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livre numérique Jeune vieillard assis sur une pierre en bois

Jeune vieillard assis sur une pierre en bois

Grasset (octobre 2013)

Résumé

Les Amants sous verre La Convention avait toujours lieu en janvier. Il s’agissait d’une tradition courte, car la première édition ne remontait qu’à une dizaine d’années. Outre les peintures sous verre et les églomisés, l’Alsace offrait ses beaux hivers aux amateurs venus du monde entier.Golo se souciait peu des mérites architecturaux de la ville. Ni le souvenir lointain de son château impérial, ni ses églises de grès rouge, ni son musée historique d’allure teutonique, n’excitaient sa curiosité. Il était là pour la Convention, et pour elle seule.Il arrivait de Strasbourg où un copain de foires à tout l’avait hébergé. Il n’avait rien réservé. Il comptait repartir le jour même par la navette, ses affaires faites, et s’éviter de la dépense en attrapant un train du soir pour Paris. Tout ce qu’il possédait d’argent, il l’avait sur lui en liquide. Encore en devait-il la moitié à divers créanciers. Depuis deux ans il zonait dans la basse brocante. Il avait trafiqué du livre, du petit meuble retapé, du bibelot, du jouet, sans grand succès. Et puis, trois mois plus tôt, il avait eu le coup de foudre pour deux peintures sous verre découvertes lors d’un débarras chez un particulier. Il faisait encore les débarras. Echapper au trottoir des marchés aux Puces, avoir un jour pignon sur rue et se commander des cartes de visite avec le mot « antiquaire » gravé en anglaises sous son nom, telle était son ambition.Sa passion toute neuve pour les peintures sous verre tenait autant à la fascination qu’exerçaient sur lui l’éclat et la fraîcheur de leurs couleurs, qu’au prix qu’il avait retiré en salle des ventes de ses deux premières trouvailles. Avec son SCHASEUR’DE’FRANCE d’époque Restauration, bien qu’un de ses coins fût brisé (mais non manquant), et sa IEUN PRUSIENNE aux N retournés d’époque Empire, il avait réalisé ses deux meilleures affaires depuis son entrée en brocante. Du coup il s’était documenté sur la question, il s’était procuré Kieffer, Herrenschmidt, Lotz, Fronsacq… Ces quelques monographies et catalogues d’exposition ne constituaient pas une bibliographie très épaisse. Ils lui avaient pourtant permis de s’initier. Sans pouvoir encore se dire un spécialiste, voire le spécialiste de l’imagerie populaire sous verre qu’il se rêvait déjà, il n’était plus tout à fait aussi ignorant qu’au départ. Il avait chipé le vocabulaire, il distinguait les fixés mortuaires, les verres et les miroirs églomisés, et commençait à s’orienter passablement dans le maquis des décors floraux stéréotypés qui permettent aux connaisseurs de distinguer le travail des divers ateliers du passé. Il savait qu’il lui faudrait s’attendre à trouver toutes sortes de thèmes d’inspiration sacrée ou profane, des ex-voto, des Vierges, des descentes de croix, des mitzvah, des monarques, des saints et des guerriers, des saintes et des coquettes, des papes, des rabbis, et Luther en famille… A côté des merveilles naïves des xviiie et xixe siècles, il existe aussi une production contemporaine. Golo comptait plus sur l’ancien. Il estimait à juste titre que les Siffer, les Bartolini et les Wohlfahrt n’attendaient pas après lui pour écouler leurs œuvres. Ils viendraient à lui plus tard, songeait-il, quand il aurait établi sa réputation.Les collectionneurs, les courtiers, les marchands, les conservateurs des musées régionaux, les artistes allaient se retrouver pour leur grand frotti-frotta annuel. Il y aurait tout le monde, même les Roumains. Golo ne connaissait encore personne, mais il était décidé à faire savoir à tous qu’il faudrait désormais compter avec lui.Il ne tarda pas à en rabattre. Sous la Halle aux Houblons où se déroulait la Convention, la présence d’acheteurs étrangers porteurs de devises fortes et de courtiers soucieux d’amortir leur voyage poussait à la hausse. Entre ces fauves Golo se sentit petit chat. Rien n’était à sa portée. D’ailleurs, les Américains raflaient tout. Des pièces admirables s’échangeaient à prix d’or sous ses regards envieux, mais même ce qui lui semblait de second ordre était encore trop cher pour lui. A midi passé, quand le rythme des transactions se ralentit, il n’avait encore rien acheté. Il était amer. S’il en avait pris plein la vue, il allait rentrer les mains vides. On s’était arraché une Petite Rêveuse de Suzy Bartolini, en collant, tenant à la hauteur de son ventre un éventail évocateur, un chemin de croix de Faller, des pièces attribuées à tel et tel membres de la dynastie Winterhalder, une fuite et un retour d’Egypte, des Vierges des Douleurs, plusieurs séries des quatre saisons, des beautés de nationalités diverses, rêveuses pin-up d’antan aux joues roses, chapeautées et décolletées… Un Golgotha d’Anne-Marie Rieffel, au ciel d’une intensité saisissante, s’était négocié dans une ambiance de recueillement quasi religieux.A l’heure du déjeuner, ses concurrents fortunés se dispersèrent entre les bonnes tables de la ville. Il se contenta d’une pizza, navrante en pareil terroir, et d’une bière. Quand il regagna la halle la plupart des stands étaient tenus par des assistants qui grignotaient des sandwichs en attendant le retour de l’antiquaire en titre. Les clients s’étaient éclipsés eux aussi. Golo les imagina, heureux, commentant leur matinée et se congratulant autour de terrines de foie gras ou de plats de choucroute. Ils allaient revenir. S’il voulait tenter sa chance, essayer de dénicher une gentille bricole méprisée par les gros acheteurs, c’était le moment ou jamais. Il fureta, s’efforça de faire ami-ami avec les sentinelles, se plaignit de n’avoir rien vu d’abordable, dans l’espoir qu’on le démentît avec preuve à l’appui. Il essuya des haussements d’épaules, des marmonnements rogues, des regards froids comme des vents coulis. Il savait déjà qu’il n’était pas riche. Il s’aperçut que cela se voyait comme le nez au milieu de la figure. Il était mal habillé. Son pull-over bouloché, sa cravate et sa chemise en polyester, son pantalon et sa veste en tissus mélangés à Dieu sait quoi, ses chaussures de grande surface, tout ça le classait cheap. Cossu, on aurait parfaitement admis qu’il râle contre les prix. On aurait abondé dans son sens, on aurait expliqué, c’était la ruée, la folie, alors bien sûr, la loi du marché, l’offre et la demande… Peut-être même lui aurait-on fait une offre intéressante sur telle ou telle pièce. Mais qu’est-ce que vous voulez dire à un fauché, sinon « Caltez, volaille ! ». Une arrogante en cachemire le lui dit presque. Elle était belle. Elle sentait bon. Son parfum devait coûter plus cher à l’once que l’or brillant à son cou et à ses poignets. Golo rougit et passa son chemin dans la peau d’un Rastignac recalé. Il se vit, dans deux jours, à Montreuil, en train de battre la semelle en tâchant d’écouler sa drouille au cul de son camion pourri. Il haussa les épaules. Avec les Moon Boots, de nos jours, les brocanteurs, les forains et les prostituées ne battent plus vraiment la semelle, même quand il gèle à pierre fendre : mine de rien l’humanité progresse. Cette pensée ne compensait pas l’humiliation qu’il venait de subir. Il fut à deux doigts de renoncer. Il allait rentrer bredouille. Y a-t-il un pli de l’échec, qu’on prend un jour et qui ne vous quitte plus ? Naît-on un raté, ou bien le devient-on à compter d’une seconde fatidique, d’un mot ou d’un geste, d’un refus ou d’une dérobade de trop ? Je me couche, dit-on aux cartes. Les vaincus se sont couchés un jour, pour toujours. Ils peuvent ensuite se donner des airs de relever la tête, de se redresser de toute leur taille, c’est fini pour eux, leur vie ne sera plus qu’un long simulacre. A mesure qu’il s’éloignait de la Pythie méprisante, Golo reprenait du poil de la bête. Il n’était pas de cette sorte-là, lui. Qu’avait-elle fait, cette pécore, qui lui donnât le droit de le prendre d’aussi haut ? Il était prêt à parier qu’elle s’était contentée de naître où elle était née, ou alors qu’elle avait payé de sa personne de la façon la plus triviale. Il n’avait guère vécu, à vingt-trois ans, mais il commençait à soupçonner certaines superbes de ne reposer que sur des abaissements.La vue d’une autre jeune femme, dans l’allée, vint détourner le cours de ses pensées. Il l’avait déjà croisée à plusieurs reprises le matin sous la halle, et il avait remarqué sa taille élancée et sa physionomie intéressante. Nombre de femmes n’ont pas de traits à elles. Un masque d’époque leur tient lieu de visage. Petit nez, petit menton, joues rondes, lèvres ourlées, des yeux parce qu’il en faut : une joliesse indifférente, qui court les rues et les magazines. Cette fille-là avait autre chose : un faciès à aspérités. Un nez un peu fort, des yeux en amande, peut-être trop grands, une vraie bouche avec de vraies lèvres, et de vraies dents bien blanches, mais qui se chevauchaient un tantinet. Malgré sa jeunesse, des rides d’expression s’esquissaient de part et d’autre de sa bouche et sur son front. Elles la feraient un jour ressembler à une Cassandre ou à une Médée. Elle était tout, sauf mignonnette. Golo s’approcha. Après la tannée qu’il venait de prendre, il n’était pas d’humeur à draguer, mais elle l’attirait. Et puis elle examinait des peintures qu’un marchand sortait pour elle de pochettes molletonnées, et qui excitèrent la curiosité de Golo.La jeune femme était vêtue simplement, elle portait des bijoux discrets, et quand il fut près d’elle il constata qu’elle ne sentait qu’une eau de toilette légère. Il tendit le cou pour voir par-dessus son épaule les peintures posées sur leurs pochettes. Il s’agissait de pièces disparates, de piètre qualité. Il y avait un ostensoir xixe sans grand intérêt, un paysage banal, brunâtre, un Leichentext, souvenir mortuaire églomisé, avec rinceaux et couronnes… Une nature morte contemporaine, sans doute roumaine, aurait eu plus de charme si ses rouges et ses jaunes pauvres en pigments ne s’étaient affadis en quelques années sous l’action des ultraviolets. La jeune femme sentit sa présence et tourna son regard vers lui.– Oui ?La voix n’était pas commode. Il allait encore se faire jeter. Il sourit pour cacher son embarras. A son vif soulagement elle sourit à son tour.– Qu’en pensez-vous ? demanda-t-elle en s’écartant pour lui permettre de mieux voir.Il hésita, devant le vendeur. Mais il ne lui devait rien, et il crut deviner, au regard à la fois ironique et curieux de la jeune femme, qu’elle lui faisait subir une sorte de test.– Dommage pour les rouges ! dit-il en effleurant du doigt la nature morte.Comme de juste, le vendeur se rebiffa.– Bien sûr, on peut préférer le clinquant à la demi-teinte ! Si vous aviez la bonté de me laisser travailler….Golo avait été désarçonné par la rupine de tout à l’heure. Il ne fallait pas que cela devienne une habitude.– Allez, mon vieux, allez, essayez de placer vos rogatons !Le visage du vendeur vira au rouge vif. Cela aurait pu finir en pugilat si la jeune femme n’avait choisi de calmer le jeu.– J’aime bien ces rouges éteints, dit-elle. C’est… raffiné ! Je vais réfléchir. A tout à l’heure, peut-être ?Le vendeur s’inclina brièvement, puis il lança à Golo un regard ulcéré et entreprit de remballer les peintures dans leurs pochettes. Comme il se baissait pour les ranger sous la table, la jeune femme prit le bras de Golo et l’entraîna plus loin dans l’allée.– Vous êtes tombé à pic ! murmura-t-elle. J’étais tellement frustrée de n’avoir rien pu acheter ce matin que j’étais prête à lui prendre sa nature morte et enterrée. Je m’en serais mordu les doigts ensuite. Vous m’avez évité une bêtise. Pour vous remercier, je vous autorise à m’offrir un café. Elle avait nom Stella. Elle avait étudié aux Beaux-Arts, et maintenant, comme lui, elle cherchait à se caser dans un métier « où on fait ce qu’on aime, où on n’a pas l’impression de descendre à la mine ». En matière d’églomisés et de peintures sous verre, elle avait un peu d’avance sur Golo. C’était sa deuxième convention. L’année précédente, elle avait eu de la chance, elle avait dégotté des pièces agréables et d’un rapport honnête. Aujourd’hui, rien, pour l’instant. Ces prix ! C’était la faute des Américains. Et les Japonais ! Et maintenant les Chinois ! Si ceux-là s’y mettaient vraiment, ce serait fini, les petits comme elle et lui ne pourraient plus rien toucher. Ils causèrent boutique et dureté des temps en sirotant leur café, et en s’observant à la dérobée. Chacun se disait à part soi qu’ils finiraient peut-être par coucher ensemble, même s’ils ne trouvaient rien à acheter d’ici ce soir. Elle non plus n’avait pas réservé. Elle était pourtant un peu plus au large, elle ne comptait rentrer que demain. Elle avait une adresse. Un hôtel sympa et pas trop cher. Elle ferait peut-être bien de téléphoner maintenant, avec cette affluence…Ils continuèrent à bavarder et elle oublia de téléphoner. Un peu plus tard ils retournèrent sous la halle courir chacun sa chance. Collectionneurs, antiquaires et courtiers étaient sortis de table. L’œil allumé, le teint rehaussé au riesling ou au gewurztraminer, ils écumaient à nouveau les allées et les stands. Golo vit encore vendre, entre autres, une Crucifixion de Riefel inspirée du Gréco, un Saint Pierre à l’Enfant Jésus, un NAPOLON ONPEREURE DES FRANSSESE, plusieurs Pie VII, pape tout particulièrement populaire en Alsace en raison de la signature du Concordat, une Sainte Agathe portant ses seins coupés sur une assiette comme de drôles d’œufs au plat, et toujours quantité de jeunes et belles Russins, Savoyardins, et autres Pordugaises.Pour sa part, il n’y croyait plus trop. Il avait réalisé l’ingénuité de ses ambitions, et il en avait à peu près fait son deuil. Il n’avait pas la surface. La mondialisation dont on se barbouillait partout n’était pas un vain mot, puisque les foucades de rentiers texans ou louisianais qui ne savaient que faire de leur argent brisaient dans l’œuf sa vocation et ses espoirs.Alors qu’il cherchait des yeux la silhouette de Stella, pour lui dire au revoir et peut-être obtenir son numéro de téléphone avant de reprendre le chemin de la gare, un inconnu toucha sa manche avec timidité. C’était un petit vieux en complet gris usé comme son visage, aux yeux pourtant clairs comme ceux d’un enfant.– Pardon, monsieur… Je m’excuse, mais… Est-ce que ça vous dirait, vous, de m’acheter ça ?Entre ses mains parcheminées, il tenait une peinture sous verre, au format intermédiaire, c’est-à-dire 24 × 18 environ. Elle représentait un jeune homme blond en uniforme allemand, tunique bleue à buffleterie blanche, hautes cuissardes et casque à pointe orné de l’aigle. Ce n’était pas un de ces souvenirs interchangeables produits en série à destination des troupiers en garnison dans une des places fortes d’une Alsace alors allemande. La légende églomisée en lettres gothiques indiquait l’identité du jeune homme, un certain Gideon Klipfel, sous-officier au 15e régiment de dragons du Schleswig-Holstein en 1875. Il couvait d’un œil amoureux le portrait d’une jeune fille dont un bandeau spécifiait en lettres tout aussi gothiques et dorées qu’elle s’appelait Hannah Carlotta Kolbstock. Bien que le déclin de la peinture sous verre alsacienne fût d’ores et déjà engagé dans le dernier tiers du xixe siècle, l’œuvre n’était pas sans mérite. Elle se situait, pour l’exécution, à mi-chemin de la naïveté des origines et de la facture savante, presque académique, d’un Jenny de Sélestat ou des peintres sous verre de Hollande. Il faisait peu de doute qu’elle avait, ou du moins qu’elle avait eu un pendant de la même main.– Vous avez l’autre ?– L’autre ?– Oui, la jeune fille… C’est une paire, sûrement ! Vous n’avez que ça ?Le vieux hocha la tête.– C’était chez ma cousine, dans sa chambre, et elle est morte, monsieur. J’ai toujours connu ça chez elle, et je n’ai jamais vu de jeune fille.– Dommage. Les deux ensemble, oui, ça vaudrait quelque chose. Encore que dans cet état…C’est la simple routine commerciale, que de déprécier ce qu’on est susceptible d’acheter, mais Golo y sacrifiait à bon droit. Le dragon n’était pas de la première fraîcheur. Il avait perdu son cadre, et avec lui la planchette doublée de carton ou d’étoffe destinée à protéger son dos fragile. Les frottements avaient éraillé la peinture, l’humidité l’avait désagrégée par endroits ; c’était une épave, ou tout comme.– Il est pas cassé ! protesta le bonhomme.– Il n’y a bien que le verre qui soit intact ; je parie qu’ils n’en ont pas voulu, rétorqua Golo en désignant d’un mouvement du menton les stands des marchands patentés.– J’ai dû faire venir le plombier pour mon chauffe-eau, et ma pension n’arrivera que le 30. Prenez-la-moi, cette peinture, je la vends pas cher : cent euros… Tiens, quatre-vingts !Indécis, Golo tripotait le sous-verre. Est-ce que ça pouvait se sauver, une peinture sous verre abîmée ? Il n’en savait rien. Il était gaucher des deux mains. Ses meubles à retaper, il les confiait à des copains bricoleurs.– Non, ça vous dit pas ? Il va pourtant bien falloir que je mange d’ici la fin du mois, reprit le vieux. Allez, donnez-moi ce que vous voudrez, et c’est à vous.– Ce que je veux, ce que je veux… Vous êtes drôle !– Ce que vous voulez.– Cela ne va pas faire beaucoup…– Ce que vous voulez ; je peux pas mieux vous dire !Golo pensa lui donner cinquante euros, se ravisa et ne lui tendit que deux billets de vingt. Le vieux les prit et remercia. Golo faillit avoir honte, mais il se souvint qu’il était antiquaire, et que les antiquaires sont des requins. Puis la pensée le traversa qu’il venait d’acheter bon marché un objet rigoureusement invendable. A requin, pigeon et demi. Le vieux avait disparu. Golo se sentit bête comme chou, au milieu de l’allée centrale, avec son dragon amoureux entre les mains. Il avait l’impression qu’on le regardait en riant sous cape, depuis les stands bondés de courtiers américains et de vraies antiquaires en cachemire. – Alors, vous avez fait bonne chasse ?Stella inclina la tête de côté, tandis que sa bouche esquissait une moue qui signifiait « peut-être bien ».– Et vous ?– Un machin, une bêtise…Il aurait peut-être mieux fait de prétendre qu’il n’avait rien acheté. Elle risquait de s’esclaffer à la vue de son emplette.– Montrez-moi !– Pas ici… On retourne boire un café ?– Allez !DU MÊME AUTEURRomansLes messagers, Babel.Mathieu Chain, Grasset et Motifs.La faculté des songes, Prix Renaudot 1982, Grasset.Le congrès de fantomologie, Grasset.Le château de verre, Julliard.Le démon à la crécelle, Grasset et Livre de Poche.Au fond du paradis, Grasset et Livre de Poche.L’autre rive, Grasset et Livre de Poche.Le corps de l’autre, Grasset.NouvellesNouvelles 1972-1988, Julliard.Le héros blessé au bras, Grasset et Babel.Le jardin dans l’île, Zulma.Le kiosque et le tilleul, Julliard et Babel.Le goût de l’ombre, Actes Sud.Les Amants sous verre, Le Verger Editeur.Singe savant tabassé par deux clowns, Bourse Goncourt de la nouvelle 2005, Grasset et Zulma Poche.Mécomptes cruels, Ed. Rhubarbe.Les intermittences d’Icare, Ed. du Chemin de Fer.Le verger et autres nouvelles, Hachette Biblio Collège.Résidence dernière, Ed. des Busclats.AutresLa fortune, Castor Astral.Une petite histoire de la SGDL, SGDL.La conquête du Pérou, Ed. du Rocher.L’ange et les démons, Grasset Jeunesse.La vie nous regarde passer, Grasset.La nouvelle « Les amants sous verre » figurant dans ce recueil est reproduite avec l’aimable autorisation de Le Verger Editeur. Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays. © Éditions Grasset & Fasquelle, 2013. ISBN : 978-2-246-80781-0

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Résumé

Les Amants sous verre La Convention avait toujours lieu en janvier. Il s’agissait d’une tradition courte, car la première édition ne remontait qu’à une dizaine d’années. Outre les peintures sous verre et les églomisés, l’Alsace offrait ses beaux hivers aux amateurs venus du monde entier.Golo se souciait peu des mérites architecturaux de la ville. Ni le souvenir lointain de son château impérial, ni ses églises de grès rouge, ni son musée historique d’allure teutonique, n’excitaient sa curiosité. Il était là pour la Convention, et pour elle seule.Il arrivait de Strasbourg où un copain de foires à tout l’avait hébergé. Il n’avait rien réservé. Il comptait repartir le jour même par la navette, ses affaires faites, et s’éviter de la dépense en attrapant un train du soir pour Paris. Tout ce qu’il possédait d’argent, il l’avait sur lui en liquide. Encore en devait-il la moitié à divers créanciers. Depuis deux ans il zonait dans la basse brocante. Il avait trafiqué du livre, du petit meuble retapé, du bibelot, du jouet, sans grand succès. Et puis, trois mois plus tôt, il avait eu le coup de foudre pour deux peintures sous verre découvertes lors d’un débarras chez un particulier. Il faisait encore les débarras. Echapper au trottoir des marchés aux Puces, avoir un jour pignon sur rue et se commander des cartes de visite avec le mot « antiquaire » gravé en anglaises sous son nom, telle était son ambition.Sa passion toute neuve pour les peintures sous verre tenait autant à la fascination qu’exerçaient sur lui l’éclat et la fraîcheur de leurs couleurs, qu’au prix qu’il avait retiré en salle des ventes de ses deux premières trouvailles. Avec son SCHASEUR’DE’FRANCE d’époque Restauration, bien qu’un de ses coins fût brisé (mais non manquant), et sa IEUN PRUSIENNE aux N retournés d’époque Empire, il avait réalisé ses deux meilleures affaires depuis son entrée en brocante. Du coup il s’était documenté sur la question, il s’était procuré Kieffer, Herrenschmidt, Lotz, Fronsacq… Ces quelques monographies et catalogues d’exposition ne constituaient pas une bibliographie très épaisse. Ils lui avaient pourtant permis de s’initier. Sans pouvoir encore se dire un spécialiste, voire le spécialiste de l’imagerie populaire sous verre qu’il se rêvait déjà, il n’était plus tout à fait aussi ignorant qu’au départ. Il avait chipé le vocabulaire, il distinguait les fixés mortuaires, les verres et les miroirs églomisés, et commençait à s’orienter passablement dans le maquis des décors floraux stéréotypés qui permettent aux connaisseurs de distinguer le travail des divers ateliers du passé. Il savait qu’il lui faudrait s’attendre à trouver toutes sortes de thèmes d’inspiration sacrée ou profane, des ex-voto, des Vierges, des descentes de croix, des mitzvah, des monarques, des saints et des guerriers, des saintes et des coquettes, des papes, des rabbis, et Luther en famille… A côté des merveilles naïves des xviiie et xixe siècles, il existe aussi une production contemporaine. Golo comptait plus sur l’ancien. Il estimait à juste titre que les Siffer, les Bartolini et les Wohlfahrt n’attendaient pas après lui pour écouler leurs œuvres. Ils viendraient à lui plus tard, songeait-il, quand il aurait établi sa réputation.Les collectionneurs, les courtiers, les marchands, les conservateurs des musées régionaux, les artistes allaient se retrouver pour leur grand frotti-frotta annuel. Il y aurait tout le monde, même les Roumains. Golo ne connaissait encore personne, mais il était décidé à faire savoir à tous qu’il faudrait désormais compter avec lui.Il ne tarda pas à en rabattre. Sous la Halle aux Houblons où se déroulait la Convention, la présence d’acheteurs étrangers porteurs de devises fortes et de courtiers soucieux d’amortir leur voyage poussait à la hausse. Entre ces fauves Golo se sentit petit chat. Rien n’était à sa portée. D’ailleurs, les Américains raflaient tout. Des pièces admirables s’échangeaient à prix d’or sous ses regards envieux, mais même ce qui lui semblait de second ordre était encore trop cher pour lui. A midi passé, quand le rythme des transactions se ralentit, il n’avait encore rien acheté. Il était amer. S’il en avait pris plein la vue, il allait rentrer les mains vides. On s’était arraché une Petite Rêveuse de Suzy Bartolini, en collant, tenant à la hauteur de son ventre un éventail évocateur, un chemin de croix de Faller, des pièces attribuées à tel et tel membres de la dynastie Winterhalder, une fuite et un retour d’Egypte, des Vierges des Douleurs, plusieurs séries des quatre saisons, des beautés de nationalités diverses, rêveuses pin-up d’antan aux joues roses, chapeautées et décolletées… Un Golgotha d’Anne-Marie Rieffel, au ciel d’une intensité saisissante, s’était négocié dans une ambiance de recueillement quasi religieux.A l’heure du déjeuner, ses concurrents fortunés se dispersèrent entre les bonnes tables de la ville. Il se contenta d’une pizza, navrante en pareil terroir, et d’une bière. Quand il regagna la halle la plupart des stands étaient tenus par des assistants qui grignotaient des sandwichs en attendant le retour de l’antiquaire en titre. Les clients s’étaient éclipsés eux aussi. Golo les imagina, heureux, commentant leur matinée et se congratulant autour de terrines de foie gras ou de plats de choucroute. Ils allaient revenir. S’il voulait tenter sa chance, essayer de dénicher une gentille bricole méprisée par les gros acheteurs, c’était le moment ou jamais. Il fureta, s’efforça de faire ami-ami avec les sentinelles, se plaignit de n’avoir rien vu d’abordable, dans l’espoir qu’on le démentît avec preuve à l’appui. Il essuya des haussements d’épaules, des marmonnements rogues, des regards froids comme des vents coulis. Il savait déjà qu’il n’était pas riche. Il s’aperçut que cela se voyait comme le nez au milieu de la figure. Il était mal habillé. Son pull-over bouloché, sa cravate et sa chemise en polyester, son pantalon et sa veste en tissus mélangés à Dieu sait quoi, ses chaussures de grande surface, tout ça le classait cheap. Cossu, on aurait parfaitement admis qu’il râle contre les prix. On aurait abondé dans son sens, on aurait expliqué, c’était la ruée, la folie, alors bien sûr, la loi du marché, l’offre et la demande… Peut-être même lui aurait-on fait une offre intéressante sur telle ou telle pièce. Mais qu’est-ce que vous voulez dire à un fauché, sinon « Caltez, volaille ! ». Une arrogante en cachemire le lui dit presque. Elle était belle. Elle sentait bon. Son parfum devait coûter plus cher à l’once que l’or brillant à son cou et à ses poignets. Golo rougit et passa son chemin dans la peau d’un Rastignac recalé. Il se vit, dans deux jours, à Montreuil, en train de battre la semelle en tâchant d’écouler sa drouille au cul de son camion pourri. Il haussa les épaules. Avec les Moon Boots, de nos jours, les brocanteurs, les forains et les prostituées ne battent plus vraiment la semelle, même quand il gèle à pierre fendre : mine de rien l’humanité progresse. Cette pensée ne compensait pas l’humiliation qu’il venait de subir. Il fut à deux doigts de renoncer. Il allait rentrer bredouille. Y a-t-il un pli de l’échec, qu’on prend un jour et qui ne vous quitte plus ? Naît-on un raté, ou bien le devient-on à compter d’une seconde fatidique, d’un mot ou d’un geste, d’un refus ou d’une dérobade de trop ? Je me couche, dit-on aux cartes. Les vaincus se sont couchés un jour, pour toujours. Ils peuvent ensuite se donner des airs de relever la tête, de se redresser de toute leur taille, c’est fini pour eux, leur vie ne sera plus qu’un long simulacre. A mesure qu’il s’éloignait de la Pythie méprisante, Golo reprenait du poil de la bête. Il n’était pas de cette sorte-là, lui. Qu’avait-elle fait, cette pécore, qui lui donnât le droit de le prendre d’aussi haut ? Il était prêt à parier qu’elle s’était contentée de naître où elle était née, ou alors qu’elle avait payé de sa personne de la façon la plus triviale. Il n’avait guère vécu, à vingt-trois ans, mais il commençait à soupçonner certaines superbes de ne reposer que sur des abaissements.La vue d’une autre jeune femme, dans l’allée, vint détourner le cours de ses pensées. Il l’avait déjà croisée à plusieurs reprises le matin sous la halle, et il avait remarqué sa taille élancée et sa physionomie intéressante. Nombre de femmes n’ont pas de traits à elles. Un masque d’époque leur tient lieu de visage. Petit nez, petit menton, joues rondes, lèvres ourlées, des yeux parce qu’il en faut : une joliesse indifférente, qui court les rues et les magazines. Cette fille-là avait autre chose : un faciès à aspérités. Un nez un peu fort, des yeux en amande, peut-être trop grands, une vraie bouche avec de vraies lèvres, et de vraies dents bien blanches, mais qui se chevauchaient un tantinet. Malgré sa jeunesse, des rides d’expression s’esquissaient de part et d’autre de sa bouche et sur son front. Elles la feraient un jour ressembler à une Cassandre ou à une Médée. Elle était tout, sauf mignonnette. Golo s’approcha. Après la tannée qu’il venait de prendre, il n’était pas d’humeur à draguer, mais elle l’attirait. Et puis elle examinait des peintures qu’un marchand sortait pour elle de pochettes molletonnées, et qui excitèrent la curiosité de Golo.La jeune femme était vêtue simplement, elle portait des bijoux discrets, et quand il fut près d’elle il constata qu’elle ne sentait qu’une eau de toilette légère. Il tendit le cou pour voir par-dessus son épaule les peintures posées sur leurs pochettes. Il s’agissait de pièces disparates, de piètre qualité. Il y avait un ostensoir xixe sans grand intérêt, un paysage banal, brunâtre, un Leichentext, souvenir mortuaire églomisé, avec rinceaux et couronnes… Une nature morte contemporaine, sans doute roumaine, aurait eu plus de charme si ses rouges et ses jaunes pauvres en pigments ne s’étaient affadis en quelques années sous l’action des ultraviolets. La jeune femme sentit sa présence et tourna son regard vers lui.– Oui ?La voix n’était pas commode. Il allait encore se faire jeter. Il sourit pour cacher son embarras. A son vif soulagement elle sourit à son tour.– Qu’en pensez-vous ? demanda-t-elle en s’écartant pour lui permettre de mieux voir.Il hésita, devant le vendeur. Mais il ne lui devait rien, et il crut deviner, au regard à la fois ironique et curieux de la jeune femme, qu’elle lui faisait subir une sorte de test.– Dommage pour les rouges ! dit-il en effleurant du doigt la nature morte.Comme de juste, le vendeur se rebiffa.– Bien sûr, on peut préférer le clinquant à la demi-teinte ! Si vous aviez la bonté de me laisser travailler….Golo avait été désarçonné par la rupine de tout à l’heure. Il ne fallait pas que cela devienne une habitude.– Allez, mon vieux, allez, essayez de placer vos rogatons !Le visage du vendeur vira au rouge vif. Cela aurait pu finir en pugilat si la jeune femme n’avait choisi de calmer le jeu.– J’aime bien ces rouges éteints, dit-elle. C’est… raffiné ! Je vais réfléchir. A tout à l’heure, peut-être ?Le vendeur s’inclina brièvement, puis il lança à Golo un regard ulcéré et entreprit de remballer les peintures dans leurs pochettes. Comme il se baissait pour les ranger sous la table, la jeune femme prit le bras de Golo et l’entraîna plus loin dans l’allée.– Vous êtes tombé à pic ! murmura-t-elle. J’étais tellement frustrée de n’avoir rien pu acheter ce matin que j’étais prête à lui prendre sa nature morte et enterrée. Je m’en serais mordu les doigts ensuite. Vous m’avez évité une bêtise. Pour vous remercier, je vous autorise à m’offrir un café. Elle avait nom Stella. Elle avait étudié aux Beaux-Arts, et maintenant, comme lui, elle cherchait à se caser dans un métier « où on fait ce qu’on aime, où on n’a pas l’impression de descendre à la mine ». En matière d’églomisés et de peintures sous verre, elle avait un peu d’avance sur Golo. C’était sa deuxième convention. L’année précédente, elle avait eu de la chance, elle avait dégotté des pièces agréables et d’un rapport honnête. Aujourd’hui, rien, pour l’instant. Ces prix ! C’était la faute des Américains. Et les Japonais ! Et maintenant les Chinois ! Si ceux-là s’y mettaient vraiment, ce serait fini, les petits comme elle et lui ne pourraient plus rien toucher. Ils causèrent boutique et dureté des temps en sirotant leur café, et en s’observant à la dérobée. Chacun se disait à part soi qu’ils finiraient peut-être par coucher ensemble, même s’ils ne trouvaient rien à acheter d’ici ce soir. Elle non plus n’avait pas réservé. Elle était pourtant un peu plus au large, elle ne comptait rentrer que demain. Elle avait une adresse. Un hôtel sympa et pas trop cher. Elle ferait peut-être bien de téléphoner maintenant, avec cette affluence…Ils continuèrent à bavarder et elle oublia de téléphoner. Un peu plus tard ils retournèrent sous la halle courir chacun sa chance. Collectionneurs, antiquaires et courtiers étaient sortis de table. L’œil allumé, le teint rehaussé au riesling ou au gewurztraminer, ils écumaient à nouveau les allées et les stands. Golo vit encore vendre, entre autres, une Crucifixion de Riefel inspirée du Gréco, un Saint Pierre à l’Enfant Jésus, un NAPOLON ONPEREURE DES FRANSSESE, plusieurs Pie VII, pape tout particulièrement populaire en Alsace en raison de la signature du Concordat, une Sainte Agathe portant ses seins coupés sur une assiette comme de drôles d’œufs au plat, et toujours quantité de jeunes et belles Russins, Savoyardins, et autres Pordugaises.Pour sa part, il n’y croyait plus trop. Il avait réalisé l’ingénuité de ses ambitions, et il en avait à peu près fait son deuil. Il n’avait pas la surface. La mondialisation dont on se barbouillait partout n’était pas un vain mot, puisque les foucades de rentiers texans ou louisianais qui ne savaient que faire de leur argent brisaient dans l’œuf sa vocation et ses espoirs.Alors qu’il cherchait des yeux la silhouette de Stella, pour lui dire au revoir et peut-être obtenir son numéro de téléphone avant de reprendre le chemin de la gare, un inconnu toucha sa manche avec timidité. C’était un petit vieux en complet gris usé comme son visage, aux yeux pourtant clairs comme ceux d’un enfant.– Pardon, monsieur… Je m’excuse, mais… Est-ce que ça vous dirait, vous, de m’acheter ça ?Entre ses mains parcheminées, il tenait une peinture sous verre, au format intermédiaire, c’est-à-dire 24 × 18 environ. Elle représentait un jeune homme blond en uniforme allemand, tunique bleue à buffleterie blanche, hautes cuissardes et casque à pointe orné de l’aigle. Ce n’était pas un de ces souvenirs interchangeables produits en série à destination des troupiers en garnison dans une des places fortes d’une Alsace alors allemande. La légende églomisée en lettres gothiques indiquait l’identité du jeune homme, un certain Gideon Klipfel, sous-officier au 15e régiment de dragons du Schleswig-Holstein en 1875. Il couvait d’un œil amoureux le portrait d’une jeune fille dont un bandeau spécifiait en lettres tout aussi gothiques et dorées qu’elle s’appelait Hannah Carlotta Kolbstock. Bien que le déclin de la peinture sous verre alsacienne fût d’ores et déjà engagé dans le dernier tiers du xixe siècle, l’œuvre n’était pas sans mérite. Elle se situait, pour l’exécution, à mi-chemin de la naïveté des origines et de la facture savante, presque académique, d’un Jenny de Sélestat ou des peintres sous verre de Hollande. Il faisait peu de doute qu’elle avait, ou du moins qu’elle avait eu un pendant de la même main.– Vous avez l’autre ?– L’autre ?– Oui, la jeune fille… C’est une paire, sûrement ! Vous n’avez que ça ?Le vieux hocha la tête.– C’était chez ma cousine, dans sa chambre, et elle est morte, monsieur. J’ai toujours connu ça chez elle, et je n’ai jamais vu de jeune fille.– Dommage. Les deux ensemble, oui, ça vaudrait quelque chose. Encore que dans cet état…C’est la simple routine commerciale, que de déprécier ce qu’on est susceptible d’acheter, mais Golo y sacrifiait à bon droit. Le dragon n’était pas de la première fraîcheur. Il avait perdu son cadre, et avec lui la planchette doublée de carton ou d’étoffe destinée à protéger son dos fragile. Les frottements avaient éraillé la peinture, l’humidité l’avait désagrégée par endroits ; c’était une épave, ou tout comme.– Il est pas cassé ! protesta le bonhomme.– Il n’y a bien que le verre qui soit intact ; je parie qu’ils n’en ont pas voulu, rétorqua Golo en désignant d’un mouvement du menton les stands des marchands patentés.– J’ai dû faire venir le plombier pour mon chauffe-eau, et ma pension n’arrivera que le 30. Prenez-la-moi, cette peinture, je la vends pas cher : cent euros… Tiens, quatre-vingts !Indécis, Golo tripotait le sous-verre. Est-ce que ça pouvait se sauver, une peinture sous verre abîmée ? Il n’en savait rien. Il était gaucher des deux mains. Ses meubles à retaper, il les confiait à des copains bricoleurs.– Non, ça vous dit pas ? Il va pourtant bien falloir que je mange d’ici la fin du mois, reprit le vieux. Allez, donnez-moi ce que vous voudrez, et c’est à vous.– Ce que je veux, ce que je veux… Vous êtes drôle !– Ce que vous voulez.– Cela ne va pas faire beaucoup…– Ce que vous voulez ; je peux pas mieux vous dire !Golo pensa lui donner cinquante euros, se ravisa et ne lui tendit que deux billets de vingt. Le vieux les prit et remercia. Golo faillit avoir honte, mais il se souvint qu’il était antiquaire, et que les antiquaires sont des requins. Puis la pensée le traversa qu’il venait d’acheter bon marché un objet rigoureusement invendable. A requin, pigeon et demi. Le vieux avait disparu. Golo se sentit bête comme chou, au milieu de l’allée centrale, avec son dragon amoureux entre les mains. Il avait l’impression qu’on le regardait en riant sous cape, depuis les stands bondés de courtiers américains et de vraies antiquaires en cachemire. – Alors, vous avez fait bonne chasse ?Stella inclina la tête de côté, tandis que sa bouche esquissait une moue qui signifiait « peut-être bien ».– Et vous ?– Un machin, une bêtise…Il aurait peut-être mieux fait de prétendre qu’il n’avait rien acheté. Elle risquait de s’esclaffer à la vue de son emplette.– Montrez-moi !– Pas ici… On retourne boire un café ?– Allez !DU MÊME AUTEURRomansLes messagers, Babel.Mathieu Chain, Grasset et Motifs.La faculté des songes, Prix Renaudot 1982, Grasset.Le congrès de fantomologie, Grasset.Le château de verre, Julliard.Le démon à la crécelle, Grasset et Livre de Poche.Au fond du paradis, Grasset et Livre de Poche.L’autre rive, Grasset et Livre de Poche.Le corps de l’autre, Grasset.NouvellesNouvelles 1972-1988, Julliard.Le héros blessé au bras, Grasset et Babel.Le jardin dans l’île, Zulma.Le kiosque et le tilleul, Julliard et Babel.Le goût de l’ombre, Actes Sud.Les Amants sous verre, Le Verger Editeur.Singe savant tabassé par deux clowns, Bourse Goncourt de la nouvelle 2005, Grasset et Zulma Poche.Mécomptes cruels, Ed. Rhubarbe.Les intermittences d’Icare, Ed. du Chemin de Fer.Le verger et autres nouvelles, Hachette Biblio Collège.Résidence dernière, Ed. des Busclats.AutresLa fortune, Castor Astral.Une petite histoire de la SGDL, SGDL.La conquête du Pérou, Ed. du Rocher.L’ange et les démons, Grasset Jeunesse.La vie nous regarde passer, Grasset.La nouvelle « Les amants sous verre » figurant dans ce recueil est reproduite avec l’aimable autorisation de Le Verger Editeur. Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays. © Éditions Grasset & Fasquelle, 2013. ISBN : 978-2-246-80781-0

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9782246807810