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livre numérique Noir dehors

Noir dehors

Grasset (janvier 2006)

Résumé

Naomi IJe suis sortie sur le seuil. Des gouttes d'une eau sale s'écoulaient du climatiseur accroché à l'étage et glissaient sur mon front.Je me suis écartée. D'ici, on ne voyait pas à plus de trente mètres : les bâtiments gris et trapus masquaient entièrement l'horizon. On en parlait souvent, de l'horizon, avec Bijou. On supposait qu'ailleurs les choses étaient différentes. On pariait qu'il y avait des plantes vertes, des enfants en vêtements colorés, des posters de chanteurs à la mode derrière les baies vitrées.— Imagine un peu, disait Bijou, imagine que les immeubles soient roses de l'autre côté de la rue.Elle semblait si déterminée dans ses suppositions, parfois je la soupçonnais de raconter des souvenirs d'enfance - au moins elle en avait, c'était un point de supériorité indiscutable. Je me suis assise pour en fumer une en fermant les yeux. Comme si j'allais entendre des bruits vivants, une dispute conjugale, du verre brisé. Mais il était à peine quinze heures trente et il n'y avait rien à espérer, à part peut-être le pas lourd de Gecko qui allait bientôt débouler en gueulant comme un porc. Qu'on fume, il était pour, mais qu'on ait l'esprit vagabond, ça lui plaisait pas trop.Lentement, j'ai aspiré. J'étais en sueur mais j'avais froid, alors je suis revenue sous les gouttes du climatiseur. J'ai commencé à aimer ça, l'odeur âcre, la couleur jaune, le tracé tiède qu'elles laissaient sur ma peau, léchant les grains de beauté, changeant de forme pour se frayer un chemin sur mes avant-bras. J'ai pensé que moi aussi, j'aimerais glisser à travers la grille rouillée de l'entrée, m'arranger avec tous les obstacles. Mais au fond, pour quoi faire ?— Regarde-toi, disait Bijou, tes membres de chat affamé, tes cheveux blond filasse, tes yeux gonflés, tellement rougis par tout ce que tu avales qu'on oublie qu'ils sont bleus.Elle répétait ça d'un ton désolé, « Quel gâchis mon bébé, quel travail, tu n'aurais jamais dû arriver là ».Et puis elle caressait ma tête : elle savait bien que je n'avais rien choisi. En tendant l'oreille, j'ai réussi à capturer le son du téléviseur. Gecko était probablement affalé devant son écran. Si j'avais de la chance, si le programme l'intéressait assez, il me laisserait tranquille jusqu'à l'arrivée des premiers clients, vers seize heures. Une autre possibilité, c'était qu'il préfère s'occuper de Bijou, mais ça je ne pouvais pas le souhaiter, car quoique je pense avoir un trou à la place du cœur, un emplacement bien découpé, net, traversé au mieux par un courant d'air froid, j'avais du sentiment pour elle.A cette heure-ci, elle était en pleins préparatifs : Bijou consacrait l'essentiel de son temps libre à se maquiller, surtout les yeux, à cause du mascara. Là-dessus, elle avait sa théorie : « Du mascara mal posé, bébé, c'est le comble de la vulgarité. Tu peux porter la mini avec des résilles rouges et un gloss épais à patiner dessus, si tu fais pas de paquets entre les cils, tu seras toujours une princesse. » J'avais souvent envie de lui demander quel genre de princesse on pouvait être, elle et moi ?Mais je renonçais, pour ne pas la blesser. L'excitation a gagné chaque particule de mon corps sans que ce soit agréable, plutôt un soulagement. Depuis quelque temps, j'avais perdu l'euphorie des premiers high. C'était bon, la décharge, l'adrénaline, l'orgasme, ça me comblait, ça me portait, mais juste après, beaucoup trop vite après, tout se précipitait, glissait, dégringolait, je sentais que les choses tournaient mal, qu'un désastre allait se produire, que ça ne pouvait pas se terminer autrement et voilà : c'est ce qui est arrivé ce jour-là. Mon cœur s'est accéléré brusquement, ma vision est devenue floue, mes jambes caoutchouteuses, j'ai entendu Gecko dévaler l'escalier et brailler : « Naomi, Naomi, nom de Dieu, sale pute ! », puis je suis tombée raide. Ses mains m'ont soulevée et j'ai aperçu la silhouette de Bijou penchée sur mon visage. Elle suppliait Gecko d'y aller en douceur, mais cette ordure l'a envoyée sur les roses.— Dégage, qu'il a grogné, t'as peur que je l'abîme cette salope ?D'un ton bravache, elle a répondu qu'il m'avait déjà assez abîmée, lui et les autres, et d'ailleurs qui m'avait refourgué cette daube, hein ?Elle n'a pas terminé sa phrase. Il y a eu un bruit mat, la main épaisse de Gecko sur la pommette saillante de Bijou — je n'ai rien vu de précis mais ce bruit-là on le connaissait assez, toutes les deux. Elle a encaissé, comme toujours : le privilège de l'âge, c'est l'expression qu'elle emploie pour parler de son courage.J'ai senti les doigts de Gecko tâter mon cou, puis mon front.— Putain, elle est brûlante. Va me chercher Tony, Bijou. Bouge ton cul, bordel !J'entendais sa voix loin derrière les battements de mon cœur, qui semblaient désormais emplir le vide de mon corps. Bam, Bam, Bam. Puis d'autres sons improbables, roues d'un train qui crissent sur les rails, portières qui claquent, pluie sur mon crâne, souvenir de larmes ravalées.Il devait être sacrément inquiet, Gecko. Le bar allait ouvrir ses portes d'une minute à l'autre, déjà qu'on était plus que deux depuis le départ de Sofia - je devrais dire, depuis sa disparition. Il lui faudrait se débrouiller avec Bijou, mais d'une part, il était très possible que Bijou ait l'œil marron d'ici un quart d'heure - or les clients n'aiment pas la marchandise endommagée, sauf lorsqu'ils sont à l'origine de la chose -, d'autre part, elle avait beaucoup moins de succès que moi.Peut-être à cause des premières rides, ou bien à cause de sa méthode. Elle refusait d'absorber les petits cadeaux de Gecko, soi-disant qu'elle tenait à rester « bio », un argument qui laisse songeur quand on calcule le nombre de clopes et de bières qu'elle s'enfilait dans une demi-journée. Résultat, moi, j'étais pas « bio », mais toujours la forme quand il le fallait, à danser et tout le reste, la nuit entière si c'était nécessaire, et quand un client y allait un peu fort, ça me passait largement au-dessus du cerveau.J'admets, entre deux c'était la déprime, et la grosse, mais avec Gecko les entre-deux n'étaient jamais très longs. Tandis que Bijou, elle, marquait la fatigue dès qu'on passait les trois heures du matin. Elle manquait d'enthousiasme au point qu'il lui était arrivé de repousser un client sous prétexte qu'il était trop ceci ou cela, et il fallait voir ce que ça lui avait coûté. Moi, sur les clients, j'ai toujours évité d'avoir un point de vue : un nez ou une queue, ça peut toujours changer d'aspect ou de taille, ça reste un nez ou une queue. Tony est arrivé. Il a déplié et replié mes jambes, sans doute pour évaluer mon état, et c'était une très mauvaise idée, car mes cuisses se sont contractées à hurler, comme si chacun de mes muscles était devenu l'incarnation de la souffrance. Le plus étrange, c'est qu'aucun son ne sortait de ma bouche. Le cri que je poussais avait beau me déchirer le crâne, j'entendais les voix de Tony, Gecko et Bijou qui m'enjoignaient de prononcer un mot, qui réclamaient, « Réveille-toi Naomi ! » (ça, c'était Bijou), mais enfin, qui aurait bien pu dormir avec une telle douleur ?Ils ont versé de l'eau sur mon visage. Bijou a suggéré qu'on appelle un docteur. Tony a refusé :— Regarde, elle va déjà mieux.— Déjà mieux ? a répliqué Bijou sur un ton indigné. Déjà mieux ? Et le sang qui coule de son nez, c'est quoi, la grippe en plein été ?Gecko a ajouté en râlant :— Si ça se trouve, cette conne, elle nous fait une hémorragie.— Mais non, a dit Tony. Je te dis que ça va aller. Va chercher de l'eau.Il se racontait que Tony avait étudié la médecine, autrefois. Moi, je n'y ai jamais cru. Sinon, pourquoi aurait-il atterri ici ? Est-ce qu'on finit à compter des billets dans un endroit pareil quand on a les moyens d'aller à l'Université ? Et puis, bien que je n'en aie jamais connu personnellement, j'avais vu des médecins dans des séries télévisées et même si tout ça, je sais bien que c'est romancé, ça ne collait pas du tout avec le physique de Tony : des tatouages tout autour du cou, une tête presque aussi large que ses épaules, quatre ou cinq dents en or, sans parler de son accent et de ses bottes en crocodile rouge.Il n'avait pas tort, pourtant. Je respirais mieux. J'avais mal au ventre et aux mâchoires, mais mon corps retrouvait peu à peu son calme, malgré des spasmes irréguliers. Entre deux battements de paupières, le décor reprenait forme. Le ciel zébré de fumées grises, le mur d'enceinte, le bitume défoncé de la cour d'où s'échappaient quelques brins d'herbe miraculés, la silhouette fracturée de Bijou avec ses boucles décolorées, celle, puissante et sombre de Tony. Ils étaient agenouillés à côté de moi.— Allez, calme-toi, a murmuré Tony en attrapant mon menton.Il était glacé, effrayant.— Quelle heure est-il ?— Quatre heures, a répondu Bijou. Il faudrait qu'elle se repose.Sans la quitter des yeux, Tony a tapoté mes joues d'un geste ferme, que j'ai interprété à ma façon.— Je t'ai pas demandé ton avis, Bijou. Elle va se lever et se foutre au boulot.Il allait sans doute développer mais c'est le moment que Gecko a choisi pour gueuler.— Bordel de merde !— Quoi encore, a marmonné Tony.— Tout vient de péter ! Saloperie de disjoncteur !Tony s'est relevé. Il fixait toujours Bijou d'un air suspicieux.— Je vais voir. Je te préviens Bijou, je vous veux toutes les deux en salle dans moins de dix minutes. Et tu me rafraîchiras ça, a-t-il ajouté en me désignant. Faudrait faire un peu plus envie à la clientèle.

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Naomi IJe suis sortie sur le seuil. Des gouttes d'une eau sale s'écoulaient du climatiseur accroché à l'étage et glissaient sur mon front.Je me suis écartée. D'ici, on ne voyait pas à plus de trente mètres : les bâtiments gris et trapus masquaient entièrement l'horizon. On en parlait souvent, de l'horizon, avec Bijou. On supposait qu'ailleurs les choses étaient différentes. On pariait qu'il y avait des plantes vertes, des enfants en vêtements colorés, des posters de chanteurs à la mode derrière les baies vitrées.— Imagine un peu, disait Bijou, imagine que les immeubles soient roses de l'autre côté de la rue.Elle semblait si déterminée dans ses suppositions, parfois je la soupçonnais de raconter des souvenirs d'enfance - au moins elle en avait, c'était un point de supériorité indiscutable. Je me suis assise pour en fumer une en fermant les yeux. Comme si j'allais entendre des bruits vivants, une dispute conjugale, du verre brisé. Mais il était à peine quinze heures trente et il n'y avait rien à espérer, à part peut-être le pas lourd de Gecko qui allait bientôt débouler en gueulant comme un porc. Qu'on fume, il était pour, mais qu'on ait l'esprit vagabond, ça lui plaisait pas trop.Lentement, j'ai aspiré. J'étais en sueur mais j'avais froid, alors je suis revenue sous les gouttes du climatiseur. J'ai commencé à aimer ça, l'odeur âcre, la couleur jaune, le tracé tiède qu'elles laissaient sur ma peau, léchant les grains de beauté, changeant de forme pour se frayer un chemin sur mes avant-bras. J'ai pensé que moi aussi, j'aimerais glisser à travers la grille rouillée de l'entrée, m'arranger avec tous les obstacles. Mais au fond, pour quoi faire ?— Regarde-toi, disait Bijou, tes membres de chat affamé, tes cheveux blond filasse, tes yeux gonflés, tellement rougis par tout ce que tu avales qu'on oublie qu'ils sont bleus.Elle répétait ça d'un ton désolé, « Quel gâchis mon bébé, quel travail, tu n'aurais jamais dû arriver là ».Et puis elle caressait ma tête : elle savait bien que je n'avais rien choisi. En tendant l'oreille, j'ai réussi à capturer le son du téléviseur. Gecko était probablement affalé devant son écran. Si j'avais de la chance, si le programme l'intéressait assez, il me laisserait tranquille jusqu'à l'arrivée des premiers clients, vers seize heures. Une autre possibilité, c'était qu'il préfère s'occuper de Bijou, mais ça je ne pouvais pas le souhaiter, car quoique je pense avoir un trou à la place du cœur, un emplacement bien découpé, net, traversé au mieux par un courant d'air froid, j'avais du sentiment pour elle.A cette heure-ci, elle était en pleins préparatifs : Bijou consacrait l'essentiel de son temps libre à se maquiller, surtout les yeux, à cause du mascara. Là-dessus, elle avait sa théorie : « Du mascara mal posé, bébé, c'est le comble de la vulgarité. Tu peux porter la mini avec des résilles rouges et un gloss épais à patiner dessus, si tu fais pas de paquets entre les cils, tu seras toujours une princesse. » J'avais souvent envie de lui demander quel genre de princesse on pouvait être, elle et moi ?Mais je renonçais, pour ne pas la blesser. L'excitation a gagné chaque particule de mon corps sans que ce soit agréable, plutôt un soulagement. Depuis quelque temps, j'avais perdu l'euphorie des premiers high. C'était bon, la décharge, l'adrénaline, l'orgasme, ça me comblait, ça me portait, mais juste après, beaucoup trop vite après, tout se précipitait, glissait, dégringolait, je sentais que les choses tournaient mal, qu'un désastre allait se produire, que ça ne pouvait pas se terminer autrement et voilà : c'est ce qui est arrivé ce jour-là. Mon cœur s'est accéléré brusquement, ma vision est devenue floue, mes jambes caoutchouteuses, j'ai entendu Gecko dévaler l'escalier et brailler : « Naomi, Naomi, nom de Dieu, sale pute ! », puis je suis tombée raide. Ses mains m'ont soulevée et j'ai aperçu la silhouette de Bijou penchée sur mon visage. Elle suppliait Gecko d'y aller en douceur, mais cette ordure l'a envoyée sur les roses.— Dégage, qu'il a grogné, t'as peur que je l'abîme cette salope ?D'un ton bravache, elle a répondu qu'il m'avait déjà assez abîmée, lui et les autres, et d'ailleurs qui m'avait refourgué cette daube, hein ?Elle n'a pas terminé sa phrase. Il y a eu un bruit mat, la main épaisse de Gecko sur la pommette saillante de Bijou — je n'ai rien vu de précis mais ce bruit-là on le connaissait assez, toutes les deux. Elle a encaissé, comme toujours : le privilège de l'âge, c'est l'expression qu'elle emploie pour parler de son courage.J'ai senti les doigts de Gecko tâter mon cou, puis mon front.— Putain, elle est brûlante. Va me chercher Tony, Bijou. Bouge ton cul, bordel !J'entendais sa voix loin derrière les battements de mon cœur, qui semblaient désormais emplir le vide de mon corps. Bam, Bam, Bam. Puis d'autres sons improbables, roues d'un train qui crissent sur les rails, portières qui claquent, pluie sur mon crâne, souvenir de larmes ravalées.Il devait être sacrément inquiet, Gecko. Le bar allait ouvrir ses portes d'une minute à l'autre, déjà qu'on était plus que deux depuis le départ de Sofia - je devrais dire, depuis sa disparition. Il lui faudrait se débrouiller avec Bijou, mais d'une part, il était très possible que Bijou ait l'œil marron d'ici un quart d'heure - or les clients n'aiment pas la marchandise endommagée, sauf lorsqu'ils sont à l'origine de la chose -, d'autre part, elle avait beaucoup moins de succès que moi.Peut-être à cause des premières rides, ou bien à cause de sa méthode. Elle refusait d'absorber les petits cadeaux de Gecko, soi-disant qu'elle tenait à rester « bio », un argument qui laisse songeur quand on calcule le nombre de clopes et de bières qu'elle s'enfilait dans une demi-journée. Résultat, moi, j'étais pas « bio », mais toujours la forme quand il le fallait, à danser et tout le reste, la nuit entière si c'était nécessaire, et quand un client y allait un peu fort, ça me passait largement au-dessus du cerveau.J'admets, entre deux c'était la déprime, et la grosse, mais avec Gecko les entre-deux n'étaient jamais très longs. Tandis que Bijou, elle, marquait la fatigue dès qu'on passait les trois heures du matin. Elle manquait d'enthousiasme au point qu'il lui était arrivé de repousser un client sous prétexte qu'il était trop ceci ou cela, et il fallait voir ce que ça lui avait coûté. Moi, sur les clients, j'ai toujours évité d'avoir un point de vue : un nez ou une queue, ça peut toujours changer d'aspect ou de taille, ça reste un nez ou une queue. Tony est arrivé. Il a déplié et replié mes jambes, sans doute pour évaluer mon état, et c'était une très mauvaise idée, car mes cuisses se sont contractées à hurler, comme si chacun de mes muscles était devenu l'incarnation de la souffrance. Le plus étrange, c'est qu'aucun son ne sortait de ma bouche. Le cri que je poussais avait beau me déchirer le crâne, j'entendais les voix de Tony, Gecko et Bijou qui m'enjoignaient de prononcer un mot, qui réclamaient, « Réveille-toi Naomi ! » (ça, c'était Bijou), mais enfin, qui aurait bien pu dormir avec une telle douleur ?Ils ont versé de l'eau sur mon visage. Bijou a suggéré qu'on appelle un docteur. Tony a refusé :— Regarde, elle va déjà mieux.— Déjà mieux ? a répliqué Bijou sur un ton indigné. Déjà mieux ? Et le sang qui coule de son nez, c'est quoi, la grippe en plein été ?Gecko a ajouté en râlant :— Si ça se trouve, cette conne, elle nous fait une hémorragie.— Mais non, a dit Tony. Je te dis que ça va aller. Va chercher de l'eau.Il se racontait que Tony avait étudié la médecine, autrefois. Moi, je n'y ai jamais cru. Sinon, pourquoi aurait-il atterri ici ? Est-ce qu'on finit à compter des billets dans un endroit pareil quand on a les moyens d'aller à l'Université ? Et puis, bien que je n'en aie jamais connu personnellement, j'avais vu des médecins dans des séries télévisées et même si tout ça, je sais bien que c'est romancé, ça ne collait pas du tout avec le physique de Tony : des tatouages tout autour du cou, une tête presque aussi large que ses épaules, quatre ou cinq dents en or, sans parler de son accent et de ses bottes en crocodile rouge.Il n'avait pas tort, pourtant. Je respirais mieux. J'avais mal au ventre et aux mâchoires, mais mon corps retrouvait peu à peu son calme, malgré des spasmes irréguliers. Entre deux battements de paupières, le décor reprenait forme. Le ciel zébré de fumées grises, le mur d'enceinte, le bitume défoncé de la cour d'où s'échappaient quelques brins d'herbe miraculés, la silhouette fracturée de Bijou avec ses boucles décolorées, celle, puissante et sombre de Tony. Ils étaient agenouillés à côté de moi.— Allez, calme-toi, a murmuré Tony en attrapant mon menton.Il était glacé, effrayant.— Quelle heure est-il ?— Quatre heures, a répondu Bijou. Il faudrait qu'elle se repose.Sans la quitter des yeux, Tony a tapoté mes joues d'un geste ferme, que j'ai interprété à ma façon.— Je t'ai pas demandé ton avis, Bijou. Elle va se lever et se foutre au boulot.Il allait sans doute développer mais c'est le moment que Gecko a choisi pour gueuler.— Bordel de merde !— Quoi encore, a marmonné Tony.— Tout vient de péter ! Saloperie de disjoncteur !Tony s'est relevé. Il fixait toujours Bijou d'un air suspicieux.— Je vais voir. Je te préviens Bijou, je vous veux toutes les deux en salle dans moins de dix minutes. Et tu me rafraîchiras ça, a-t-il ajouté en me désignant. Faudrait faire un peu plus envie à la clientèle.

Fiche technique

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Format :
epub

EAN13 :
9782246796909