lutter contre la chaleur, elle aperçut en contrebas la silhouette immobile du jeune homme.Le mois de septembre touchait à sa fin, mais un soleil acharné endormait les esprits depuis plusieurs jours. Dehors les gens se hâtaient, pressés de retrouver de l'ombre ou une zone climatisée. Planté sur le bitume brûlant, Ferdinand semblait indifférent à la lourdeur de l'air. Ainsi, songeait-il en examinant le bâtiment trapu, les vitres sales et la peinture grise, voici ce fameux temple de la beauté !Un instant, il fut tenté de prendre ses jambes à son cou. Mais choisissait-on une entreprise en fonction de la couleur de ses murs ? Il évalua le nombre d'années qu'il passerait ici dans le meilleur des cas, leva les yeux vers le sommet de l'immeuble, sentit son estomac se tordre, songea qu'il était temps de rentrer. Se dirigea vers l'arrêt d'autobus, où affluaient des dizaines d'employés en sueur. Le concert des embouteillages ajoutait à l'agitation collective, les conducteurs s'apostrophaient de file en file, les capots fumaient, l'épuisement gagnait. Ferdinand se boucha les oreilles et décida de poursuivre à pied les huit kilomètres qui le séparaient de la maison parentale.Mélissa le vit qui traversait la voie rapide, puis le perdit alors qu'il s'éloignait entre deux entrepôts de la zone industrielle. Le ventilateur fixé au plafond venait de tomber en panne. Elle l'interpréta comme un signe, referma ses classeurs, rangea son agenda dans son sac à main et quitta son bureau, un joli sourire sur les lèvres. Ferdinand trouva sa mère assise dans la cuisine, corrigeant ses copies. Couvert dressé, carafe remplie, plats préparés.— Où est Papa ? interrogea-t-il, comme si son père, à cette heure, pouvait être ailleurs qu'installé devant la télévision.La mère désigna le salon de la tête.— Et ton entrevue ?— J'ai rendez-vous avec le président.— Ce serait bien de démarrer là-bas.C'était un commentaire purement formel : l'embauche de son fils ne faisait aucun doute. Depuis son entrée au cours préparatoire, il avait additionné les succès et les félicitations du jury. D'autres auraient payé cher une pareille trajectoire : s'il avait été l'un de ces malheureux binoclards pâles et boutonneux, il aurait eu à souffrir de la jalousie ou de l'intérêt calculé de ses condisciples. Mais Ferdinand était beau garçon, assez costaud pour décourager les envieux et trop secret pour attirer les sympathies douteuses. Ses professeurs et ses camarades se tenaient à distance comme on le fait avec un animal inconnu. On l'aimait bien, sans plus. On débattait de l'incroyable régularité de ses résultats, on conjecturait sur ses méthodes sans oser l'interroger.Certaines années, des lettres lui avaient été adressées, des enveloppes colorées, parfumées. Il y avait eu des coups de téléphone, des voix sucrées, des messages que sa mère avait notés avec application. Plusieurs jeunes filles avaient résolu de le tirer de sa solitude. En vain : Ferdinand déchirait les enveloppes et ignorait les messages.Son père s'inquiétait, estimant qu'un garçon de quinze ans doit s'intéresser aux filles plus qu'à l'informatique.— Sors, vois du monde, fais du sport, lâche un peu ton écran !Mais Ferdinand déclinait les propositions. Il demeurait des heures entières devant son ordinateur — offert à sa demande à son entrée au collège comme cadeau pour Noël, fête et anniversaire réunis.Les parents s'enfermaient dans la cuisine et les disputes éclataient.— Tu l'as trop couvé, accusait le père. Tu le traites comme un prince depuis sa naissance.— Il prépare son avenir, répliquait la mère. N'es-tu pas fier de lui ? Verrais-tu quelque chose à y redire ? Allons, vas-y, parle, toi qui en connais un rayon ! A vingt ans, Ferdinand ne dormait plus que quatre ou cinq heures par nuit. Le reste du temps, il naviguait sur Internet en quête de sujets scientifiques, recherche médicale, physique des particules, mathématiques appliquées, haute technologie. Lui qui s'exprimait peu dans sa vie quotidienne échangeait, une fois la porte de sa chambre refermée, des conversations passionnées avec des correspondants des quatre coins du monde.— Tu finiras par porter des lunettes, s'inquiétait sa mère. Avec de si bons yeux, quel gâchis.— Ne te fais pas de souci, répondait Ferdinand. Bientôt, on se posera des électrodes sur le crâne et on se cultivera sans même s'en rendre compte. Parfois, lorsqu'il s'enfonçait dans le sommeil, des images de ventres souples et de seins laiteux surgissaient de l'ombre, menaçant de l'ensevelir. Alors il bondissait hors de son lit trempé, s'enroulait dans des draps propres puis écoutait à l'infini son cœur se fracasser contre l'obscurité. FERDINAND RENCONTRA le président d'HBMB (pour Health, Beauty, Mind and Body) deux semaines après son entretien avec Mélissa. Ils passèrent vingt minutes ensemble : le président devait prendre un avion pour New York, où se trouvait le siège de l'entreprise. Cela lui suffit : le dossier de Ferdinand, sa connaissance des cosmétiques et la justesse de ses propos firent mouche. Il y avait bien ce je-ne-sais-quoi de bizarre, ce sentiment inhabituel chez ce garçon au regard à la fois ancré dans le vôtre et à mille lieues de là, ce col pelle à tarte, cet imperméable usé. Cependant, impossible d'en tirer aucune conclusion — et puis ce n'était pas un grand risque, juste un poste de chef de produits, pas de quoi précipiter la fin du monde.— Je suis certain que vous vous épanouirez ici, conclut le président en lui serrant la main.Ferdinand sentit ses tempes s'enflammer. C'était fait : il passait du côté des travailleurs. Il téléphona chez lui pour annoncer la bonne nouvelle et prit le chemin du retour. Cette fois, il choisit l'autobus. La température avait chuté de dix degrés en quinze jours et la foule n'avait plus cet aspect compact et gluant qui l'écœurait. Il s'assit sur le siège plastifié et appuya sa tête contre la vitre. La banlieue s'étalait à perte de vue, couverte du brouillard clair de la pollution. La nationale coupait d'abord à travers une large ceinture d'HLM vétustes avant de s'enfoncer dans la partie résidentielle, en bordure d'une forêt. A ce stade, l'horizon passait brusquement du gris au vert, se clarifiait : on était chez les privilégiés, derrière les haies taillées et les massifs de fleurs. Puis les habitations se raréfiaient, des champs apparaissaient, la rumeur s'étiolait : c'était le début de la campagne — du désert.Le bus s'était vidé : Ferdinand était le dernier passager. Depuis leur déménagement voici presque quinze ans, ses parents habitaient un hameau au-delà du terminus. Il fallait marcher quinze minutes d'un bon pas pour atteindre la petite maison couverte de lierre. D'ici, il était difficile d'imaginer que le centre de la capitale n'était qu'à trente kilomètres : on prenait sa voiture ou sa bicyclette pour acheter une baguette de pain ou un timbre-poste. On organisait un ravitaillement hebdomadaire au supermarché de la ville voisine, on ne sortait pas, on ne recevait pas : les amis rechignaient à se lancer dans l'expédition. D'ailleurs, des amis, il n'y en avait plus guère. Quelques coups de fil sporadiques, quelques cartes de vœux que l'on accrochait au mur de la cuisine et auxquelles on répondait consciencieusement, en se promettant d'improbables retrouvailles.Le premier samedi de chaque mois, la mère emmenait Ferdinand à Paris. Ils allaient au cinéma, mangeaient un bifteck-frites et finissaient par les grands magasins, où elle contemplait les rayons, puis n'achetait rien, ou alors une paire de lacets, un collant, des fournitures scolaires pour son fils.— Eh bien, vous en avez une mine, grommelait invariablement le père lorsqu'ils rentraient. Ce n'est pas moi qui irais courir le samedi dans l'air de Paris. Le week-end, c'est fait pour se reposer, on n'est pas des chiens !Il fumait cigarette sur cigarette, regardait les jeux télévisés, zappait d'une chaîne à l'autre, émettant des commentaires à propos des candidats — tous des nuls, des bons à rien, des jean-foutre. Ce soir-là, Ferdinand annonça à ses parents qu'il comptait prendre un appartement en ville.— C'est parfait, s'empressa le père, je peux t'aider si tu veux. De toute façon, rester enterré ici, ce n'est pas sain à ton âge.Sa mère baissa les yeux. Personne n'évoqua le fait que les locaux d'HBMB se trouvaient près de la maison et que le trajet jusqu'à Paris serait nettement plus long. Il y eut un moment de silence, chacun des trois demeurant égaré face à ses propres spectres.Ferdinand termina son assiette, prévint qu'il emprunterait la voiture maternelle le lendemain pour rejoindre le terrain d'aviation, et souhaita bonne nuit avant de s'éclipser. FERDINAND VOLE. C'est sa trente-deuxième heure aux commandes du Cessna. Trente-deux heures de bonheur et d'oubli, de poumons ouverts comme jamais.Là-haut, pense Ferdinand, personne ne ment.Personne ne souffre.Là-haut il n'y a ni règle, ni loi, ni système.Ni vrai, ni faux.Ni début, ni fin.Ni monstres, ni vampires.Si seulement le moniteur se taisait.Rideau. Trente-deux heures d'absolue dilution. L'ÉTÉ INDIEN EST BIEN FINI, songe Mélissa en tournant le thermostat du radiateur. Elle résiste à la tentation de jeter un coup d'œil vers l'entrée. Se sent ridicule, déplacée, c'est exactement ça : déplacée. Son histoire ne doit pas comporter ce genre de chapitre. Bien sûr, quelque chose au fond d'elle insiste, la contrarie, cherche à la persuader qu'elle peut rêver sans danger. Cependant Mélissa sait de quoi est faite sa réalité : de gestes simples, d'aventures à durée variable.— Bonjour, dit Ferdinand. Vous pourriez me montrer mon bureau ?Il a le même air sérieux, la même voix découpée, tranchante, mais aussi ce même sourire entêtant — et cet incroyable imperméable beige sorti du siècle dernier. Elle se compose un air détaché, mon Dieu, à trente ans bientôt !C'est à l'étage supérieur. Elle emprunte l'escalier de secours situé au centre de l'immeuble, peut-être pour voler un moment intime, peut-être parce que c'est un raccourci. Ils ne se parlent pas. Ferdinand serre de ses mains crispées une sacoche noire dans laquelle il a mis un bloc-notes et des revues scientifiques en prévision de l'heure du déjeuner.Le service marketing se trouve dans un bureau commun, un open-space. Quatre têtes dépassent des courtes cloisons de séparation. Quatre femmes. Ferdinand est décontenancé, il ne s'attendait pas à ça. Il se serait senti plus à l'aise avec des hommes, mais enfin. Mélissa fait les présentations : Bénédicte Rhin, chef de groupe, NathalieTallien-Blondel, Vilma Sare et Joséphine Jacquin, chefs de produits.Bénédicte Rhin sourit et tend la main :— Retiens bien nos prénoms, dit-elle, car tu ne les entendras plus beaucoup. Ici, on s'appelle par nos initiales pour gagner du temps. Et on se tutoie, sauf bien sûr pour le président et le directeur général.Alors, le voilà le petit génie, qu'elle pense en se mordant la lèvre. La graine de star.Elle a le visage émacié et tendu, trente-six ans — elle en fait dix de plus. On lui a transmis le curriculum vitæ de Ferdinand la semaine précédente et depuis elle ne dort pas très bien. Elle entrevoit les problèmes, tente de se raisonner : après tout il n'y a pas d'affolement, ce type est sous ses ordres et c'est son premier jour, pour le reste on verra plus tard.Les autres se sont approchées. Dans l'immédiat, elles constatent surtout que le garçon est beau. Deux d'entre elles, Vilma et Joséphine, sont célibataires. La troisième, Nathalie, est mariée et mère de famille. Joséphine est la plus jolie de toutes. Brune, fine, des fesses larges mais une allure certaine, un petit air hautain quoique pas désagréable. Elles l'entourent comme une meute encercle sa proie.— Je l'emmène au sixième, annonce Bénédicte en prenant Ferdinand par le coude. VS, tu prendras mes appels !— Alors, au revoir, fait Mélissa.Trop tard : ils sont déjà partis. — Au sixième, explique BR dans l'ascenseur, c'est le comité de direction. Il y a le bureau du président, le directeur général, le directeur financier et le directeur du marketing et des ventes. On les appelle les triplés, parce qu'ils ont tous des prénoms doubles : Jean-Luc, Jean-Michel et Jean-Claude. Il faut absolument un prénom double pour être nommé au comité de direction, tu vois tu n'as aucun avenir ici — je plaisante, évidemment.Ferdinand sourit pour ne pas l'embarrasser. Il aimerait se mettre au travail et savoir quel type d'ordinateur on lui a attribué. Il aimerait que cette journée passe vite, ainsi que les suivantes et toutes les autres jusqu'au jour de sa retraite. Il aimerait être déjà mort. Mais auparavant, BR tient absolument à ce qu'il connaisse les arcanes de l'entreprise. Il sera au courant de tout, qu'il le veuille ou non. Il saura que JC est un fameux coureur de jupons et que le président consulte JL sur toutes les décisions. Il saura que la cantine est dégueulasse, que les notes de frais sont mal vues et qu'on prend rarement son quota de congés — c'est officieux, le service du personnel n'aime pas jouer avec la réglementation.— Quoi qu'il en soit, tu as de la chance d'être entré chez HBMB. Les déodorants corporels et les gels capillaires, ce sont de bons sujets. Entre nous, JJ aurait bien aimé les récupérer et te passer l'hygiène dentaire. Il paraît que c'est JC qui a refusé. Je t'épargne les détails...— Ce qui me ferait vraiment plaisir, dit Ferdinand, c'est d'avoir mes dossiers.BR accuse le coup, voilà ce que c'est de se montrer agréable. On lui a toujours dit : sa gentillesse la perdra. La preuve.Eh bien tiens, les voilà tes dossiers. Ferdinand reçoit un mètre cube de documents divers non triés, un carton d'échantillons d'où s'échappent des odeurs chimiques, des feutres noirs et rouges, une boîte de cartes de visite à son nom. Il s'installe à sa place, au fond de la pièce, et commence à ranger ses affaires pendant que les filles se décrochent la tête pour mieux l'apercevoir. Le même soir, Mélissa croit reconnaître Ferdinand dans le métro. Elle n'est pas sûre à cent pour cent, il y a beaucoup de monde dans la rame, des gens usés, des traits tirés — à cette heure-ci personne n'a jamais l'air heureux. Elle se souvient aussi d'une adresse en grande banlieue, mais Ferdinand a pu déménager récemment.Tandis que la rame gronde, elle cherche son reflet dans la vitre, écarte une mèche de cheveux. A noter : demain, faire passer un mot pour lui rappeler que les éventuels changements de coordonnées doivent impérativement lui être signalés. Elle réfléchit à la formulation : Cher Monsieur ? Monsieur ? Cher Ferdinand ? Très cordialement ? Sincèrement ? Bien à vous ?Dans son service, on ne se tutoie pas. On ne s'interpelle pas par les initiales, on ne se tape pas dans le dos pour un oui ou un non comme au marketing. On se respecte.Bien à vous, conclut-elle. Elle descend du wagon, emportée par le flux humain. La silhouette aux cheveux sombres a disparu. Elle pense qu'elle aurait pu proposer de déjeuner avec lui ce midi, au prétexte de lui expliquer le fonctionnement de l'entreprise. Elle n'a pas eu cette audace, maintenant c'est fichu, qui sait s'ils se croiseront avant des mois. Elle s'en veut, ou bien elle est soulagée, elle ne le sait plus elle-même. Pour finir, elle téléphone à sa sœur Faustine et annonce qu'elle arrive avec une pizza. FERDINAND INVITA SES PARENTS à pendre la crémaillère. Muni d'une feuille de paie rassurante, il avait trouvé sans difficulté un deux pièces banal, troisième étage avec travaux — c'était encore mieux, il pouvait reprendre entièrement les plans électriques. Il avait passé deux jours à percer, tirer des câbles, visser des prises, clouer des plinthes. Il avait apporté son matériel informatique — six caisses —, et fait livrer un lit, une petite table, deux chaises, un canapé, une plaque électrique, une machine à café et un réfrigérateur financés par ses économies. Ses fenêtres donnaient sur la rue de Rivoli. Dehors, une activité trépidante encombrait les trottoirs. Des nuées de gens allaient et venaient quelle que soit l'heure, quel que soit le temps. Souvent, Ferdinand s'asseyait sur le rebord pour écouter la rumeur. Combien parmi ceux-là appartenaient aux errants ? Il suffisait d'éliminer les mères de famille chargées de poussettes, les femmes sur le point d'accoucher, les livreurs pressés, les vieilles dames accrochées à leur sac, les enquêteurs munis de leurs questionnaires, les types à serviette en cuir, les clochards : ceux-là avaient un motif sérieux pour se trouver dans la rue. Quant aux autres, Ferdinand pouvait les désigner un par un. Une multitude effrayante de têtes baissées, d'expressions lasses, marchant moins vite, osant parfois franchir le seuil d'un magasin puis ressortant précipitamment pour échapper aux propositions des vendeuses.On sonnait à la porte.— Ferdinand, c'est magnifique.— Merci, Maman.— J'aurais pu faire ton électricité, ajouta le père. Donner un coup de pinceau, si tu me l'avais demandé.

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Résumé

 ELLE SE SENT VOÛTÉE, presque vieille. Tente de s'arracher à la confusion qui l'englue, cligne les yeux pour effacer la scène, concentre son cerveau sur une liste absurde censée la ramener à terre : le grincement des portes coupe-feu, le sifflement des photocopieuses, le soupir fuyant des ascenseurs. Son corps chaud l'étouffe, ses mains moites la dégoûtent. Elle les essuie avec discrétion sur sa jupe.Ressaisis-toi, souffle une petite voix intérieure, reprends-toi Mélissa : qui commande ici ? Qui est le chef ?Ses gestes gauches, son regard hésitant répandent une sorte d'onde charmante dans la pièce. Cheveux châtains, iris clairs, taches de rousseur.Elle lui semble si vivante, à l'inverse de ce monde effrayant de lenteur.Il aimerait toucher son bras blanc, appuyer à hauteur du biceps, mesurer la mollesse, la douceur. Expérimenter.Mélissa se penche sur son agenda, un immense cahier couvert d'une écriture serrée.— Nous avons terminé, fait-elle avec sérieux : je vous propose de rencontrer le président pour la prochaine étape.L'entretien a duré une bonne heure, le temps d'examiner le parcours fascinant de Ferdinand. A moins de vingt-cinq ans, le jeune homme cumule trois diplômes prestigieux, s'exprime en cinq langues, maîtrise la plupart des outils informatiques et prend des cours de pilotage. Certes, il porte d'étranges vêtements démodés, parle peu et d'une voix quelquefois métallique, mais les candidats de ce niveau ne courent pas les rues.De cette beauté non plus, hors canons, traits cassés et peau mate, bouleversante.— Vous êtes fils unique ? murmure Mélissa, songeant à l'incroyable génotype, mais aussi à ce que cette accumulation de hauts faits a pu coûter à la famille.Il confirme d'un hochement de menton tandis qu'elle se lève pour le raccompagner. Dans le hall, ils demeurent un moment face à face, sans un mot. Puis se séparent, persuadés l'un et l'autre de se revoir bientôt. MÉLISSA ANNOTA LE DOSSIER de Ferdinand. Dans la case « observations personnelles », elle inscrivit : tempérament atypique. Puis elle se ravisa, remplaça « atypique » par « sympathique », glissa les feuilles dans une enveloppe et posa celle-ci dans la corbeille de courrier interne. De sa fenêtre ouverte en grand pour lutter contre la chaleur, elle aperçut en contrebas la silhouette immobile du jeune homme.Le mois de septembre touchait à sa fin, mais un soleil acharné endormait les esprits depuis plusieurs jours. Dehors les gens se hâtaient, pressés de retrouver de l'ombre ou une zone climatisée. Planté sur le bitume brûlant, Ferdinand semblait indifférent à la lourdeur de l'air. Ainsi, songeait-il en examinant le bâtiment trapu, les vitres sales et la peinture grise, voici ce fameux temple de la beauté !Un instant, il fut tenté de prendre ses jambes à son cou. Mais choisissait-on une entreprise en fonction de la couleur de ses murs ? Il évalua le nombre d'années qu'il passerait ici dans le meilleur des cas, leva les yeux vers le sommet de l'immeuble, sentit son estomac se tordre, songea qu'il était temps de rentrer. Se dirigea vers l'arrêt d'autobus, où affluaient des dizaines d'employés en sueur. Le concert des embouteillages ajoutait à l'agitation collective, les conducteurs s'apostrophaient de file en file, les capots fumaient, l'épuisement gagnait. Ferdinand se boucha les oreilles et décida de poursuivre à pied les huit kilomètres qui le séparaient de la maison parentale.Mélissa le vit qui traversait la voie rapide, puis le perdit alors qu'il s'éloignait entre deux entrepôts de la zone industrielle. Le ventilateur fixé au plafond venait de tomber en panne. Elle l'interpréta comme un signe, referma ses classeurs, rangea son agenda dans son sac à main et quitta son bureau, un joli sourire sur les lèvres. Ferdinand trouva sa mère assise dans la cuisine, corrigeant ses copies. Couvert dressé, carafe remplie, plats préparés.— Où est Papa ? interrogea-t-il, comme si son père, à cette heure, pouvait être ailleurs qu'installé devant la télévision.La mère désigna le salon de la tête.— Et ton entrevue ?— J'ai rendez-vous avec le président.— Ce serait bien de démarrer là-bas.C'était un commentaire purement formel : l'embauche de son fils ne faisait aucun doute. Depuis son entrée au cours préparatoire, il avait additionné les succès et les félicitations du jury. D'autres auraient payé cher une pareille trajectoire : s'il avait été l'un de ces malheureux binoclards pâles et boutonneux, il aurait eu à souffrir de la jalousie ou de l'intérêt calculé de ses condisciples. Mais Ferdinand était beau garçon, assez costaud pour décourager les envieux et trop secret pour attirer les sympathies douteuses. Ses professeurs et ses camarades se tenaient à distance comme on le fait avec un animal inconnu. On l'aimait bien, sans plus. On débattait de l'incroyable régularité de ses résultats, on conjecturait sur ses méthodes sans oser l'interroger.Certaines années, des lettres lui avaient été adressées, des enveloppes colorées, parfumées. Il y avait eu des coups de téléphone, des voix sucrées, des messages que sa mère avait notés avec application. Plusieurs jeunes filles avaient résolu de le tirer de sa solitude. En vain : Ferdinand déchirait les enveloppes et ignorait les messages.Son père s'inquiétait, estimant qu'un garçon de quinze ans doit s'intéresser aux filles plus qu'à l'informatique.— Sors, vois du monde, fais du sport, lâche un peu ton écran !Mais Ferdinand déclinait les propositions. Il demeurait des heures entières devant son ordinateur — offert à sa demande à son entrée au collège comme cadeau pour Noël, fête et anniversaire réunis.Les parents s'enfermaient dans la cuisine et les disputes éclataient.— Tu l'as trop couvé, accusait le père. Tu le traites comme un prince depuis sa naissance.— Il prépare son avenir, répliquait la mère. N'es-tu pas fier de lui ? Verrais-tu quelque chose à y redire ? Allons, vas-y, parle, toi qui en connais un rayon ! A vingt ans, Ferdinand ne dormait plus que quatre ou cinq heures par nuit. Le reste du temps, il naviguait sur Internet en quête de sujets scientifiques, recherche médicale, physique des particules, mathématiques appliquées, haute technologie. Lui qui s'exprimait peu dans sa vie quotidienne échangeait, une fois la porte de sa chambre refermée, des conversations passionnées avec des correspondants des quatre coins du monde.— Tu finiras par porter des lunettes, s'inquiétait sa mère. Avec de si bons yeux, quel gâchis.— Ne te fais pas de souci, répondait Ferdinand. Bientôt, on se posera des électrodes sur le crâne et on se cultivera sans même s'en rendre compte. Parfois, lorsqu'il s'enfonçait dans le sommeil, des images de ventres souples et de seins laiteux surgissaient de l'ombre, menaçant de l'ensevelir. Alors il bondissait hors de son lit trempé, s'enroulait dans des draps propres puis écoutait à l'infini son cœur se fracasser contre l'obscurité. FERDINAND RENCONTRA le président d'HBMB (pour Health, Beauty, Mind and Body) deux semaines après son entretien avec Mélissa. Ils passèrent vingt minutes ensemble : le président devait prendre un avion pour New York, où se trouvait le siège de l'entreprise. Cela lui suffit : le dossier de Ferdinand, sa connaissance des cosmétiques et la justesse de ses propos firent mouche. Il y avait bien ce je-ne-sais-quoi de bizarre, ce sentiment inhabituel chez ce garçon au regard à la fois ancré dans le vôtre et à mille lieues de là, ce col pelle à tarte, cet imperméable usé. Cependant, impossible d'en tirer aucune conclusion — et puis ce n'était pas un grand risque, juste un poste de chef de produits, pas de quoi précipiter la fin du monde.— Je suis certain que vous vous épanouirez ici, conclut le président en lui serrant la main.Ferdinand sentit ses tempes s'enflammer. C'était fait : il passait du côté des travailleurs. Il téléphona chez lui pour annoncer la bonne nouvelle et prit le chemin du retour. Cette fois, il choisit l'autobus. La température avait chuté de dix degrés en quinze jours et la foule n'avait plus cet aspect compact et gluant qui l'écœurait. Il s'assit sur le siège plastifié et appuya sa tête contre la vitre. La banlieue s'étalait à perte de vue, couverte du brouillard clair de la pollution. La nationale coupait d'abord à travers une large ceinture d'HLM vétustes avant de s'enfoncer dans la partie résidentielle, en bordure d'une forêt. A ce stade, l'horizon passait brusquement du gris au vert, se clarifiait : on était chez les privilégiés, derrière les haies taillées et les massifs de fleurs. Puis les habitations se raréfiaient, des champs apparaissaient, la rumeur s'étiolait : c'était le début de la campagne — du désert.Le bus s'était vidé : Ferdinand était le dernier passager. Depuis leur déménagement voici presque quinze ans, ses parents habitaient un hameau au-delà du terminus. Il fallait marcher quinze minutes d'un bon pas pour atteindre la petite maison couverte de lierre. D'ici, il était difficile d'imaginer que le centre de la capitale n'était qu'à trente kilomètres : on prenait sa voiture ou sa bicyclette pour acheter une baguette de pain ou un timbre-poste. On organisait un ravitaillement hebdomadaire au supermarché de la ville voisine, on ne sortait pas, on ne recevait pas : les amis rechignaient à se lancer dans l'expédition. D'ailleurs, des amis, il n'y en avait plus guère. Quelques coups de fil sporadiques, quelques cartes de vœux que l'on accrochait au mur de la cuisine et auxquelles on répondait consciencieusement, en se promettant d'improbables retrouvailles.Le premier samedi de chaque mois, la mère emmenait Ferdinand à Paris. Ils allaient au cinéma, mangeaient un bifteck-frites et finissaient par les grands magasins, où elle contemplait les rayons, puis n'achetait rien, ou alors une paire de lacets, un collant, des fournitures scolaires pour son fils.— Eh bien, vous en avez une mine, grommelait invariablement le père lorsqu'ils rentraient. Ce n'est pas moi qui irais courir le samedi dans l'air de Paris. Le week-end, c'est fait pour se reposer, on n'est pas des chiens !Il fumait cigarette sur cigarette, regardait les jeux télévisés, zappait d'une chaîne à l'autre, émettant des commentaires à propos des candidats — tous des nuls, des bons à rien, des jean-foutre. Ce soir-là, Ferdinand annonça à ses parents qu'il comptait prendre un appartement en ville.— C'est parfait, s'empressa le père, je peux t'aider si tu veux. De toute façon, rester enterré ici, ce n'est pas sain à ton âge.Sa mère baissa les yeux. Personne n'évoqua le fait que les locaux d'HBMB se trouvaient près de la maison et que le trajet jusqu'à Paris serait nettement plus long. Il y eut un moment de silence, chacun des trois demeurant égaré face à ses propres spectres.Ferdinand termina son assiette, prévint qu'il emprunterait la voiture maternelle le lendemain pour rejoindre le terrain d'aviation, et souhaita bonne nuit avant de s'éclipser. FERDINAND VOLE. C'est sa trente-deuxième heure aux commandes du Cessna. Trente-deux heures de bonheur et d'oubli, de poumons ouverts comme jamais.Là-haut, pense Ferdinand, personne ne ment.Personne ne souffre.Là-haut il n'y a ni règle, ni loi, ni système.Ni vrai, ni faux.Ni début, ni fin.Ni monstres, ni vampires.Si seulement le moniteur se taisait.Rideau. Trente-deux heures d'absolue dilution. L'ÉTÉ INDIEN EST BIEN FINI, songe Mélissa en tournant le thermostat du radiateur. Elle résiste à la tentation de jeter un coup d'œil vers l'entrée. Se sent ridicule, déplacée, c'est exactement ça : déplacée. Son histoire ne doit pas comporter ce genre de chapitre. Bien sûr, quelque chose au fond d'elle insiste, la contrarie, cherche à la persuader qu'elle peut rêver sans danger. Cependant Mélissa sait de quoi est faite sa réalité : de gestes simples, d'aventures à durée variable.— Bonjour, dit Ferdinand. Vous pourriez me montrer mon bureau ?Il a le même air sérieux, la même voix découpée, tranchante, mais aussi ce même sourire entêtant — et cet incroyable imperméable beige sorti du siècle dernier. Elle se compose un air détaché, mon Dieu, à trente ans bientôt !C'est à l'étage supérieur. Elle emprunte l'escalier de secours situé au centre de l'immeuble, peut-être pour voler un moment intime, peut-être parce que c'est un raccourci. Ils ne se parlent pas. Ferdinand serre de ses mains crispées une sacoche noire dans laquelle il a mis un bloc-notes et des revues scientifiques en prévision de l'heure du déjeuner.Le service marketing se trouve dans un bureau commun, un open-space. Quatre têtes dépassent des courtes cloisons de séparation. Quatre femmes. Ferdinand est décontenancé, il ne s'attendait pas à ça. Il se serait senti plus à l'aise avec des hommes, mais enfin. Mélissa fait les présentations : Bénédicte Rhin, chef de groupe, NathalieTallien-Blondel, Vilma Sare et Joséphine Jacquin, chefs de produits.Bénédicte Rhin sourit et tend la main :— Retiens bien nos prénoms, dit-elle, car tu ne les entendras plus beaucoup. Ici, on s'appelle par nos initiales pour gagner du temps. Et on se tutoie, sauf bien sûr pour le président et le directeur général.Alors, le voilà le petit génie, qu'elle pense en se mordant la lèvre. La graine de star.Elle a le visage émacié et tendu, trente-six ans — elle en fait dix de plus. On lui a transmis le curriculum vitæ de Ferdinand la semaine précédente et depuis elle ne dort pas très bien. Elle entrevoit les problèmes, tente de se raisonner : après tout il n'y a pas d'affolement, ce type est sous ses ordres et c'est son premier jour, pour le reste on verra plus tard.Les autres se sont approchées. Dans l'immédiat, elles constatent surtout que le garçon est beau. Deux d'entre elles, Vilma et Joséphine, sont célibataires. La troisième, Nathalie, est mariée et mère de famille. Joséphine est la plus jolie de toutes. Brune, fine, des fesses larges mais une allure certaine, un petit air hautain quoique pas désagréable. Elles l'entourent comme une meute encercle sa proie.— Je l'emmène au sixième, annonce Bénédicte en prenant Ferdinand par le coude. VS, tu prendras mes appels !— Alors, au revoir, fait Mélissa.Trop tard : ils sont déjà partis. — Au sixième, explique BR dans l'ascenseur, c'est le comité de direction. Il y a le bureau du président, le directeur général, le directeur financier et le directeur du marketing et des ventes. On les appelle les triplés, parce qu'ils ont tous des prénoms doubles : Jean-Luc, Jean-Michel et Jean-Claude. Il faut absolument un prénom double pour être nommé au comité de direction, tu vois tu n'as aucun avenir ici — je plaisante, évidemment.Ferdinand sourit pour ne pas l'embarrasser. Il aimerait se mettre au travail et savoir quel type d'ordinateur on lui a attribué. Il aimerait que cette journée passe vite, ainsi que les suivantes et toutes les autres jusqu'au jour de sa retraite. Il aimerait être déjà mort. Mais auparavant, BR tient absolument à ce qu'il connaisse les arcanes de l'entreprise. Il sera au courant de tout, qu'il le veuille ou non. Il saura que JC est un fameux coureur de jupons et que le président consulte JL sur toutes les décisions. Il saura que la cantine est dégueulasse, que les notes de frais sont mal vues et qu'on prend rarement son quota de congés — c'est officieux, le service du personnel n'aime pas jouer avec la réglementation.— Quoi qu'il en soit, tu as de la chance d'être entré chez HBMB. Les déodorants corporels et les gels capillaires, ce sont de bons sujets. Entre nous, JJ aurait bien aimé les récupérer et te passer l'hygiène dentaire. Il paraît que c'est JC qui a refusé. Je t'épargne les détails...— Ce qui me ferait vraiment plaisir, dit Ferdinand, c'est d'avoir mes dossiers.BR accuse le coup, voilà ce que c'est de se montrer agréable. On lui a toujours dit : sa gentillesse la perdra. La preuve.Eh bien tiens, les voilà tes dossiers. Ferdinand reçoit un mètre cube de documents divers non triés, un carton d'échantillons d'où s'échappent des odeurs chimiques, des feutres noirs et rouges, une boîte de cartes de visite à son nom. Il s'installe à sa place, au fond de la pièce, et commence à ranger ses affaires pendant que les filles se décrochent la tête pour mieux l'apercevoir. Le même soir, Mélissa croit reconnaître Ferdinand dans le métro. Elle n'est pas sûre à cent pour cent, il y a beaucoup de monde dans la rame, des gens usés, des traits tirés — à cette heure-ci personne n'a jamais l'air heureux. Elle se souvient aussi d'une adresse en grande banlieue, mais Ferdinand a pu déménager récemment.Tandis que la rame gronde, elle cherche son reflet dans la vitre, écarte une mèche de cheveux. A noter : demain, faire passer un mot pour lui rappeler que les éventuels changements de coordonnées doivent impérativement lui être signalés. Elle réfléchit à la formulation : Cher Monsieur ? Monsieur ? Cher Ferdinand ? Très cordialement ? Sincèrement ? Bien à vous ?Dans son service, on ne se tutoie pas. On ne s'interpelle pas par les initiales, on ne se tape pas dans le dos pour un oui ou un non comme au marketing. On se respecte.Bien à vous, conclut-elle. Elle descend du wagon, emportée par le flux humain. La silhouette aux cheveux sombres a disparu. Elle pense qu'elle aurait pu proposer de déjeuner avec lui ce midi, au prétexte de lui expliquer le fonctionnement de l'entreprise. Elle n'a pas eu cette audace, maintenant c'est fichu, qui sait s'ils se croiseront avant des mois. Elle s'en veut, ou bien elle est soulagée, elle ne le sait plus elle-même. Pour finir, elle téléphone à sa sœur Faustine et annonce qu'elle arrive avec une pizza. FERDINAND INVITA SES PARENTS à pendre la crémaillère. Muni d'une feuille de paie rassurante, il avait trouvé sans difficulté un deux pièces banal, troisième étage avec travaux — c'était encore mieux, il pouvait reprendre entièrement les plans électriques. Il avait passé deux jours à percer, tirer des câbles, visser des prises, clouer des plinthes. Il avait apporté son matériel informatique — six caisses —, et fait livrer un lit, une petite table, deux chaises, un canapé, une plaque électrique, une machine à café et un réfrigérateur financés par ses économies. Ses fenêtres donnaient sur la rue de Rivoli. Dehors, une activité trépidante encombrait les trottoirs. Des nuées de gens allaient et venaient quelle que soit l'heure, quel que soit le temps. Souvent, Ferdinand s'asseyait sur le rebord pour écouter la rumeur. Combien parmi ceux-là appartenaient aux errants ? Il suffisait d'éliminer les mères de famille chargées de poussettes, les femmes sur le point d'accoucher, les livreurs pressés, les vieilles dames accrochées à leur sac, les enquêteurs munis de leurs questionnaires, les types à serviette en cuir, les clochards : ceux-là avaient un motif sérieux pour se trouver dans la rue. Quant aux autres, Ferdinand pouvait les désigner un par un. Une multitude effrayante de têtes baissées, d'expressions lasses, marchant moins vite, osant parfois franchir le seuil d'un magasin puis ressortant précipitamment pour échapper aux propositions des vendeuses.On sonnait à la porte.— Ferdinand, c'est magnifique.— Merci, Maman.— J'aurais pu faire ton électricité, ajouta le père. Donner un coup de pinceau, si tu me l'avais demandé.

Fiche technique

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Format :
epub

EAN13 :
9782246796893