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livre numérique Où je suis

Où je suis

Grasset (janvier 2001)

Résumé

 Le scénario est simple et il ne varie guère : en hiver, je mise sur l'élégance et accentue les formes. En été, je cultive le flottement des tissus, le glissement des bretelles, l'odeur fraîche de Cologne sur la peau. Les préparatifs sont rodés. Je m'habille, puis attends patiemment la fin d'après-midi, la sortie des bureaux. Non que je me borne à chasser le cadre ou l'employé : d'expérience, je sais cet entre-deux-vies propice aux dérives de l'esprit et du corps.Vers six heures donc, je me lance dans la rue. Mon œil exercé balaie l'environnement, repère, identifie. Il suffit d'une démarche ou d'un menton relevé, d'un sourire satisfait. La vanité suinte de tout leur être, dégageant une puanteur caractéristique au sein de la foule pressée. Le premier est le bon. Je me fonds dans son sillage, réglant mon pas sur le sien avant d'accélérer, puis de le dépasser. C'est l'instant clé, qui déterminera le succès de l'entreprise. Je le frôle, mes cheveux frôlent sa joue, un mouvement de tête, une ellipse, je passe, évaluant discrètement la réponse. Ses yeux se posent sur mon corps : c'est gagné. Maintenant je trébuche et m'affaisse. Il me retient mais je dérape, cède, il se penche, je n'ai plus qu'à glisser, échapper à ses bras qui cherchent à m'envelopper, pour enfin, simulant la douleur, me montrer égarée et fragile.La métamorphose est rapide : le voici héros, prince, et plus il se détend et respire mon parfum, plus il se voit grandi, magnifique, valeureux. C'est si bon d'être brave quand le danger est loin. Il soulève mes épaules, pour un peu il jouirait, Comment vous sentez-vous ? murmure-t-il, surtout ne craignez rien car je suis là, au fait me voyez-vous ? Entendez-vous ma voix ?Le rôle ne tolère pas l'erreur : le prétendu malaise doit se dissiper lentement, car rien n'est terminé, au contraire tout commence.Je me redresse, chancelante, me rattrape à son bras, remercie, frissonne, soupire. Des années de pratique m'ont appris à maîtriser jusqu'à la pâleur de mon teint. Il s'émeut. Peut-il encore offrir son aide ? Certainement ! J'ai un besoin urgent d'avaler quelque chose, je ne sens plus mes jambes hors cette maudite cheville. Rien mangé depuis hier, submergée de travail, l'épisode est bénin mais impose un remontant. M'accompagnerait-il au café ?Il jette un regard furtif à sa montre. Accepte, bien entendu, et m'enlace au prétexte de me soutenir. Le contact est créé : peau contre peau, sa nuque se tend. Il se rengorge, le coq, inconscient, fier à s'en faire péter l'aorte. Il se voit déjà contant l'anecdote au bureau, court plus qu'il ne marche vers le prochain bistrot, décoche son plus large sourire.Nous parlons. Unique espace où la trame parfois change. Je m'invente un passé à la tête du client. Fille unique, avec ou sans parents, avec ou sans études, avec ou sans emploi. A chacun, je prévois un parcours différent. Je fais s'attendrir celui-ci, s'indigner celui-là : ils mangent la soupe que je leur sers avec voracité. Puis je renvoie la balle, questionne. Il survole alors un état civil sans surprise — d'instinct je me dirige vers les porteurs d'alliance, les bons pères de famille. Je l'écoute détailler job et responsabilités. Car attention, ce n'est pas n'importe qui, c'est un homme important, laisse-t-il entendre. Il s'observe à la hâte dans le miroir, redresse une mèche, trinque avec moi — j'ai commandé deux apéritifs, et il n'a pas refusé.Déjà nous nous appelons par nos prénoms. Vous permettez, Agnès ? J'apprécie le parcours. Deux semaines, trois, quelques mois ? Tout au plus. Une poignée de rendez-vous distribués avec parcimonie, une porte cochère de préférence, une chambre d'hôtel si c'est inévitable : à la guerre, comme à la guerre. Et une seule règle : le vouvoiement, qui tourne les têtes lorsqu'il est associé à l'amour et la chair. Il faudra l'admirer avec assurance, forcer la note sans hésiter, se montrer fascinée. Bientôt il sera fou. Convaincu d'être un conquérant, il parlera plus fort, traitera plus mal les petits et les faibles. Autour de lui, chacun remarquera le changement, sa femme, d'ailleurs, aura sûrement deviné quelque chose.Il ne restera plus qu'à le réduire en poudre. De la partie à jouer, c'est la manche la plus enivrante et la plus délicate. Toutefois, ma recette est au point. En premier lieu, espacer les rencontres pour orchestrer le manque. Devenir obsessionnelle, l'appeler à tout bout de champ pour lui parler de sexe, construire l'excitation. Ne jamais évoquer ni l'épouse, ni les gosses. Répéter combien il est ceci, combien il est cela, comme c'est bien, comme c'est bon. Peu à peu l'endormir.En second lieu, préparer le sacrifice. Le repousser d'un air sombre, attendre qu'il réclame, exige, finisse par implorer. Se montrer désolée, mais ferme. Dénoncer une insupportable double vie, imposer la séparation, provoquer des adieux. Après quoi, patienter jusqu'à l'épilogue.Mon taux de succès est élevé, quoique diminuant légèrement avec l'âge. A dix-huit ans, c'était du cent pour cent. Dix ans plus tard, je connais des échecs, mais obtiens tout de même une large majorité de ruptures. Car ils y viennent, ces gros porcs. Ils lâchent tout, sans l'ombre d'un remords. Ils se précipitent à l'ultime rendez-vous, accordé après de longues suppliques.— C'est fait, annoncent-ils la gueule enfarinée. J'ai tout avoué. Agnès, je suis un homme libre.Exquises secondes : je savoure mon effet avant de lâcher la bombe. Vraiment, il a avoué, ce cher trésor ? A-t-il au moins précisé les raisons de son départ : chair de gamine, ego et bite inégalement dilatés, cerveau et ventre mous ?« Tu n'es pas drôle », rétorque le héros. Il ne se sent pas d'humeur, la plaisanterie a des limites. Il vient de quitter sa femme après quinze, vingt, trente ans de mariage : un tel acte de courage mérite un peu plus de respect !Oh oui, trésor, si courageux. Comme tous ses congénères. Seulement je ne plaisante pas, chéri : c'est aujourd'hui qu'on tue le cochon. Il vient de quitter sa femme ? Félicitations du jury. En voilà encore une de sauvée. Que croyait-il, ce connard ? Séduire avec sa graisse et son air arrogant ? Se poser en champion du sexe ? Etre autre chose qu'un tas de merde ?— Pourquoi, Agnès, pourquoi ? balbutie-t-il, d'une bouche tétanisée.Une pure question de facture, mon vieux. L'addition est salée alors évidemment, moi j'étale les paiements.Il ne peut pas comprendre, cela dit je m'en fous : c'est le résultat qui compte. Le piétine-ment ultime, c'est ça qui me fait jouir. — Où sommes-nous ? a-t-il soudain demandé.On marchait depuis près d'une heure. On aurait pu prendre le bus, il faisait froid, mais j'avais insisté pour avancer à pied. Je serrais sa main dans la mienne et ne pensais qu'à ça, comment il m'était possible de presser cette extrémité masculine en y prenant plaisir.J'ai voulu m'éprouver, serrer plus fort, mais il s'est dégagé.— Es-tu sourde, Agnès ?Un instant, je l'ai vu disparaître. J'ai agrippé son bras.— On est presque arrivés. L'appartement n'est plus très loin.Il fallait poursuivre encore cinq cents mètres, dont la moitié sur une large avenue bordée de locaux industriels. Les toits y étaient bas, le vent s'y engouffrait avec facilité, traversant parfois nos vêtements violemment.J'ai inspiré avec lenteur.— Quelle importance de savoir où on se trouve, ai-je murmuré. Du moment qu'on sait où on va. Où tout le monde va.Il s'est collé à moi. A travers l'épaisseur de mon manteau, je sentais nos chaleurs s'échanger et frémir.— Tu ne m'as pas demandé mon prénom, a-t-il remarqué.Nous approchions de mon studio. Dans quelques instants, je pousserais la porte. On irait s'asseoir sur mon lit, l'unique siège ici. Cela s'achèverait de la manière la plus attendue ou bien la plus extraordinaire du monde, c'est selon.— Je m'appelle Juste, a-t-il précisé alors que nous franchissions le seuil d'un même pas.Tout est devenu clair. J'avais rencontré Juste en fin d'après-midi : il était accoudé au bar lorsque je suis entrée. De sa silhouette massive, de sa peau noire, de son allure désinvolte, rien ne pouvait rappeler ceux que je chassais ici.Il est naturel, sans doute, qu'une fille de seize ans tombe d'amour dans un simple regard. J'en avais vingt-huit, l'âge auquel la plupart des femmes se sont enfermées pour la vie auprès d'un type dont elles ne savent rien.Juste s'était retourné, et je l'avais reconnu. Dieu sait que je ne l'espérais pas, que je ne réclamais rien et cependant il était là, singulier, différent, à l'écart de la mêlée humaine. Je m'étais approchée, le corps tremblant. Nous avions parlé d'égale à égal, bu un verre, un autre et puis encore un autre, jusqu'à en être soûls. Autour de nous, les habitués du bar observaient le manège en silence.Plus tard, quand nous étions sortis, j'avais proposé d'aller jusqu'à l'appartement. Et souligné : personne ici avant toi, jamais. Il n'avait pas eu l'air surpris et m'avait emboîté le pas. Maintenant, allongés à même le carrelage froid, il caressait mes cheveux, m'appelait sa Petite mère, promenait ses doigts noirs sur mon ventre pâle, prétendait que j'étais belle.Ce n'était pourtant pas la beauté que les hommes aimaient chez moi.— Je ne suis pas belle, Juste.Il m'avait jeté un regard légèrement agacé : Voyons Agnès, tu n'as pas quatorze ans, par pitié, ne joue pas à la petite fille gâtée.Comment aurait-il pu savoir.— Je voudrais te parler, Juste.Je voudrais te parler, à toi, seulement à toi. Te dire que je n'ai pas quatorze ans, même pas treize ans et demi, te parler des coupes sombres, des tours de magie noire, de la disparition du temps, de l'écrasement des corps.Mais juste ne voulait pas parler. Il jugeait que j'avais trop bu, ce qui était vrai et faux à la fois. Il a posé ses doigts sur ma bouche, les a remplacés par ses lèvres.J'ai songé à ce moment-là : jamais plus je n'aurais ce courage. Jamais plus je ne trouverai assez de force en moi pour énoncer les mots.Juste m'embrassait, me serrait contre son corps immense, disait : on est bien, non ? Je répondais, Oui, oui, on est bien, et c'était si incroyablement vrai, peut-être suffirait-il de ne plus jamais penser ?Peut-être après tout pourrais-je me contenter d'exister avec Juste. Il a emménagé le lendemain. Nous étions passés prendre ses affaires, une cantine et un sac de sport, dans le petit hôtel où le logeait depuis son arrivée la radio qui l'avait embauché. Il avait peu de vêtements, mais des dizaines de livres achetés d'occasion ou dans des collections de poche.Avec une patience de moine, il les avait classés par ordre alphabétique, occupant entièrement les rayons de ma bibliothèque.— Où sont les tiens ? s'était-il étonné.Je n'avais pas eu le loisir d'inventer une explication.— Je n'en ai pas. Je ne lis pas.— Jamais ?— Jamais.Il avait réfléchi un moment.— Tout le monde lit. Des foutaises, du roman à l'eau de rose, des bouquins sur le foot. Personne ne peut vivre sans lire.Il attendait que je dise quelque chose, que je confirme son propos.— Au moins des journaux. Dans le bus, par exemple.— Je suis fatiguée après mon boulot. Debout toute la journée, le bruit de la vaisselle, les conversations épuisantes des gens... Quand je rentre, je suis incapable de lire une ligne ou d'entendre la moindre note.— Ah, alors pas de musique non plus ?C'est ça, oui. Pas d'image et pas de son. Un lit, pour dormir, et quelques cintres aussi car des vêtements, en revanche, j'en ai. Des petites jupes qui frôlent les cuisses, des chemises noires qui s'ouvrent sur les seins, des pièges en élasthanne et en nylon, des paires de bas par dizaines. Nous nous sommes partagé le lit, traçant une frontière invisible. Je lui ai dit : interdiction de franchir la ligne sans autorisation, et il a pris ça comme un jeu, a respecté les règles en souriant. Comme il travaillait tard le soir, et même parfois la nuit, nous nous voyions assez peu en dehors des week-ends. Nous communiquions alors par écrit. Juste griffonnait quelques lignes qu'il scotchait en évidence sur la porte d'entrée. Me touchait aussi, balançait ses doigts sur ma peau, m'éveillait d'un sommeil inerte, m'entraînait dans son corps, me dévorait.

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Résumé

 Le scénario est simple et il ne varie guère : en hiver, je mise sur l'élégance et accentue les formes. En été, je cultive le flottement des tissus, le glissement des bretelles, l'odeur fraîche de Cologne sur la peau. Les préparatifs sont rodés. Je m'habille, puis attends patiemment la fin d'après-midi, la sortie des bureaux. Non que je me borne à chasser le cadre ou l'employé : d'expérience, je sais cet entre-deux-vies propice aux dérives de l'esprit et du corps.Vers six heures donc, je me lance dans la rue. Mon œil exercé balaie l'environnement, repère, identifie. Il suffit d'une démarche ou d'un menton relevé, d'un sourire satisfait. La vanité suinte de tout leur être, dégageant une puanteur caractéristique au sein de la foule pressée. Le premier est le bon. Je me fonds dans son sillage, réglant mon pas sur le sien avant d'accélérer, puis de le dépasser. C'est l'instant clé, qui déterminera le succès de l'entreprise. Je le frôle, mes cheveux frôlent sa joue, un mouvement de tête, une ellipse, je passe, évaluant discrètement la réponse. Ses yeux se posent sur mon corps : c'est gagné. Maintenant je trébuche et m'affaisse. Il me retient mais je dérape, cède, il se penche, je n'ai plus qu'à glisser, échapper à ses bras qui cherchent à m'envelopper, pour enfin, simulant la douleur, me montrer égarée et fragile.La métamorphose est rapide : le voici héros, prince, et plus il se détend et respire mon parfum, plus il se voit grandi, magnifique, valeureux. C'est si bon d'être brave quand le danger est loin. Il soulève mes épaules, pour un peu il jouirait, Comment vous sentez-vous ? murmure-t-il, surtout ne craignez rien car je suis là, au fait me voyez-vous ? Entendez-vous ma voix ?Le rôle ne tolère pas l'erreur : le prétendu malaise doit se dissiper lentement, car rien n'est terminé, au contraire tout commence.Je me redresse, chancelante, me rattrape à son bras, remercie, frissonne, soupire. Des années de pratique m'ont appris à maîtriser jusqu'à la pâleur de mon teint. Il s'émeut. Peut-il encore offrir son aide ? Certainement ! J'ai un besoin urgent d'avaler quelque chose, je ne sens plus mes jambes hors cette maudite cheville. Rien mangé depuis hier, submergée de travail, l'épisode est bénin mais impose un remontant. M'accompagnerait-il au café ?Il jette un regard furtif à sa montre. Accepte, bien entendu, et m'enlace au prétexte de me soutenir. Le contact est créé : peau contre peau, sa nuque se tend. Il se rengorge, le coq, inconscient, fier à s'en faire péter l'aorte. Il se voit déjà contant l'anecdote au bureau, court plus qu'il ne marche vers le prochain bistrot, décoche son plus large sourire.Nous parlons. Unique espace où la trame parfois change. Je m'invente un passé à la tête du client. Fille unique, avec ou sans parents, avec ou sans études, avec ou sans emploi. A chacun, je prévois un parcours différent. Je fais s'attendrir celui-ci, s'indigner celui-là : ils mangent la soupe que je leur sers avec voracité. Puis je renvoie la balle, questionne. Il survole alors un état civil sans surprise — d'instinct je me dirige vers les porteurs d'alliance, les bons pères de famille. Je l'écoute détailler job et responsabilités. Car attention, ce n'est pas n'importe qui, c'est un homme important, laisse-t-il entendre. Il s'observe à la hâte dans le miroir, redresse une mèche, trinque avec moi — j'ai commandé deux apéritifs, et il n'a pas refusé.Déjà nous nous appelons par nos prénoms. Vous permettez, Agnès ? J'apprécie le parcours. Deux semaines, trois, quelques mois ? Tout au plus. Une poignée de rendez-vous distribués avec parcimonie, une porte cochère de préférence, une chambre d'hôtel si c'est inévitable : à la guerre, comme à la guerre. Et une seule règle : le vouvoiement, qui tourne les têtes lorsqu'il est associé à l'amour et la chair. Il faudra l'admirer avec assurance, forcer la note sans hésiter, se montrer fascinée. Bientôt il sera fou. Convaincu d'être un conquérant, il parlera plus fort, traitera plus mal les petits et les faibles. Autour de lui, chacun remarquera le changement, sa femme, d'ailleurs, aura sûrement deviné quelque chose.Il ne restera plus qu'à le réduire en poudre. De la partie à jouer, c'est la manche la plus enivrante et la plus délicate. Toutefois, ma recette est au point. En premier lieu, espacer les rencontres pour orchestrer le manque. Devenir obsessionnelle, l'appeler à tout bout de champ pour lui parler de sexe, construire l'excitation. Ne jamais évoquer ni l'épouse, ni les gosses. Répéter combien il est ceci, combien il est cela, comme c'est bien, comme c'est bon. Peu à peu l'endormir.En second lieu, préparer le sacrifice. Le repousser d'un air sombre, attendre qu'il réclame, exige, finisse par implorer. Se montrer désolée, mais ferme. Dénoncer une insupportable double vie, imposer la séparation, provoquer des adieux. Après quoi, patienter jusqu'à l'épilogue.Mon taux de succès est élevé, quoique diminuant légèrement avec l'âge. A dix-huit ans, c'était du cent pour cent. Dix ans plus tard, je connais des échecs, mais obtiens tout de même une large majorité de ruptures. Car ils y viennent, ces gros porcs. Ils lâchent tout, sans l'ombre d'un remords. Ils se précipitent à l'ultime rendez-vous, accordé après de longues suppliques.— C'est fait, annoncent-ils la gueule enfarinée. J'ai tout avoué. Agnès, je suis un homme libre.Exquises secondes : je savoure mon effet avant de lâcher la bombe. Vraiment, il a avoué, ce cher trésor ? A-t-il au moins précisé les raisons de son départ : chair de gamine, ego et bite inégalement dilatés, cerveau et ventre mous ?« Tu n'es pas drôle », rétorque le héros. Il ne se sent pas d'humeur, la plaisanterie a des limites. Il vient de quitter sa femme après quinze, vingt, trente ans de mariage : un tel acte de courage mérite un peu plus de respect !Oh oui, trésor, si courageux. Comme tous ses congénères. Seulement je ne plaisante pas, chéri : c'est aujourd'hui qu'on tue le cochon. Il vient de quitter sa femme ? Félicitations du jury. En voilà encore une de sauvée. Que croyait-il, ce connard ? Séduire avec sa graisse et son air arrogant ? Se poser en champion du sexe ? Etre autre chose qu'un tas de merde ?— Pourquoi, Agnès, pourquoi ? balbutie-t-il, d'une bouche tétanisée.Une pure question de facture, mon vieux. L'addition est salée alors évidemment, moi j'étale les paiements.Il ne peut pas comprendre, cela dit je m'en fous : c'est le résultat qui compte. Le piétine-ment ultime, c'est ça qui me fait jouir. — Où sommes-nous ? a-t-il soudain demandé.On marchait depuis près d'une heure. On aurait pu prendre le bus, il faisait froid, mais j'avais insisté pour avancer à pied. Je serrais sa main dans la mienne et ne pensais qu'à ça, comment il m'était possible de presser cette extrémité masculine en y prenant plaisir.J'ai voulu m'éprouver, serrer plus fort, mais il s'est dégagé.— Es-tu sourde, Agnès ?Un instant, je l'ai vu disparaître. J'ai agrippé son bras.— On est presque arrivés. L'appartement n'est plus très loin.Il fallait poursuivre encore cinq cents mètres, dont la moitié sur une large avenue bordée de locaux industriels. Les toits y étaient bas, le vent s'y engouffrait avec facilité, traversant parfois nos vêtements violemment.J'ai inspiré avec lenteur.— Quelle importance de savoir où on se trouve, ai-je murmuré. Du moment qu'on sait où on va. Où tout le monde va.Il s'est collé à moi. A travers l'épaisseur de mon manteau, je sentais nos chaleurs s'échanger et frémir.— Tu ne m'as pas demandé mon prénom, a-t-il remarqué.Nous approchions de mon studio. Dans quelques instants, je pousserais la porte. On irait s'asseoir sur mon lit, l'unique siège ici. Cela s'achèverait de la manière la plus attendue ou bien la plus extraordinaire du monde, c'est selon.— Je m'appelle Juste, a-t-il précisé alors que nous franchissions le seuil d'un même pas.Tout est devenu clair. J'avais rencontré Juste en fin d'après-midi : il était accoudé au bar lorsque je suis entrée. De sa silhouette massive, de sa peau noire, de son allure désinvolte, rien ne pouvait rappeler ceux que je chassais ici.Il est naturel, sans doute, qu'une fille de seize ans tombe d'amour dans un simple regard. J'en avais vingt-huit, l'âge auquel la plupart des femmes se sont enfermées pour la vie auprès d'un type dont elles ne savent rien.Juste s'était retourné, et je l'avais reconnu. Dieu sait que je ne l'espérais pas, que je ne réclamais rien et cependant il était là, singulier, différent, à l'écart de la mêlée humaine. Je m'étais approchée, le corps tremblant. Nous avions parlé d'égale à égal, bu un verre, un autre et puis encore un autre, jusqu'à en être soûls. Autour de nous, les habitués du bar observaient le manège en silence.Plus tard, quand nous étions sortis, j'avais proposé d'aller jusqu'à l'appartement. Et souligné : personne ici avant toi, jamais. Il n'avait pas eu l'air surpris et m'avait emboîté le pas. Maintenant, allongés à même le carrelage froid, il caressait mes cheveux, m'appelait sa Petite mère, promenait ses doigts noirs sur mon ventre pâle, prétendait que j'étais belle.Ce n'était pourtant pas la beauté que les hommes aimaient chez moi.— Je ne suis pas belle, Juste.Il m'avait jeté un regard légèrement agacé : Voyons Agnès, tu n'as pas quatorze ans, par pitié, ne joue pas à la petite fille gâtée.Comment aurait-il pu savoir.— Je voudrais te parler, Juste.Je voudrais te parler, à toi, seulement à toi. Te dire que je n'ai pas quatorze ans, même pas treize ans et demi, te parler des coupes sombres, des tours de magie noire, de la disparition du temps, de l'écrasement des corps.Mais juste ne voulait pas parler. Il jugeait que j'avais trop bu, ce qui était vrai et faux à la fois. Il a posé ses doigts sur ma bouche, les a remplacés par ses lèvres.J'ai songé à ce moment-là : jamais plus je n'aurais ce courage. Jamais plus je ne trouverai assez de force en moi pour énoncer les mots.Juste m'embrassait, me serrait contre son corps immense, disait : on est bien, non ? Je répondais, Oui, oui, on est bien, et c'était si incroyablement vrai, peut-être suffirait-il de ne plus jamais penser ?Peut-être après tout pourrais-je me contenter d'exister avec Juste. Il a emménagé le lendemain. Nous étions passés prendre ses affaires, une cantine et un sac de sport, dans le petit hôtel où le logeait depuis son arrivée la radio qui l'avait embauché. Il avait peu de vêtements, mais des dizaines de livres achetés d'occasion ou dans des collections de poche.Avec une patience de moine, il les avait classés par ordre alphabétique, occupant entièrement les rayons de ma bibliothèque.— Où sont les tiens ? s'était-il étonné.Je n'avais pas eu le loisir d'inventer une explication.— Je n'en ai pas. Je ne lis pas.— Jamais ?— Jamais.Il avait réfléchi un moment.— Tout le monde lit. Des foutaises, du roman à l'eau de rose, des bouquins sur le foot. Personne ne peut vivre sans lire.Il attendait que je dise quelque chose, que je confirme son propos.— Au moins des journaux. Dans le bus, par exemple.— Je suis fatiguée après mon boulot. Debout toute la journée, le bruit de la vaisselle, les conversations épuisantes des gens... Quand je rentre, je suis incapable de lire une ligne ou d'entendre la moindre note.— Ah, alors pas de musique non plus ?C'est ça, oui. Pas d'image et pas de son. Un lit, pour dormir, et quelques cintres aussi car des vêtements, en revanche, j'en ai. Des petites jupes qui frôlent les cuisses, des chemises noires qui s'ouvrent sur les seins, des pièges en élasthanne et en nylon, des paires de bas par dizaines. Nous nous sommes partagé le lit, traçant une frontière invisible. Je lui ai dit : interdiction de franchir la ligne sans autorisation, et il a pris ça comme un jeu, a respecté les règles en souriant. Comme il travaillait tard le soir, et même parfois la nuit, nous nous voyions assez peu en dehors des week-ends. Nous communiquions alors par écrit. Juste griffonnait quelques lignes qu'il scotchait en évidence sur la porte d'entrée. Me touchait aussi, balançait ses doigts sur ma peau, m'éveillait d'un sommeil inerte, m'entraînait dans son corps, me dévorait.

Fiche technique

Famille :

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Format :
epub

EAN13 :
9782246796916