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livre numérique Jean-Marie Lustiger

Jean-Marie Lustiger

Grasset (avril 2012)

Résumé

Toutes les photographies proviennent du fonds de l’Institut Jean-Marie Lustiger, sauf :Page 1 : Associated Press / Page 3 : au milieu et en bas à droite et à gauche : Collection familiale / Page 4 : en haut à gauche : Collection familiale ; au milieu à droite : Christian Vioujard / Maxppp / Page 5 : en haut : Dejardin / Le Point ; au milieu : Jean-Claude Francolon / Gamma / Page 6 : en haut : Photo Bayard Presse ; au milieu : Jean-Jacques Pikon / Institut Jean-Marie Lustiger ; en bas : Photo AFP / Page 7 : en haut : Fotografia Felici ; au milieu : Photo Présidence de la République française ; en bas : Benainous-Luyssen / Gamma / Page 8 : en haut : Jacques Morvan ; au milieu : Micheline Pelletier / Sygma / Corbis ; en bas : Stevens Frederic / SIPAIllustration Couverture :© : Pascale L. R.Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptationréservés pour tous pays.© Éditions Grasset & Fasquelle, 2012.ISBN : 978-2-246-79867-5DU MÊME AUTEURDans l’enfer de Rikers Island, avec l’aumônier de prison Pierre Raphaël, Bayard Editions, 1987.L’Eglise pour la démocratie, avec Jean-Yves Calvez, Bayard Editions, 1988.L’étoile et la croix. Jean-Paul II-Israël, l’explication, Lattès, 1993.Le catholicisme, Le Monde-Marabout, 1996.Défis au pape du troisième millénaire. Le pontificat de Jean-Paul II, Lattès, 1997.Les génies du christianisme, Plon, 1999.Dieu en France. Mort et résurrection du catholicisme, Calmann-Lévy, 2003.Larousse des religions (direction), Larousse, 2005.Jean-Paul II, Le Monde-Librio, 2005.Ces papes qui ont fait l’histoire, Stock, 2006.Les catholiques, Grasset, 2008.Catholicisme, le retour des intégristes, CNRS Editions, 2009.On n’enchaîne pas le Christ. Jamais Jean-Marie Lustiger ne mettait de chaîne autour du cou pour porter sa croix pectorale d’évêque. La sienne était sculptée sur un rectangle de cuivre martelé et agrafée, sous le col romain, à la chemise ou au veston de clergyman. Il avait un sens absolu de la liberté de Dieu et de la liberté des hommes. Deux libertés qui pour lui se confondaient : l’histoire de la Révélation de Dieu n’est autre que celle du salut des hommes. Cinq ans après sa mort, le 5 août 2007, le cardinal Lustiger laisse le souvenir d’un homme de foi exceptionnelle, atypique, inclassable, déconcertant, qui aura bousculé, à la puissance d’un ouragan, son Eglise et son temps.Jean-Marie Lustiger était à la fois une figure biblique et un intellectuel passionné et résolument moderne. Figure biblique, car juif de naissance, d’instinct, d’émotion et de dévotion, catholique par conversion et par conviction. Figure prophétique, car habité par une vision tragique de la condition de l’homme sans Dieu, alertant sur les malheurs du monde, imprécateur lucide et énergique, vomissant les tièdes, les pécheurs, les idoles, appelant son prochain à la sainteté et à la conversion, possédé par un éternel sentiment d’urgence pour sa mission.Intellectuel moderne, il était présent sur tous les théâtres où se joue le sort de l’homme : la jeunesse et l’école, l’art et la culture, les médias, les prouesses des laboratoires et les promesses de la politique, le sort de l’étranger et les droits de l’homme, l’Europe et l’islam. Sur tous ces sujets, il ne craignait jamais d’intervenir, tel l’apôtre, à temps et à contretemps, à la fois disponible et intransigeant, pessimiste parfois, anxieux souvent, mais toujours libre et passionné par l’action, prenant des coups et conscient d’en donner. Il faisait se rejoindre la « verticalité » du juif – le salut vient d’en haut – radicalement tourné vers Dieu et sa parole, inlassablement étudiée, commentée, transmise, prêchée, et l’« horizontalité » du chrétien engagé dans la transformation du monde.Déroutant jusqu’au physique : jeune aumônier d’étudiants et curé de Paris, il s’habillait de velours côtelé et s’asseyait sur les tables pour parler. Il avait déjà les épaules d’un chef et la main ferme et tendue. On l’appelait « Lulu » et il roulait en solex dans son « village » du Quartier latin, s’abandonnait aux engueulades et aux jurons, la langue de son enfance apprise à Montmartre. Plus tard, ayant grimpé les échelons et la mitre épiscopale vissée sur le front, il gardait un œil rieur et pétillant, signe d’une intelligence étincelante, mais son corps, tout en angles et en raideur, trahissait une sensibilité à vif, « une évidente sincérité qui le rendait vulnérable et profondément désarmé », comme écrira son ami Elie Wiesel dans son livre de mémoires And the sea is never full. Jean-Marie Lustiger n’avait rien du prélat caressant et onctueux, détestait les abbés de cour et les « monsignori » coquets. Séduisant et ombrageux, il imposait le respect. Il fut l’homme d’un destin singulier, d’une mission pour Israël, un clerc engagé dans le siècle.Le destin singulier est celui qui conduit le petit juif parisien prénommé Aron, élevé à l’école laïque, au rang d’archevêque de Paris, de cardinal et prince de l’Eglise. Il est né d’une famille agnostique immigrée de Pologne, de rang modeste, mais aspirant au privilège de la culture française, à l’aise dans les valeurs républicaines. Il découvre la Bible, qu’il décrira plus tard comme la mémoire de l’humanité, vers l’âge de 10 ans, début d’un compagnonnage qui n’aurait jamais de trêve. Pur produit de l’école de la République, il est instruit dans le respect d’une morale laïque, teintée d’humanisme et tolérante. Il découvre l’antisémitisme dans les sarcasmes d’enfant qu’il subit, les récits de ses parents, les manuels et lors de deux séjours linguistiques dans l’Allemagne hitlérienne. Adolescent, il n’est pas un modèle de discipline, mais savoure les livres, pose sur le monde un regard curieux et avide, désabusé quand éclate l’épreuve de la guerre.La guerre contraint ses parents à se replier à Orléans. C’est là qu’a lieu l’acte décisif de la vie d’Aron Lustiger : sa conversion au christianisme lors de la Semaine sainte de l’année 1940. Il a près de 14 ans quand il est baptisé le 25 août de la même année. Il garde son premier prénom auquel il ajoute ceux de Jean et de Marie. Des interrogations naissent sur la sincérité de cette conversion en période de guerre et d’occupation. Un conflit douloureux éclate avec ses parents qui, également à l’évêché d’Orléans – et c’est l’une des révélations de ce livre –, acceptent un baptême de complaisance dont la trace figure dans les registres du diocèse. Jean-Marie Lustiger affirme, quant à lui, que son baptême ne fut pas dicté par les événements, mais le fruit d’une adhésion à Jésus-Christ, Messie du peuple juif annoncé par les prophètes, accomplissant la vocation d’Israël. Il ne renonce pas à son identité première.La souffrance juive, il la vit dans sa chair : sa mère Gisèle est arrêtée à Drancy, déportée et assassinée à Auschwitz. Après un long travail de deuil, sa responsabilité d’évêque le conduira plusieurs fois dans ce lieu maudit, centre de gravité d’un monde d’iniquité où le mal est le maître. Toute sa vie, il sera fasciné par la singularité de la shoah, qu’il identifiait à une volonté d’extermination du peuple juif en tant que porteur de la parole divine et de la Loi, à une rupture effaçant les frontières du bien et du mal, préfigurant les drames postérieurs du Cambodge, du Rwanda ou des Balkans. Jean-Marie Lustiger a traversé le calvaire et la nuit. Sa théologie s’enracinera dans l’épreuve familiale, celle de la clandestinité qui va suivre, dans les tragédies de l’histoire : les vérités de foi ne sont pas seulement d’ordre philosophique et conceptuel. Elles prennent corps dans l’histoire et ses aléas : le lieu de la théologie du cardinal Lustiger sera toujours la Croix. Cette croix qu’il transportait sur ses épaules, chaque Vendredi saint, jusqu’en haut de Montmartre.Avec sa foi de néophyte, il entre au séminaire universitaire des Carmes et est ordonné prêtre en 1954 à Paris, mais se sent vite étranger à la tribu cléricale. Il est d’abord aumônier de la Sorbonne, où son charisme attire les futurs ingénieurs, professeurs, hauts fonctionnaires, juristes, qui composent ses premiers « réseaux ». C’est alors que Mai 68 embrase l’université et il vit avec terreur ce mouvement de libération qu’il interprète comme une résurgence de phénomènes nihilistes et totalitaires. L’année suivante, il devient curé de Sainte-Jeanne-de-Chantal, paroisse somnolente du seizième arrondissement, qu’il réveille par son tempérament de chef, son génie de prédicateur, son zèle pastoral. Sa promotion comme évêque, en 1979, au siège d’Orléans – au lieu même de son baptême – est un autre signe du destin : c’est une première plongée dans des luttes cléricales qu’il juge médiocres, le début d’une revendication publique de son être juif et d’une affection pour le pape Jean-Paul II qui l’a nommé, lui aussi orphelin de mère, ayant également vécu, de l’autre côté du rideau de fer, les tragédies du vingtième siècle.Son parcours s’accélère : moins de quinze mois plus tard, le pape renvoie Jean-Marie Lustiger à Paris, cette fois à la première place, celle de l’archevêque, qui lui vaudra de devenir cardinal. Il s’inscrit, pour s’en distinguer, dans la lignée des derniers grands cardinaux de Paris : Emmanuel Suhard (1940-1949) le missionnaire, Maurice Feltin (1949-1966) le bâtisseur, Pierre Veuillot (1966-1968), son ancien professeur de philosophie, intellectuel élégant et fin administrateur, emporté trop tôt par un cancer, François Marty (1968-1981), pasteur aussi rond d’humour et d’humeur que Jean-Marie Lustiger est carré, aigu, batailleur. A Paris, ce dernier régnera pendant vingt-quatre ans (1981-2005).Un règne d’évêque de choc et de fondateur. Formation des prêtres et des laïcs, médias, culture, évangélisation : aucun champ n’échappe à son initiative. Il redécoupe et relance des paroisses moribondes, se heurte à des curés tout-puissants, crée l’Ecole-cathédrale, ouvre un séminaire à Paris et une faculté de théologie, lance Radio Notre-Dame et KTO, la première télévision catholique, mobilise les masses aux Journées mondiales de la jeunesse, restaure le collège des Bernardins, une ancienne caserne de pompiers dont il fait un lieu de rendez-vous pour la culture contemporaine et la recherche théologique en plein cœur de Paris.Il se révèle comme un chef d’Eglise novateur, homme de pouvoir et d’action, caractère d’acier, pas narcissique mais ne doutant jamais de lui-même, passionné d’évangélisation, détenteur d’une autorité qu’il prétend tenir directement de Dieu. Et c’est à Dieu seul qu’il rend des comptes. Il n’entend pas les critiques que suscitent ses initiatives dans son entourage. Ses colères sont célèbres, ses décisions cassantes. Il a un sens aigu de sa supériorité intellectuelle et d’une mission qui le dévore entièrement. Il se montre brutal, rétif au travail collégial, obsédé par la peur du complot. Il coupe des têtes, boude ostensiblement ses confrères évêques, crée des institutions nouvelles pour faire pièce aux anciennes qu’il méprise. Il se prend pour Dieu, disent ses ennemis. Tout ce qu’il n’a pas créé n’existe pas. Aron Jean-Marie Lustiger fut aussi l’homme d’une mission pour Israël et cette deuxième partie sera centrale dans notre livre, comme elle fut centrale dans sa vie. Né juif, il est mort juif et le rituel de ses obsèques du 10 août 2007 a manifesté le double héritage juif et chrétien dont il se revendiquait. Fils de l’ancienne et de la nouvelle Alliance, de l’ancien et du nouveau Testament, il ne voyait aucune discontinuité entre son judaïsme et son christianisme. Les chrétiens sont aussi les destinataires de la « promesse » faite par Dieu au peuple élu d’Israël, pour peu qu’ils reconnaissent la particularité de l’élection divine, l’antériorité et la plénitude du fait juif. Il était convaincu que les temps sont mûrs pour un dépassement du conflit historique et théologique entre deux voies de salut parallèles, qui auront vécu deux millénaires dans une totale ignorance mutuelle et souvent meurtrière.Sa double identité de juif et de chrétien le rend au début suspect auprès des rabbins, mais il se garde de polémiquer. Sa mission surmonte l’opposition de l’orthodoxie juive. Il devient le « cardinal des juifs », l’homme qui démine les tensions, renoue les fils d’une histoire rompue, souligne l’enracinement juif de la foi chrétienne, appelle les deux peuples à leur responsablité morale commune pour le monde. De la polémique du carmel d’Auschwitz à la « repentance » de Drancy, des liens tissés dans la communauté mondiale du judaïsme à ses visites insolites dans les synagogues ultra-orthodoxes de New York, il fait franchir des pas de géant à la compréhension réciproque. Il joue de sa double identité de juif et de cardinal proche du pape pour dépasser le dialogue judéo-chrétien officiel et atteindre tous les courants du judaïsme, y compris les plus fermés. A la fin de sa vie, il aura fait taire les critiques et sera reconnu comme l’un des siens par la communauté juive presque unanime. Jean-Marie Lustiger fut enfin un clerc engagé dans le siècle. A la tête de son peuple, la mission de l’évêque est d’être sur la place publique. Prophète de Dieu dans la cité des hommes, il ne doit pas craindre de se frotter aux débats de la société civile et du gotha intellectuel, de plonger dans la fournaise politique et médiatique. Le cardinal fréquente François Mitterrand, Jacques Chirac, rompt des lances avec Jean-Marie Le Pen dont il dénonce le néo-paganisme, s’entoure d’une cour d’intellectuels, entre à l’Académie française. Au nom de la jeunesse, il mène la contestation contre les projets scolaires de la gauche au pouvoir, proteste contre les apprentis sorciers de la science et de la médecine, défend l’embryon comme une personne humaine, martèle l’interdit de l’avortement, du clonage, de l’euthanasie, met en garde contre une nouvelle conception de la procréation, du couple et de la filiation qui détruit l’organisation symbolique de la société que le christianisme avait mis tant de siècles à construire.Omniprésent dans les médias, il touche un public qui dépasse largement la sphère catholique. Il n’ignore aucun débat de société et d’éthique, clarifie les enjeux, prend position, soulève la controverse. Il se prononce contre le rationalisme des Lumières qui, en rompant le lien avec la Révélation, a conduit à la mort de Dieu et au totalitarisme. Il conteste une modernité privée de référence sacrée. Il dénonce les « idoles » de l’argent, du pouvoir et du sexe. Laïque élevé dans le respect des règles et des valeurs de la République, Jean-Marie Lustiger s’accommode des lois de Séparation et il n’est pas l’homme d’une reconquête chrétienne. Mais ce cardinal républicain ne prend pas son parti de l’agnosticisme qui s’étend. Il tente de réveiller la mémoire chrétienne de la France, de restaurer son patrimoine religieux, de réhabiliter le rôle de l’Eglise dans l’histoire, la culture, l’esthétique, de redonner sens à un univers que l’effacement de Dieu a privé de repères. On retrouve dans cet engagement la trace d’hommes qui furent ses maîtres et que nous croiserons au long de ces pages : des théologiens comme Jean Daniélou, Henri de Lubac, Hans Urs von Balthasar, un meneur d’hommes comme Maxime Charles à la Sorbonne, un conseiller spirituel comme le jésuite Albert Chapelle, entre autres.Prince de l’Eglise, il est le seul juif du collège des cardinaux et son regard est universel. A Rome, il est l’un des favoris de Jean-Paul II, dont il est en France l’avocat inconditionnel, bousculant une Eglise restée pour une part gallicane, longtemps réservée à l’égard d’un pape polonais qui reproche à l’Occident d’avoir perdu son âme. Les deux hommes sont très proches. Ce sont deux êtres consanguins, à la fois spirituels et politiques, mystiques et réalistes. Karol Wojtyla incarne la résistance spirituelle dans une société communiste athée, Jean-Marie Lustiger dans une société française laïcisée, sécularisée à l’extrême. L’archevêque de Paris prêche, avec Jean-Paul II, le réveil des racines chrétiennes de l’Europe et la « nouvelle évangélisation », sillonne le Vieux Continent, reçoit les dissidents, assiste à toutes les étapes du démantèlement du communisme, y prend sa part. Il voyage en Amérique, en Afrique, se rend sur les théâtres de conflit, défend les chrétientés blessées (Pologne, Liban), plaide pour la coexistence entre communautés dans les pays d’islam.Défenseur intraitable d’une foi ancestrale – le judaïsme – et acquise – le christianisme –, visionnaire inspiré d’une Eglise de saints et de convertis, prophète d’une revanche de Dieu, Jean-Marie Lustiger déclenchera toute sa vie des fidélités absolues et des animosités profondes. Cette biographie tente d’expliquer pourquoi. Elle décrit une personnalité vivante, complexe, controversée, qui se voulait signe de contradiction pour l’Eglise et le monde. Une personnalité qui a marqué son temps. Il est difficile de comparer des itinéraires et des influences, et son judaïsme revendiqué fait du cardinal Lustiger un personnage unique dans l’histoire. Avec prudence, on peut pourtant l’inscrire dans la lignée des grands cardinaux politiques ou réformateurs, à l’image d’un Charles Borromée (1538-1584), archevêque de Milan, l’homme de la Réforme catholique du seizième siècle, d’un John Newman (1801-1890) également converti (de l’anglicanisme), mystique à l’influence intellectuelle considérable, d’un Stefan Wyszynski (1901-1981), grand prince de l’Eglise polonaise, identifié à l’histoire et la politique de son pays et figure de la résistance au totalitarisme.Cet ouvrage s’inspire de la relation établie pendant vingt-cinq ans avec le cardinal Lustiger par l’auteur, journaliste à La Croix, puis, à partir de 1985, au Monde en charge des questions religieuses. Mais il doit aussi beaucoup au travail d’archivage et de publication de l’Institut Jean-Marie Lustiger ; au livre de référence du cardinal intitulé Le Choix de Dieu (que nous devons à Dominique Wolton et Jean-Louis Missika) ; à la confiance de ses anciens collaborateurs (notamment Jean Duchesne et Philippe Laborde) ; au premier ouvrage biographique de Robert Serrou (qui s’arrête à l’année 1996), précieux pour les années de jeunesse ; enfin au témoignage recueilli auprès de quatre-vingts membres de la famille et de l’entourage de Jean-Marie Lustiger, évêques, prêtres et laïcs, sociologues, historiens, philosophes, amis, juifs ou chrétiens, qui ont accepté de recevoir l’auteur. Nous leur rendons bien volontiers hommage.première partieUN DESTIN SINGULIERchapitre IUN ENFANT JUIF ET UN FILS DE LA « LAÏQUE »Son premier prénom – Aron – est ce qui dira le mieux son origine juive et scellera le destin de Jean-Marie Lustiger. Aron est l’une des figures les plus populaires de la Bible. Frère aîné de Moïse, il est issu de la tribu des Lévi – les lévites, serviteurs du Temple – et, pour Aron Lustiger et son père Charles, cette ascendance sera toujours un sujet de satisfaction et de fierté. Cet Aron biblique est capable du meilleur comme du pire. Selon le livre de l’Exode, il prend une part active à la libération du peuple juif du joug des Egyptiens. C’est lui qui prête sa voix à Moïse, qu’on dit bègue, pour annoncer à sa descente du Sinaï les Dix Commandements de l’alliance passée avec Dieu. Mais c’est lui aussi qui fabrique le Veau d’or en faisant fondre le trésor des bracelets et des colliers rapportés d’Egypte. Moïse entre alors dans une colère noire, mais finit par pardonner à son frère qu’il élève au rang de grand prêtre. Aron est le premier grand prêtre du peuple hébreu. Il meurt à l’âge de 123 ans sur le mont Hor, pleuré de tous.Aron Lustiger est l’héritier de cette longue histoire du peuple juif, de ses tribulations, de ses pères et prophètes, de la première alliance décisive avec Dieu. Il est né le 17 septembre 1926 à l’hôpital Rothschild dans le douzième arrondissement de Paris. Comme le veut la tradition, ses parents, Charles et Gisèle-Léa, lui donnent pour prénom celui du grand-père paternel disparu, Aron Lustiger, boulanger de profession, exerçant à Bendzin, le berceau familial de Silésie au sud-ouest de la Pologne. Avant 1914, Bendzin était une ville russe, occupée par les Allemands pendant la guerre, avant de revenir en 1918 à la Pologne devenue indépendante. Elle se trouve près de deux lieux qui ont fait l’histoire, glorieuse et tragique, du pays : Czestochowa, premier sanctuaire marial et national, et, à une quarantaine de kilomètres, Oswiecim, en allemand Auschwitz.Bendzin est le plus célèbre foyer juif de l’ouest de la Pologne. Entre les deux guerres, les juifs y sont environ 25 000, soit plus de la moitié de la population, très présents dans les activités artisanales et bancaires. Mais la ville est surtout industrielle. Elle compte la plus grande mine de zinc du pays, qui est la propriété d’une famille juive. La famille Lustiger avait elle-même des intérêts dans une usine fabriquant des vis de précision, appelée Silesia. La communauté des juifs de Bendzin est très vivante, animée, organisée autour de ses commerces, ses écoles, sa synagogue, ses fêtes, ses clubs sportifs et politiques. Elle a investi le conseil municipal dont elle représente la moitié des élus.C’est dans la maison familiale au 34, rue Kottistaj, qu’Aron Lustiger, artisan boulanger, devenu président de sa corporation et quasiment un notable, a élevé ses cinq enfants, avant de mourir au début de la guerre de 1914, épuisé par les tournées de pain et les épreuves du conflit : Abraham, l’aîné, se marie et quitte tôt la maison. David, qui a succédé comme chef de famille à son père, disparaîtra à Auschwitz avec son fils Samuel. C’est le père d’Arno Lustiger, survivant et historien de la shoah, cousin germain de Jean-Marie Lustiger. Charles, le troisième fils, est le père d’Aron, le futur cardinal. Deux filles, Fella et Masha, ferment la marche. Leur mère, Mindla Holzmann, est une forte femme qui, à la disparition de son mari, reprendra et fera tourner la boulangerie familiale. Les enfants grandissent dans la droiture et le respect des traditions. A la maison, on parle yiddish, on mange casher, on fête Kippour. Les grands-parents de Jean-Marie Lustiger sont des juifs orthodoxes, mais ils donnent une éducation ouverte et libérale à leurs enfants, élevés au lycée juif d’esprit laïque. « Ils choisiront tous une voie non religieuse », se souvient Arno Lustiger, historien de la famille.Charles Lustiger, troisième fils et père d’Aron Jean-Marie, est né le 5 août 1899. Il exerce à la boulangerie familiale du 48, rue Kolontaya de Bendzin et gardera longtemps la mémoire de son premier métier. Plus tard, il transmettra les recettes traditionnelles à ses enfants comme la cuisson des pains tressés du shabat, dorés avec du blanc d’œuf. Il aime les romans yiddish et l’histoire, apprend et parle l’allemand, s’intéresse à la vie politique, rêve de progrès et de justice. Jean-Marie Lustiger révélera en 1987, dans son livre d’entretiens Le Choix de Dieu, que son père s’est inscrit et a milité au Bund (Union générale des ouvriers juifs de Lituanie, Pologne et Russie), une organisation socialiste, laïque, très active à l’est de l’Europe au début du siècle. Mais Arno Lustiger est étonné par cette affirmation : son oncle Charles était membre d’une association d’éducation sportive, la Hakoach, de tendance sioniste, alors que le Bund était strictement antisioniste.En 1917, à 18 ans, Charles quitte Bendzin. Il part d’abord pour Magdebourg en Allemagne où, malgré la guerre, il trouve à s’employer comme typographe et comme manœuvre, puis pour la France qu’il atteindra juste après l’armistice de 1918. Charles Lustiger est un homme discret, voire secret, qui ne sera jamais très loquace sur les raisons de son départ de Bendzin. En provenance de Pologne et de toute l’Europe orientale, l’émigration est alors massive. Pour Jean-Marie Lustiger, son père Charles faisait partie de cette jeunesse juive polonaise attirée par l’Occident, qui voulait rompre avec le mépris environnant, avec « la misère, avec un mode de vie traditionnel qui lui semblait insupportable, surtout avec la menace de persécution des juifs ». Arno Lustiger, le cousin historien, partage cette vision, mais conteste que Bendzin entre les deux guerres, peuplée majoritairement de juifs, ait été une ville antisémite.Elle a payé un lourd tribut à l’occupation nazie de la Pologne à partir de septembre 1939. Juste après l’arrivée des troupes de la Wehrmacht, la synagogue est incendiée et rasée, les magasins et les ateliers sont réquisitionnés, une usine est transformée en camp de travail. Dès août 1940, les premiers juifs sont acheminés au camp voisin d’Auschwitz. Une nouvelle vague d’arrestations et de déportations a lieu en mars 1942. Un ghetto est ouvert en janvier 1943 et détruit en août : 30 000 juifs de Bendzin et des environs sont raflés et envoyés dans les camps, quatre cents tués pour faits de résistance. Le cardinal Lustiger ne découvrira la cité martyre de ses origines qu’en 1991 : invité par le maire, il s’y rendra avec son cousin Arno pour une visite brève et strictement privée. Il y retournera en 1993 pour le cinquantième anniversaire de la destruction du ghetto et dévoilera un monument commémoratif. En 1997, il sera reçu comme citoyen d’honneur de la ville.« Souviens-toi, tu es juif »A Paris, Charles Lustiger est inscrit à l’association des juifs immigrés originaires de Bendzin. Il lie connaissance avec une jeune fille, Gisèle-Léa, de quatre ans sa cadette, née le 14 août 1903, qui porte le même patronyme – Lustiger – que lui. C’est une lointaine cousine, émigrée de la même ville de Pologne. Elle est arrivée à Paris bien avant Charles, dès 1909, alors qu’elle n’avait que 6 ans. Son père était un juif traditionnel portant barbe, papillotes et chapeau, ne parlant pas le français, seulement le yiddish et le polonais. Il avait été chantre à la synagogue, mais avait quitté Bendzin en 1904, avec ses quatre enfants, après le décès de sa femme morte en mettant au monde des jumeaux. C’est Gisèle, l’aînée, qui remplacera la mère, élèvera la famille immigrée à Paris et connaîtra une jeunesse difficile. Son fils Jean-Marie, qui la dépeindra toujours comme une femme « vive, active, passionnée », et sa sœur resteront toujours discrets sur la famille de leur mère disparue à Auschwitz. On sait seulement qu’un oncle est mort jeune à la Légion étrangère et qu’une partie de cette famille maternelle a péri dans les camps. « Avec Jean-Marie, je ne pouvais pas en parler. C’était entre nous un sujet de silence comme tout ce qui touchait à sa mère », dit Arno Lustiger.Gisèle et Charles se rencontrent au cours d’une fête amicale juive et s’épousent en 1925. Ces deux jeunes immigrés de Pologne font le plein de projets communs, convaincus que la France, pays des libertés, ne laissera rien leur arriver. La France, c’est dans leur idée le respec

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Toutes les photographies proviennent du fonds de l’Institut Jean-Marie Lustiger, sauf :Page 1 : Associated Press / Page 3 : au milieu et en bas à droite et à gauche : Collection familiale / Page 4 : en haut à gauche : Collection familiale ; au milieu à droite : Christian Vioujard / Maxppp / Page 5 : en haut : Dejardin / Le Point ; au milieu : Jean-Claude Francolon / Gamma / Page 6 : en haut : Photo Bayard Presse ; au milieu : Jean-Jacques Pikon / Institut Jean-Marie Lustiger ; en bas : Photo AFP / Page 7 : en haut : Fotografia Felici ; au milieu : Photo Présidence de la République française ; en bas : Benainous-Luyssen / Gamma / Page 8 : en haut : Jacques Morvan ; au milieu : Micheline Pelletier / Sygma / Corbis ; en bas : Stevens Frederic / SIPAIllustration Couverture :© : Pascale L. R.Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptationréservés pour tous pays.© Éditions Grasset & Fasquelle, 2012.ISBN : 978-2-246-79867-5DU MÊME AUTEURDans l’enfer de Rikers Island, avec l’aumônier de prison Pierre Raphaël, Bayard Editions, 1987.L’Eglise pour la démocratie, avec Jean-Yves Calvez, Bayard Editions, 1988.L’étoile et la croix. Jean-Paul II-Israël, l’explication, Lattès, 1993.Le catholicisme, Le Monde-Marabout, 1996.Défis au pape du troisième millénaire. Le pontificat de Jean-Paul II, Lattès, 1997.Les génies du christianisme, Plon, 1999.Dieu en France. Mort et résurrection du catholicisme, Calmann-Lévy, 2003.Larousse des religions (direction), Larousse, 2005.Jean-Paul II, Le Monde-Librio, 2005.Ces papes qui ont fait l’histoire, Stock, 2006.Les catholiques, Grasset, 2008.Catholicisme, le retour des intégristes, CNRS Editions, 2009.On n’enchaîne pas le Christ. Jamais Jean-Marie Lustiger ne mettait de chaîne autour du cou pour porter sa croix pectorale d’évêque. La sienne était sculptée sur un rectangle de cuivre martelé et agrafée, sous le col romain, à la chemise ou au veston de clergyman. Il avait un sens absolu de la liberté de Dieu et de la liberté des hommes. Deux libertés qui pour lui se confondaient : l’histoire de la Révélation de Dieu n’est autre que celle du salut des hommes. Cinq ans après sa mort, le 5 août 2007, le cardinal Lustiger laisse le souvenir d’un homme de foi exceptionnelle, atypique, inclassable, déconcertant, qui aura bousculé, à la puissance d’un ouragan, son Eglise et son temps.Jean-Marie Lustiger était à la fois une figure biblique et un intellectuel passionné et résolument moderne. Figure biblique, car juif de naissance, d’instinct, d’émotion et de dévotion, catholique par conversion et par conviction. Figure prophétique, car habité par une vision tragique de la condition de l’homme sans Dieu, alertant sur les malheurs du monde, imprécateur lucide et énergique, vomissant les tièdes, les pécheurs, les idoles, appelant son prochain à la sainteté et à la conversion, possédé par un éternel sentiment d’urgence pour sa mission.Intellectuel moderne, il était présent sur tous les théâtres où se joue le sort de l’homme : la jeunesse et l’école, l’art et la culture, les médias, les prouesses des laboratoires et les promesses de la politique, le sort de l’étranger et les droits de l’homme, l’Europe et l’islam. Sur tous ces sujets, il ne craignait jamais d’intervenir, tel l’apôtre, à temps et à contretemps, à la fois disponible et intransigeant, pessimiste parfois, anxieux souvent, mais toujours libre et passionné par l’action, prenant des coups et conscient d’en donner. Il faisait se rejoindre la « verticalité » du juif – le salut vient d’en haut – radicalement tourné vers Dieu et sa parole, inlassablement étudiée, commentée, transmise, prêchée, et l’« horizontalité » du chrétien engagé dans la transformation du monde.Déroutant jusqu’au physique : jeune aumônier d’étudiants et curé de Paris, il s’habillait de velours côtelé et s’asseyait sur les tables pour parler. Il avait déjà les épaules d’un chef et la main ferme et tendue. On l’appelait « Lulu » et il roulait en solex dans son « village » du Quartier latin, s’abandonnait aux engueulades et aux jurons, la langue de son enfance apprise à Montmartre. Plus tard, ayant grimpé les échelons et la mitre épiscopale vissée sur le front, il gardait un œil rieur et pétillant, signe d’une intelligence étincelante, mais son corps, tout en angles et en raideur, trahissait une sensibilité à vif, « une évidente sincérité qui le rendait vulnérable et profondément désarmé », comme écrira son ami Elie Wiesel dans son livre de mémoires And the sea is never full. Jean-Marie Lustiger n’avait rien du prélat caressant et onctueux, détestait les abbés de cour et les « monsignori » coquets. Séduisant et ombrageux, il imposait le respect. Il fut l’homme d’un destin singulier, d’une mission pour Israël, un clerc engagé dans le siècle.Le destin singulier est celui qui conduit le petit juif parisien prénommé Aron, élevé à l’école laïque, au rang d’archevêque de Paris, de cardinal et prince de l’Eglise. Il est né d’une famille agnostique immigrée de Pologne, de rang modeste, mais aspirant au privilège de la culture française, à l’aise dans les valeurs républicaines. Il découvre la Bible, qu’il décrira plus tard comme la mémoire de l’humanité, vers l’âge de 10 ans, début d’un compagnonnage qui n’aurait jamais de trêve. Pur produit de l’école de la République, il est instruit dans le respect d’une morale laïque, teintée d’humanisme et tolérante. Il découvre l’antisémitisme dans les sarcasmes d’enfant qu’il subit, les récits de ses parents, les manuels et lors de deux séjours linguistiques dans l’Allemagne hitlérienne. Adolescent, il n’est pas un modèle de discipline, mais savoure les livres, pose sur le monde un regard curieux et avide, désabusé quand éclate l’épreuve de la guerre.La guerre contraint ses parents à se replier à Orléans. C’est là qu’a lieu l’acte décisif de la vie d’Aron Lustiger : sa conversion au christianisme lors de la Semaine sainte de l’année 1940. Il a près de 14 ans quand il est baptisé le 25 août de la même année. Il garde son premier prénom auquel il ajoute ceux de Jean et de Marie. Des interrogations naissent sur la sincérité de cette conversion en période de guerre et d’occupation. Un conflit douloureux éclate avec ses parents qui, également à l’évêché d’Orléans – et c’est l’une des révélations de ce livre –, acceptent un baptême de complaisance dont la trace figure dans les registres du diocèse. Jean-Marie Lustiger affirme, quant à lui, que son baptême ne fut pas dicté par les événements, mais le fruit d’une adhésion à Jésus-Christ, Messie du peuple juif annoncé par les prophètes, accomplissant la vocation d’Israël. Il ne renonce pas à son identité première.La souffrance juive, il la vit dans sa chair : sa mère Gisèle est arrêtée à Drancy, déportée et assassinée à Auschwitz. Après un long travail de deuil, sa responsabilité d’évêque le conduira plusieurs fois dans ce lieu maudit, centre de gravité d’un monde d’iniquité où le mal est le maître. Toute sa vie, il sera fasciné par la singularité de la shoah, qu’il identifiait à une volonté d’extermination du peuple juif en tant que porteur de la parole divine et de la Loi, à une rupture effaçant les frontières du bien et du mal, préfigurant les drames postérieurs du Cambodge, du Rwanda ou des Balkans. Jean-Marie Lustiger a traversé le calvaire et la nuit. Sa théologie s’enracinera dans l’épreuve familiale, celle de la clandestinité qui va suivre, dans les tragédies de l’histoire : les vérités de foi ne sont pas seulement d’ordre philosophique et conceptuel. Elles prennent corps dans l’histoire et ses aléas : le lieu de la théologie du cardinal Lustiger sera toujours la Croix. Cette croix qu’il transportait sur ses épaules, chaque Vendredi saint, jusqu’en haut de Montmartre.Avec sa foi de néophyte, il entre au séminaire universitaire des Carmes et est ordonné prêtre en 1954 à Paris, mais se sent vite étranger à la tribu cléricale. Il est d’abord aumônier de la Sorbonne, où son charisme attire les futurs ingénieurs, professeurs, hauts fonctionnaires, juristes, qui composent ses premiers « réseaux ». C’est alors que Mai 68 embrase l’université et il vit avec terreur ce mouvement de libération qu’il interprète comme une résurgence de phénomènes nihilistes et totalitaires. L’année suivante, il devient curé de Sainte-Jeanne-de-Chantal, paroisse somnolente du seizième arrondissement, qu’il réveille par son tempérament de chef, son génie de prédicateur, son zèle pastoral. Sa promotion comme évêque, en 1979, au siège d’Orléans – au lieu même de son baptême – est un autre signe du destin : c’est une première plongée dans des luttes cléricales qu’il juge médiocres, le début d’une revendication publique de son être juif et d’une affection pour le pape Jean-Paul II qui l’a nommé, lui aussi orphelin de mère, ayant également vécu, de l’autre côté du rideau de fer, les tragédies du vingtième siècle.Son parcours s’accélère : moins de quinze mois plus tard, le pape renvoie Jean-Marie Lustiger à Paris, cette fois à la première place, celle de l’archevêque, qui lui vaudra de devenir cardinal. Il s’inscrit, pour s’en distinguer, dans la lignée des derniers grands cardinaux de Paris : Emmanuel Suhard (1940-1949) le missionnaire, Maurice Feltin (1949-1966) le bâtisseur, Pierre Veuillot (1966-1968), son ancien professeur de philosophie, intellectuel élégant et fin administrateur, emporté trop tôt par un cancer, François Marty (1968-1981), pasteur aussi rond d’humour et d’humeur que Jean-Marie Lustiger est carré, aigu, batailleur. A Paris, ce dernier régnera pendant vingt-quatre ans (1981-2005).Un règne d’évêque de choc et de fondateur. Formation des prêtres et des laïcs, médias, culture, évangélisation : aucun champ n’échappe à son initiative. Il redécoupe et relance des paroisses moribondes, se heurte à des curés tout-puissants, crée l’Ecole-cathédrale, ouvre un séminaire à Paris et une faculté de théologie, lance Radio Notre-Dame et KTO, la première télévision catholique, mobilise les masses aux Journées mondiales de la jeunesse, restaure le collège des Bernardins, une ancienne caserne de pompiers dont il fait un lieu de rendez-vous pour la culture contemporaine et la recherche théologique en plein cœur de Paris.Il se révèle comme un chef d’Eglise novateur, homme de pouvoir et d’action, caractère d’acier, pas narcissique mais ne doutant jamais de lui-même, passionné d’évangélisation, détenteur d’une autorité qu’il prétend tenir directement de Dieu. Et c’est à Dieu seul qu’il rend des comptes. Il n’entend pas les critiques que suscitent ses initiatives dans son entourage. Ses colères sont célèbres, ses décisions cassantes. Il a un sens aigu de sa supériorité intellectuelle et d’une mission qui le dévore entièrement. Il se montre brutal, rétif au travail collégial, obsédé par la peur du complot. Il coupe des têtes, boude ostensiblement ses confrères évêques, crée des institutions nouvelles pour faire pièce aux anciennes qu’il méprise. Il se prend pour Dieu, disent ses ennemis. Tout ce qu’il n’a pas créé n’existe pas. Aron Jean-Marie Lustiger fut aussi l’homme d’une mission pour Israël et cette deuxième partie sera centrale dans notre livre, comme elle fut centrale dans sa vie. Né juif, il est mort juif et le rituel de ses obsèques du 10 août 2007 a manifesté le double héritage juif et chrétien dont il se revendiquait. Fils de l’ancienne et de la nouvelle Alliance, de l’ancien et du nouveau Testament, il ne voyait aucune discontinuité entre son judaïsme et son christianisme. Les chrétiens sont aussi les destinataires de la « promesse » faite par Dieu au peuple élu d’Israël, pour peu qu’ils reconnaissent la particularité de l’élection divine, l’antériorité et la plénitude du fait juif. Il était convaincu que les temps sont mûrs pour un dépassement du conflit historique et théologique entre deux voies de salut parallèles, qui auront vécu deux millénaires dans une totale ignorance mutuelle et souvent meurtrière.Sa double identité de juif et de chrétien le rend au début suspect auprès des rabbins, mais il se garde de polémiquer. Sa mission surmonte l’opposition de l’orthodoxie juive. Il devient le « cardinal des juifs », l’homme qui démine les tensions, renoue les fils d’une histoire rompue, souligne l’enracinement juif de la foi chrétienne, appelle les deux peuples à leur responsablité morale commune pour le monde. De la polémique du carmel d’Auschwitz à la « repentance » de Drancy, des liens tissés dans la communauté mondiale du judaïsme à ses visites insolites dans les synagogues ultra-orthodoxes de New York, il fait franchir des pas de géant à la compréhension réciproque. Il joue de sa double identité de juif et de cardinal proche du pape pour dépasser le dialogue judéo-chrétien officiel et atteindre tous les courants du judaïsme, y compris les plus fermés. A la fin de sa vie, il aura fait taire les critiques et sera reconnu comme l’un des siens par la communauté juive presque unanime. Jean-Marie Lustiger fut enfin un clerc engagé dans le siècle. A la tête de son peuple, la mission de l’évêque est d’être sur la place publique. Prophète de Dieu dans la cité des hommes, il ne doit pas craindre de se frotter aux débats de la société civile et du gotha intellectuel, de plonger dans la fournaise politique et médiatique. Le cardinal fréquente François Mitterrand, Jacques Chirac, rompt des lances avec Jean-Marie Le Pen dont il dénonce le néo-paganisme, s’entoure d’une cour d’intellectuels, entre à l’Académie française. Au nom de la jeunesse, il mène la contestation contre les projets scolaires de la gauche au pouvoir, proteste contre les apprentis sorciers de la science et de la médecine, défend l’embryon comme une personne humaine, martèle l’interdit de l’avortement, du clonage, de l’euthanasie, met en garde contre une nouvelle conception de la procréation, du couple et de la filiation qui détruit l’organisation symbolique de la société que le christianisme avait mis tant de siècles à construire.Omniprésent dans les médias, il touche un public qui dépasse largement la sphère catholique. Il n’ignore aucun débat de société et d’éthique, clarifie les enjeux, prend position, soulève la controverse. Il se prononce contre le rationalisme des Lumières qui, en rompant le lien avec la Révélation, a conduit à la mort de Dieu et au totalitarisme. Il conteste une modernité privée de référence sacrée. Il dénonce les « idoles » de l’argent, du pouvoir et du sexe. Laïque élevé dans le respect des règles et des valeurs de la République, Jean-Marie Lustiger s’accommode des lois de Séparation et il n’est pas l’homme d’une reconquête chrétienne. Mais ce cardinal républicain ne prend pas son parti de l’agnosticisme qui s’étend. Il tente de réveiller la mémoire chrétienne de la France, de restaurer son patrimoine religieux, de réhabiliter le rôle de l’Eglise dans l’histoire, la culture, l’esthétique, de redonner sens à un univers que l’effacement de Dieu a privé de repères. On retrouve dans cet engagement la trace d’hommes qui furent ses maîtres et que nous croiserons au long de ces pages : des théologiens comme Jean Daniélou, Henri de Lubac, Hans Urs von Balthasar, un meneur d’hommes comme Maxime Charles à la Sorbonne, un conseiller spirituel comme le jésuite Albert Chapelle, entre autres.Prince de l’Eglise, il est le seul juif du collège des cardinaux et son regard est universel. A Rome, il est l’un des favoris de Jean-Paul II, dont il est en France l’avocat inconditionnel, bousculant une Eglise restée pour une part gallicane, longtemps réservée à l’égard d’un pape polonais qui reproche à l’Occident d’avoir perdu son âme. Les deux hommes sont très proches. Ce sont deux êtres consanguins, à la fois spirituels et politiques, mystiques et réalistes. Karol Wojtyla incarne la résistance spirituelle dans une société communiste athée, Jean-Marie Lustiger dans une société française laïcisée, sécularisée à l’extrême. L’archevêque de Paris prêche, avec Jean-Paul II, le réveil des racines chrétiennes de l’Europe et la « nouvelle évangélisation », sillonne le Vieux Continent, reçoit les dissidents, assiste à toutes les étapes du démantèlement du communisme, y prend sa part. Il voyage en Amérique, en Afrique, se rend sur les théâtres de conflit, défend les chrétientés blessées (Pologne, Liban), plaide pour la coexistence entre communautés dans les pays d’islam.Défenseur intraitable d’une foi ancestrale – le judaïsme – et acquise – le christianisme –, visionnaire inspiré d’une Eglise de saints et de convertis, prophète d’une revanche de Dieu, Jean-Marie Lustiger déclenchera toute sa vie des fidélités absolues et des animosités profondes. Cette biographie tente d’expliquer pourquoi. Elle décrit une personnalité vivante, complexe, controversée, qui se voulait signe de contradiction pour l’Eglise et le monde. Une personnalité qui a marqué son temps. Il est difficile de comparer des itinéraires et des influences, et son judaïsme revendiqué fait du cardinal Lustiger un personnage unique dans l’histoire. Avec prudence, on peut pourtant l’inscrire dans la lignée des grands cardinaux politiques ou réformateurs, à l’image d’un Charles Borromée (1538-1584), archevêque de Milan, l’homme de la Réforme catholique du seizième siècle, d’un John Newman (1801-1890) également converti (de l’anglicanisme), mystique à l’influence intellectuelle considérable, d’un Stefan Wyszynski (1901-1981), grand prince de l’Eglise polonaise, identifié à l’histoire et la politique de son pays et figure de la résistance au totalitarisme.Cet ouvrage s’inspire de la relation établie pendant vingt-cinq ans avec le cardinal Lustiger par l’auteur, journaliste à La Croix, puis, à partir de 1985, au Monde en charge des questions religieuses. Mais il doit aussi beaucoup au travail d’archivage et de publication de l’Institut Jean-Marie Lustiger ; au livre de référence du cardinal intitulé Le Choix de Dieu (que nous devons à Dominique Wolton et Jean-Louis Missika) ; à la confiance de ses anciens collaborateurs (notamment Jean Duchesne et Philippe Laborde) ; au premier ouvrage biographique de Robert Serrou (qui s’arrête à l’année 1996), précieux pour les années de jeunesse ; enfin au témoignage recueilli auprès de quatre-vingts membres de la famille et de l’entourage de Jean-Marie Lustiger, évêques, prêtres et laïcs, sociologues, historiens, philosophes, amis, juifs ou chrétiens, qui ont accepté de recevoir l’auteur. Nous leur rendons bien volontiers hommage.première partieUN DESTIN SINGULIERchapitre IUN ENFANT JUIF ET UN FILS DE LA « LAÏQUE »Son premier prénom – Aron – est ce qui dira le mieux son origine juive et scellera le destin de Jean-Marie Lustiger. Aron est l’une des figures les plus populaires de la Bible. Frère aîné de Moïse, il est issu de la tribu des Lévi – les lévites, serviteurs du Temple – et, pour Aron Lustiger et son père Charles, cette ascendance sera toujours un sujet de satisfaction et de fierté. Cet Aron biblique est capable du meilleur comme du pire. Selon le livre de l’Exode, il prend une part active à la libération du peuple juif du joug des Egyptiens. C’est lui qui prête sa voix à Moïse, qu’on dit bègue, pour annoncer à sa descente du Sinaï les Dix Commandements de l’alliance passée avec Dieu. Mais c’est lui aussi qui fabrique le Veau d’or en faisant fondre le trésor des bracelets et des colliers rapportés d’Egypte. Moïse entre alors dans une colère noire, mais finit par pardonner à son frère qu’il élève au rang de grand prêtre. Aron est le premier grand prêtre du peuple hébreu. Il meurt à l’âge de 123 ans sur le mont Hor, pleuré de tous.Aron Lustiger est l’héritier de cette longue histoire du peuple juif, de ses tribulations, de ses pères et prophètes, de la première alliance décisive avec Dieu. Il est né le 17 septembre 1926 à l’hôpital Rothschild dans le douzième arrondissement de Paris. Comme le veut la tradition, ses parents, Charles et Gisèle-Léa, lui donnent pour prénom celui du grand-père paternel disparu, Aron Lustiger, boulanger de profession, exerçant à Bendzin, le berceau familial de Silésie au sud-ouest de la Pologne. Avant 1914, Bendzin était une ville russe, occupée par les Allemands pendant la guerre, avant de revenir en 1918 à la Pologne devenue indépendante. Elle se trouve près de deux lieux qui ont fait l’histoire, glorieuse et tragique, du pays : Czestochowa, premier sanctuaire marial et national, et, à une quarantaine de kilomètres, Oswiecim, en allemand Auschwitz.Bendzin est le plus célèbre foyer juif de l’ouest de la Pologne. Entre les deux guerres, les juifs y sont environ 25 000, soit plus de la moitié de la population, très présents dans les activités artisanales et bancaires. Mais la ville est surtout industrielle. Elle compte la plus grande mine de zinc du pays, qui est la propriété d’une famille juive. La famille Lustiger avait elle-même des intérêts dans une usine fabriquant des vis de précision, appelée Silesia. La communauté des juifs de Bendzin est très vivante, animée, organisée autour de ses commerces, ses écoles, sa synagogue, ses fêtes, ses clubs sportifs et politiques. Elle a investi le conseil municipal dont elle représente la moitié des élus.C’est dans la maison familiale au 34, rue Kottistaj, qu’Aron Lustiger, artisan boulanger, devenu président de sa corporation et quasiment un notable, a élevé ses cinq enfants, avant de mourir au début de la guerre de 1914, épuisé par les tournées de pain et les épreuves du conflit : Abraham, l’aîné, se marie et quitte tôt la maison. David, qui a succédé comme chef de famille à son père, disparaîtra à Auschwitz avec son fils Samuel. C’est le père d’Arno Lustiger, survivant et historien de la shoah, cousin germain de Jean-Marie Lustiger. Charles, le troisième fils, est le père d’Aron, le futur cardinal. Deux filles, Fella et Masha, ferment la marche. Leur mère, Mindla Holzmann, est une forte femme qui, à la disparition de son mari, reprendra et fera tourner la boulangerie familiale. Les enfants grandissent dans la droiture et le respect des traditions. A la maison, on parle yiddish, on mange casher, on fête Kippour. Les grands-parents de Jean-Marie Lustiger sont des juifs orthodoxes, mais ils donnent une éducation ouverte et libérale à leurs enfants, élevés au lycée juif d’esprit laïque. « Ils choisiront tous une voie non religieuse », se souvient Arno Lustiger, historien de la famille.Charles Lustiger, troisième fils et père d’Aron Jean-Marie, est né le 5 août 1899. Il exerce à la boulangerie familiale du 48, rue Kolontaya de Bendzin et gardera longtemps la mémoire de son premier métier. Plus tard, il transmettra les recettes traditionnelles à ses enfants comme la cuisson des pains tressés du shabat, dorés avec du blanc d’œuf. Il aime les romans yiddish et l’histoire, apprend et parle l’allemand, s’intéresse à la vie politique, rêve de progrès et de justice. Jean-Marie Lustiger révélera en 1987, dans son livre d’entretiens Le Choix de Dieu, que son père s’est inscrit et a milité au Bund (Union générale des ouvriers juifs de Lituanie, Pologne et Russie), une organisation socialiste, laïque, très active à l’est de l’Europe au début du siècle. Mais Arno Lustiger est étonné par cette affirmation : son oncle Charles était membre d’une association d’éducation sportive, la Hakoach, de tendance sioniste, alors que le Bund était strictement antisioniste.En 1917, à 18 ans, Charles quitte Bendzin. Il part d’abord pour Magdebourg en Allemagne où, malgré la guerre, il trouve à s’employer comme typographe et comme manœuvre, puis pour la France qu’il atteindra juste après l’armistice de 1918. Charles Lustiger est un homme discret, voire secret, qui ne sera jamais très loquace sur les raisons de son départ de Bendzin. En provenance de Pologne et de toute l’Europe orientale, l’émigration est alors massive. Pour Jean-Marie Lustiger, son père Charles faisait partie de cette jeunesse juive polonaise attirée par l’Occident, qui voulait rompre avec le mépris environnant, avec « la misère, avec un mode de vie traditionnel qui lui semblait insupportable, surtout avec la menace de persécution des juifs ». Arno Lustiger, le cousin historien, partage cette vision, mais conteste que Bendzin entre les deux guerres, peuplée majoritairement de juifs, ait été une ville antisémite.Elle a payé un lourd tribut à l’occupation nazie de la Pologne à partir de septembre 1939. Juste après l’arrivée des troupes de la Wehrmacht, la synagogue est incendiée et rasée, les magasins et les ateliers sont réquisitionnés, une usine est transformée en camp de travail. Dès août 1940, les premiers juifs sont acheminés au camp voisin d’Auschwitz. Une nouvelle vague d’arrestations et de déportations a lieu en mars 1942. Un ghetto est ouvert en janvier 1943 et détruit en août : 30 000 juifs de Bendzin et des environs sont raflés et envoyés dans les camps, quatre cents tués pour faits de résistance. Le cardinal Lustiger ne découvrira la cité martyre de ses origines qu’en 1991 : invité par le maire, il s’y rendra avec son cousin Arno pour une visite brève et strictement privée. Il y retournera en 1993 pour le cinquantième anniversaire de la destruction du ghetto et dévoilera un monument commémoratif. En 1997, il sera reçu comme citoyen d’honneur de la ville.« Souviens-toi, tu es juif »A Paris, Charles Lustiger est inscrit à l’association des juifs immigrés originaires de Bendzin. Il lie connaissance avec une jeune fille, Gisèle-Léa, de quatre ans sa cadette, née le 14 août 1903, qui porte le même patronyme – Lustiger – que lui. C’est une lointaine cousine, émigrée de la même ville de Pologne. Elle est arrivée à Paris bien avant Charles, dès 1909, alors qu’elle n’avait que 6 ans. Son père était un juif traditionnel portant barbe, papillotes et chapeau, ne parlant pas le français, seulement le yiddish et le polonais. Il avait été chantre à la synagogue, mais avait quitté Bendzin en 1904, avec ses quatre enfants, après le décès de sa femme morte en mettant au monde des jumeaux. C’est Gisèle, l’aînée, qui remplacera la mère, élèvera la famille immigrée à Paris et connaîtra une jeunesse difficile. Son fils Jean-Marie, qui la dépeindra toujours comme une femme « vive, active, passionnée », et sa sœur resteront toujours discrets sur la famille de leur mère disparue à Auschwitz. On sait seulement qu’un oncle est mort jeune à la Légion étrangère et qu’une partie de cette famille maternelle a péri dans les camps. « Avec Jean-Marie, je ne pouvais pas en parler. C’était entre nous un sujet de silence comme tout ce qui touchait à sa mère », dit Arno Lustiger.Gisèle et Charles se rencontrent au cours d’une fête amicale juive et s’épousent en 1925. Ces deux jeunes immigrés de Pologne font le plein de projets communs, convaincus que la France, pays des libertés, ne laissera rien leur arriver. La France, c’est dans leur idée le respec

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