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livre numérique Versailles

Versailles

Fayard/Pluriel (avril 2012)

Résumé

Couverture : Rémi PépinIllustration : akg-imagesLibrairie Arthème Fayard/Pluriel, 2010© Sophia Publications, 2012.© Librairie Arthème Fayard, 2012, pour la présente édition.ISBN : 978-2-8185-0044-6Avant-proposEn 2010, le domaine de Versailles a reçu plus de six millions de visiteurs, contre environ deux millions dans les années 1970. Un record ! C’est dire la fascination toujours grandissante exercée dans le monde entier par ce grand livre de pierres et d’images. Le ‹ petit château de cartes ›, bâti par Louis XIII dont se moqua tant Saint-Simon devint, par la volonté de Louis XIV, le château de la démesure. Ce qui n’interdit nullement, tout au contraire, d’apprécier l’admirable, et quelque peu intimidante, beauté de ‹ ce palais qui s’élève comme un rêve à mesure qu’on monte les escaliers ›. C’est ce qu’écrivait Paul Claudel, ébloui, lors d’une visite dominicale, le 22 juin 1919, six jours avant la signature du traité de paix qui se tint au château de Versailles. Il évoquait aussi ‹ les deux beaux calices blancs des vases purs comme des lys, les six colonnes fabuleuses de porphyre rouge, vert et blanc, qui encadrent les ouvertures du portique central […]. Plus loin, ces immenses escaliers ! Quelle beauté ! ›.Depuis Pierre de Nolhac dans les années 1890, chaque conservateur s’est attaché à restituer les dispositions ‹ originales › du château et de l’ensemble du domaine telles qu’elles étaient au temps du Roi-Soleil, à l’exemple de l’éclat retrouvé, en 2007, après une restauration exemplaire, des vingt-sept peintures du plafond de la galerie des Glaces.Dans le livre qu’il consacra à André Le Nôtre, le concepteur des jardins (Portrait d’un homme heureux, Fayard, 2000), Erik Orsenna explique que ‹ tout autant qu’un parc, Versailles est un livre ›. Et plus encore, ajoute-t-il, ‹ la bible par laquelle le roi-dieu, usant de tous les moyens possibles du récit (allégories, digressions, secrets, surprises…) et mêlant à la fête tous les personnages, divins, humains ou animaux, se raconte et s’engendre lui-même ›.Pour l’historien, ce ‹ palais-livre › s’offre avant tout comme une archive de pierre, l’architecture parlante de l’État absolu, un ‹ lieu de mémoire › capable de dire l’autorité politique. Nous savons que le Versailles de Louis XIV fut l’œuvre personnelle du Roi-Soleil, un espace de création continue, en métamorphose incessante tout au long du règne, un espace entièrement consacré à la gloire du roi, ce désir de gloire qui transparaît dans la plupart des pages des Mémoires qu’il destinait à son fils, Monseigneur, le Grand Dauphin.Et le souverain a traité ‹ son › château comme une maison domestique. Après tout, ne considère-t-il pas ses sujets comme ses enfants ? Il s’est s’intéressé à tout, jusqu’aux détails les plus infimes de la décoration des 365 appartements du palais : ‹ Sa Majesté a approuvé et réglé la nouvelle cheminée, les croisées neuves et autres changements de lambris que M. de Pontchartrain a demandés au cabinet de son appartement dans l’avant-cour › (4 décembre 1700).Versailles fut un décor de théâtre construit en dur pour abriter la représentation permanente du grand spectacle de la monarchie, un spectacle dont Louis Le Grand, le ‹ plus grand roi du monde ›, comme il aimait se qualifier, artiste de l’État absolu, fut tout à la fois ‹ le héros, le ténor, le metteur en scène et le magicien › (Philippe Beaussant). Ce livre retrace précisément dans sa première partie les étapes des multiples changements qui ont ponctué la construction de ce château surprenant, et dont les historiens ont tardé à prendre la mesure.Une seconde partie envisage les inspirations possibles, compare Versailles à d’autres grands palais d’État, comme l’Escorial de Philippe II, mais aussi détaille les imitations : le château exerça, en effet, un pouvoir de séduction considérable auprès des aristocraties et des princes de toute l’Europe des Lumières, car jamais sans doute un modèle politique n’avait trouvé une traduction architecturale et esthétique aussi cohérente.Versailles fut aussi, bien sûr, un espace de vie politique et curiale. Ce palais, vécu au quotidien, par ses habitants et ses utilisateurs, est l’objet d’une troisième partie qui nous fait connaître la complexité et les subtilités du cérémonial, comme celui de la réception des ambassadeurs. Elle nous permet aussi de pénétrer dans l’intimité des appartements, tout près des reines et des maîtresses du roi, mais également dans les cuisines et les arrière-cours, avec quelques ‹ grands témoins ›, comme la princesse Palatine, femme de Monsieur et belle-sœur de Louis XIV, qui nous offre dans son langage cru, entre franchise et provocation, un aperçu décapant du ‹ vrai › Versailles et de ceux qui l’habitèrent : ‹ Il n’y a rien que plus ennuyeux que de manger seule en ayant autour de soi vingt gaillards qui vous regardent mâcher et comptent les bouchées… › (3 février 1707).Versailles, enfin – et ce sera la dernière étape de notre voyage dans l’espace-temps de cet étrange et singulier ‹ pays ›, comme disaient les contemporains –, est le ‹ lieu de mémoire › non seulement de la monarchie absolue mais aussi de la nation, qui se l’est approprié, dès 1801, quand le ministre de l’Intérieur, Pierre Bénézech, consacra le château ‹ à la gloire nationale ›, en y ouvrant le musée de l’École française, avant que Louis-Philippe ne transforme le palais, dans les années 1830, en musée d’Histoire de France.Inscrit depuis 1979 au Patrimoine mondial de l’humanité, bruissant de mille et une activités, de mille et une créations, abritant des expositions aussi controversées que fascinantes (Jeff Koons, Xavier Veilhan, Takashi Murakami), Versailles, le ‹ Grand Versailles ›, est, en ce xxie siècle, plus vivant et ‹ tendance › que jamais…Joël CornetteILe palais du plus grand roi du mondeInstrument de la grandeur et de la majesté du prince, Versailles s’offre à nous comme un extraordinaire livre d’images et de pierre de l’absolutisme. À partir d’un modeste pavillon de chasse édifié par Louis XIII, le château de Louis XIV fut peu à peu construit pour manifester par l’éclat de l’or, de l’argent, du miroir, de la peinture, de la sculpture et de l’orfèvrerie, l’absolu de gloire et de puissance que le ‹ plus grand roi du monde › prétendait incarner.Cette identification à un lieu, que le Roi-Soleil transforma en ‹ sa › maison, une maison qu’il aimait ‹ avec une passion démesurée ›, selon le marquis de Sourches, fait de ce palais bien plus qu’une résidence royale ordinaire. Au même titre que les Mémoires que le roi a écrits, ou fait écrire, pour son fils, Monseigneur, le Grand Dauphin, Versailles est tout à la fois un ‹ miroir du prince › et une illustration visuelle des ‹ mystères de l’État ›. Il recèle un sens caché qui se donne à décrypter dans la topographie des lieux, dans la gradation des matériaux des bâtiments : de la terre à la pierre, de la pierre au marbre, du marbre à l’or, à mesure que l’on s’approche du monarque. Car tout ici fonctionne, et avec quelle rigueur démonstrative, comme une liturgie de l’État royal. Il s’agit là du savoir du prince, un message, presque un testament politique, un chapitre central du ‹ roman national › qui se donne à déchiffrer à qui veut bien se permettre d’en reconstituer l’alphabet.Il convient cependant d’aborder et d’analyser avec prudence, et nuances, cet espace saturé de signes visuels car, selon un mot de la princesse Palatine, l’épouse allemande de Monsieur, frère de Louis XIV, ‹ il n’y a pas un endroit à Versailles qui n’ait été modifié dix fois ›. Le château fut, en effet, en perpétuelle métamorphose, et les étapes, les transformations, les repentirs de ce royal chantier traduisent les affrontements esthétiques, et quelques-uns des enjeux politiques qui marquèrent le Grand Siècle. ‹ Les › Versailles disent bien plus que l’image trop figée du ‹ roi de gloire › renvoyée par les reflets et les feux des lustres de cristal de la galerie des Glaces qui captent chaque soir les éclats du soleil couchant.Le pavillon de chasse de Louis XIIIDepuis l’assassinat en 1617 de Concino Concini, le favori de sa mère Marie de Médicis – assassinat qu’il avait sans doute ordonné –, Louis XIII vivait de préférence hors de Paris. Roi mélancolique et timide, aux intrigues de la cour ou aux séances du conseil royal il préférait la solitude et les grandes chevauchées avec quelques compagnons dans les forêts giboyeuses de l’Île-de-France, à quelques lieues du Louvre, à Montceaux, à Lésigny-en-Brie, à Compiègne, à Fontainebleau, à Saint-Germain-en-Laye, pour pratiquer de multiples chasses ‹ à courre ›, ‹ aux toiles ›, ‹ au vol ›… Lors de ces pérégrinations équestres et cynégétiques, il eut l’occasion de s’arrêter souvent à Versailles. Le méticuleux journal tenu par son médecin, Jean Héroard, permet de connaître, en détail, les passages du roi dans le village, comme le 23 novembre 1619 : ‹ Arrive à Versailles à neuf heures où il a dîné à dix […]. À midi, monte à cheval, part de Versailles et, chassant, arrive à Saint-Germain-en-Laye. › C’est le plus souvent dans une auberge du village que le roi se restaure.Versailles était alors un modeste village, édifié au milieu d’une plaine qu’on appelait ‹ le Val de Galie ›. Il se situait à l’emplacement du Grand Commun et de l’aile du midi du château actuel. Saint-Simon, qui détestait Versailles, écrira, beaucoup plus tard, qu’il s’agissait d’un lieu ‹ sans vue, sans bois, sans eau, sans terre, parce que tout y est sable mouvant et marécage, sans air par conséquent qui n’y peut être bon ›. Versailles ‹ est le plus triste et le plus ingrat de tous les lieux ›, déplora-t-il encore. En réalité, le village était comparable à beaucoup d’autres disséminés autour de la capitale : il abritait une église de campagne à une seule nef, l’église Saint-Julien, avec son clocher et sa voûte du xiie siècle, une fenêtre romane et une porte surmontée d’une rose rayonnante s’ouvrant vers le soleil couchant. Il comprenait aussi un château féodal, passablement délabré, un prieuré, sans moines, un ou deux moulins à vent et une cinquantaine de feux, soit 200 à 300 habitants.Les Versaillais étaient pour l’essentiel des artisans, ‹ charpentiers de la grande cognée ›, maçons, forgerons, tailleurs d’habits ou couturiers, et des paysans, laboureurs, brassiers, journaliers. La plupart habitaient de modestes demeures, bâties en moellons du pays, le plus souvent à étage, recouvertes de tuiles, quelques-unes simplement revêtues de chaumes, des maisons à deux travées, avec une cour devant et un jardin derrière. Beaucoup cultivaient des parcelles de quelques arpents ou de quelques perches, dispersées sur le terroir du village, terres labourables le plus souvent plantées en céréales. Un peu de vignes poussaient sur des sols secs et des arbres fruitiers croissaient dans les jardinets et les clos proches des maisons paysannes. Les pommiers, notamment, abondaient dans le terroir de Versailles et un pressoir à cidre fonctionnait à Satory. Quant aux pâturages, nombreux eux aussi, ils occupaient les fonds humides : les prairies, proches des étangs (grand étang de Versailles, étang des marais, étang de Clagny), formaient des marchais, marchés ou marches, recherchés pour leur herbe, nourriture du bétail.Une route traversait le village de Versailles, venant de Dreux et se dirigeant vers Paris. Elle était souvent empruntée par les marchands de bestiaux normands conduisant leurs troupeaux vers la capitale : on l’appelait volontiers le ‹ chemin aux bœufs ›. Tout près de Versailles, ‹ Choisy-aux-Bœufs ›, relevant de l’abbaye de Sainte-Geneviève-du-Mont à Paris, rappelait cette destination. On ne trouvait pas moins de trois auberges à Versailles, qui attestaient de l’activité économique du village : Le Grand Cygne, L’Écu de France, La Croix Blanche. Le riche hôtelier de L’Écu de France employait un charretier, un berger, un porcher, deux chambrières et plus de quatre serviteurs. Une quatrième auberge, nommée Le Croissant, était située un peu à l’écart des autres, en bordure du chemin de la Maladrerie. ‹ Le carrefour › était le centre de la paroisse, avec la pierre du carrefour, sur laquelle les sergents du seigneur se plaçaient pour faire entendre leurs proclamations. Tout à côté se dressaient le carcan, la justice, les fourches patibulaires du maître du lieu, Mgr de Gondi, archevêque de Paris et seigneur de Versailles.Plusieurs hameaux dépendaient du village. Tous seront rasés pour la construction et le nivellement du parc du château : Porchefontaine, possession des Célestins de Paris, Montreuil-au-Val-de-Galie, siège d’une prévôté, résidence d’un tabellion (notaire), Clagny, Glatigny, Satory… Un peu au-delà, vers l’ouest, on trouvait Trianon-la-Ville, avec des masures de paysans, une petite église rurale et un cimetière. En septembre 1623, Louis XIII décida d’affecter un crédit spécial pour la construction non pas d’un château, comme on l’a souvent écrit, mais d’un simple relais de chasse royal sur le sommet de la butte du moulin à vent proche de Versailles. La colline était effectivement occupée par un moulin à vent, cernée de bois et de marais. Et elle offrait une vue dominante, particulièrement séduisante, lumineuse, quasi illimitée, sur le Val de Galie. Avec tout de même deux inconvénients majeurs, qui seront récurrents dans l’histoire de Versailles : cet espace était dépourvu d’eau de source et offert, comme l’indique un document contemporain, ‹ aux impétuosités des vents ›. Un maître maçon, nommé Nicolas Huau, un des plus importants entrepreneurs de maçonnerie de Paris (il avait déjà travaillé aux galeries du Louvre et aux Tuileries), fut affecté au chantier. Le roi décida que les frais seraient supportés par son crédit personnel, la caisse dite des ‹ menus plaisirs › destinée à payer les frais des fêtes, des comédies, des ballets dont le roi était friand.L’historiographe de Louis XIII, Charles Bernard, explique les raisons de la modestie de la construction de cette ‹ Maison qu’il avait fait bâtir environ à quatre lieues de Paris et à deux lieues de Saint-Germain-en-Laye ; elle était petite, pour n’y admettre que peu de gens, et n’être point troublé dans le repos qu’il y cherchait loin des importunités de la cour et afin d’être plus libre dans l’exercice de ses chasses, lorsqu’il s’y voulait adonner ›.L’emplacement du relais de chasse fixé, il parut nécessaire de disposer de l’espace tout autour pour aménager un parterre et un petit parc. On traça donc le plan d’un domaine d’une étendue totale de 117 arpents, soit 40 hectares. La valeur principale totale de toutes ces terres qui constituent le parc de Versailles est estimée à 7 722 livres 13 sols ; celle des indemnités et non jouissances à 2 134 livres 13 sols 3 deniers. L’estimation totale se monte ainsi à 9 856 livres 13 sols 3 deniers. Le terrain préparé, un architecte fut désigné pour construire le bâtiment.Nous savons aujourd’hui que deux constructions se succédèrent : la première, modeste, entre 1623 et 1626 ; la seconde, plus imposante, entre 1632 et 1634. C’est le roi lui-même qui a conçu le plan de ce premier Versailles, en s’inspirant du folio 17 verso du Premier Livre de l’architecture de Philibert de l’Orme, publié en 1567. Le jeune souverain appréciait particulièrement les traités d’architecture ; encore dauphin, il se plongeait avec délices dans l’examen du Livre de l’architecture de Vitruve, le seul traité d’architecture que l’Antiquité nous ait laissé et dont son médecin, Jean Héroard, conservait un exemplaire dans sa chambre à Saint-Germain. À plusieurs reprises, ce dernier a noté l’intérêt du jeune prince pour ce beau livre illustré. Ainsi, le 31 décembre 1607 : ‹ Monté en ma chambre, me demande le livre des bâtiments. C’était Vitruve. Il s’y plaisait fort, il le feuillette tout, demandant la raison de chacune des figures. › Que Louis XIII fut personnellement impliqué dans la construction de ‹ son › Versailles, nous le savons aussi par les ordres passés à l’entrepreneur, qui lui faisaient obligation de bâtir ‹ le tout conformément aux dessins et élévations qui en ont été faits et arrêtés par Sa Majesté ›.L’apparence du château de 1623 était celle d’une maison forte, repliée sur elle-même, reposant sur une plate-forme bastionnée, ceinturée de fossés, un peu à l’image de ces forts en réduction que le roi aimait tant dessiner et construire dans son enfance. Ce premier Versailles était très simple : un corps de logis de 38 mètres de long, face au soleil couchant, sur le jardin, avec deux ailes en retour formant une cour intérieure rectangulaire de 21 mètres de large sur 32 mètres de profondeur, ouverte vers le levant et terminée par un portique de sept arcades. Cette cour originelle existe encore : c’est la cour de Marbre. Aux quatre angles, l’architecte avait édifié quatre pavillons de 9 mètres sur 6 de profondeur. La construction était aussi très simple : un étage avec combles percés de mansardes et de lucarnes alternées ; le mur en brique à chaînage de pierre et, comme décoration, des tables de pierre, sur les murs, entre les fenêtres. Aucune sculpture ornementale. Le plan était ainsi le plan classique que, depuis un siècle, les architectes reproduisaient dans les constructions des gentilhommières, manoirs et châteaux de province : un plan carré avec des pavillons d’angle.Tout autour du château, suivant l’usage du temps, un fossé à fond de cuve avait été creusé, revêtu de murs en briques et en pierre, et, au-delà du fossé, une terrasse avait été aménagée, munie, à sa partie extérieure, d’une balustrade, avec un perron à l’ouest, d’où l’on descendait vers le jardin. De la cour, on entrait dans le château par les ailes à droite et à gauche, où l’on trouvait deux escaliers. Du château, on accédait au jardin au moyen d’un petit pont jeté sur le fossé, devant une porte pratiquée au centre de la façade ouest et surmontée d’un petit balcon. De ce côté, la façade offrait huit grandes fenêtres au rez-de-chaussée et neuf plus petites à l’étage, sans compter celles des deux pavillons flanquants.L’appartement du roi était situé au premier étage. Cet appartement royal, dont les murs étaient tendus de tapisseries, se composait d’une salle (salle des pas perdus), d’un cabinet, d’une chambre à coucher, d’une garde-robe. Les murs de la chambre à coucher étaient tendus d’une belle tapisserie flamande représentant l’histoire de Marc Antoine, un cadeau que Marie de Médicis avait fait à son fils et qu’elle lui envoya au milieu de décembre 1624 en même temps qu’un lot de linge de table ‹ ouvré et façonné de petite Venise ›, douze douzaines de serviettes et dix-huit nappes blanches. Le long des murs de la plupart des pièces, étaient disposés des bancs, des coffres et des bahuts. Dans l’un deux, on trouvait des jeux pour les soirées d’hiver et les jours de pluie : jeux de trictrac, de trou-madame, d’échecs, de tourniquet, de l’oie, jeu de jonchets… Il y avait aussi des sièges et quelques tables. Mais pas d’appartement pour la reine (Louis XIII est alors en froid avec sa femme, Anne d’Autriche). Une quinzaine de chambres avaient été prévues pour ses compagnons de chasse et les personnes qu’il plairait au roi d’amener avec lui. L’architecte conçut aussi la cuisine bouche, le gobelet du roi (le service de la table), un magasin d’armes et, dans les dépendances, le logis des valets de chambre et des maîtres d’hôtel, du médecin, de l’apothicaire, un corps de gardes. Enfin, l’appartement du concierge faisait fonction de ‹ gouverneur › de l’ensemble de la demeure.Jean Héroard note en 1624 que plusieurs chasses eurent lieu à Versailles, chasses au cerf ou au renard, le 6 mars au matin et le 9 mars (‹ Va courir un cerf, le prend ; prend un renard, fait les curées, va voir son bâtiment ›). Le roi coucha pour la première fois dans le nouveau Versailles, encore en chantier, le 9 mars : ‹ Va en sa chambre. Fait faire son lit qu’il avait envoyé quérir à Paris ; il y aide lui-même […]. Bu de l’eau avec du sirop de cerises. À onze heures, mis au lit. Prie Dieu ; s’endort soudain jusqu’à cinq et demie après minuit. › En juin et juillet 1624, interrompant à deux reprises ses séjours à Compiègne ou à Saint-Germain, Louis XIII vient ‹ voir son bâtiment › (le 28 juin, ‹ va au galop à Versailles ›). Et nous savons que le roi a logé dans son nouveau château à la fin du mois de juin et au début du mois de juillet : le concierge François Mongey venait d’être père d’une petite fille et le roi accepta de tenir l’enfant sur les fonts lors du baptême ; le registre de la paroisse Saint-Julien de Versailles mentionne, à la date du 30 juin, ‹ le très-chrétien, Louis treizième de ce nom, roi de France et de Navarre, étant à son château de Versailles ›.Le journal d’Héroard confirme ce premier séjour un peu prolongé : le 1er juillet, ‹ revient à Versailles à onze heures et demie, fort las. Dévêtu, bu deux coups de tisane, mis au lit. Prie Dieu : s’endort jusqu’à neuf heures après minuit. Le 2 juillet. Éveillé à neuf heures après minuit, doucement. Levé. Prie Dieu. Déjeuné. Va à la messe. Va faire donner la curée du cerf à ses chiens. Revient au château. À onze heures, dîne. Va faire l’exercice à ses mousquetaires, puis tracer le plan de la basse cour de sa maison de Versailles ›. Les 3 et 4 juillet, chasse au cerf et au renard. Héroard mentionne à la date du 5 juillet : ‹ Part de Versailles et arrive au Louvre. › Le 2 août, arrivant pour chasser, le roi ‹ s’amuse à voir toutes les sortes d’ameublement que le sieur de Blainville, premier gentilhomme de la chambre, avait fait acheter, jusqu’à la batterie de cuisine ›.Le 16 décembre 1624, l’ambassadeur italien Morosini note que ‹ les ambassadeurs suisses n’ont pas encore vu le roi qui est allé tous ces jours-ci à Versailles passer son temps avec les chasseurs et les chiens, les bêtes et les oiseaux, selon son inclination et sa coutume, qui devient ordinaire ›.Le 3 novembre 1626, réconcilié avec sa mère, Marie de Médicis, Louis XIII reçoit celle-ci à Versailles, ainsi que sa femme, la reine Anne d’Autriche : ‹ Fait un excellent festin aux reines et princesses où il porta le premier plat puis s’assied au près de la reine. Il y fit garder un ordre merveilleux. Puis leur donna le plaisir de la chasse. Un lièvre poursuivi se vint rendre dans leur troupe. À sept heures, soupé. Va en sa chambre. Bu de la tisane, dévêtu, mis au lit. Prie Dieu. À dix heures, s’endort jusqu’à six heures et demie après minuit › (Jean Héroard).Au cœur des intrigues du pouvoir : la Journée des dupesEn novembre 1630, le château fut le théâtre d’un événement historique d’une grande importance dans l’histoire de la monarchie : la Journée des dupes. Il s’agit de ‹ la dernière rupture d’entre la reine-mère et le cardinal de Richelieu qu’on appela la Journée des dupes, parce qu’on crut au commencement le cardinal discrédité, et il se trouva enfin que ce fut la reine-mère › (Fontenay-Mareuil).Marie de Médicis, ainsi que Gaston d’Orléans, voulait la disgrâce de Richelieu. La reine-mère la demanda au roi, à Lyon, alors que ce dernier était affaibli par la maladie. Le dimanche 10 novembre, elle démit le cardinal des charges qu’il occupait dans sa Maison. Le lendemain matin, le roi rendit visite à sa mère. Richelieu fit alors irruption dans la pièce où se tenait l’entrevue, que l’on ne peut qu’imaginer orageuse car nul témoin n’a assisté à cette scène décisive. Le cardinal-ministre s’est-il apprêté, comme on l’a écrit, à quitter la cour, pour Pontoise et Le Havre, c’est-à-dire pour un nouvel exil ? Nous savons que le soir du 11 novembre, le roi quitta Paris pour Versailles, sans dire un mot au cardinal-ministre. Richelieu, suivant les conseils de plusieurs proches du roi (en particulier le cardinal de La Valette), le rejoint bientôt, ‹ ce dont le roi, quand il le sut, montra une si grande satisfaction, qu’il lui fit bien connaître qu’il aurait pris un fort mauvais parti d’en user autrement › (Fontenay-Mareuil).

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Couverture : Rémi PépinIllustration : akg-imagesLibrairie Arthème Fayard/Pluriel, 2010© Sophia Publications, 2012.© Librairie Arthème Fayard, 2012, pour la présente édition.ISBN : 978-2-8185-0044-6Avant-proposEn 2010, le domaine de Versailles a reçu plus de six millions de visiteurs, contre environ deux millions dans les années 1970. Un record ! C’est dire la fascination toujours grandissante exercée dans le monde entier par ce grand livre de pierres et d’images. Le ‹ petit château de cartes ›, bâti par Louis XIII dont se moqua tant Saint-Simon devint, par la volonté de Louis XIV, le château de la démesure. Ce qui n’interdit nullement, tout au contraire, d’apprécier l’admirable, et quelque peu intimidante, beauté de ‹ ce palais qui s’élève comme un rêve à mesure qu’on monte les escaliers ›. C’est ce qu’écrivait Paul Claudel, ébloui, lors d’une visite dominicale, le 22 juin 1919, six jours avant la signature du traité de paix qui se tint au château de Versailles. Il évoquait aussi ‹ les deux beaux calices blancs des vases purs comme des lys, les six colonnes fabuleuses de porphyre rouge, vert et blanc, qui encadrent les ouvertures du portique central […]. Plus loin, ces immenses escaliers ! Quelle beauté ! ›.Depuis Pierre de Nolhac dans les années 1890, chaque conservateur s’est attaché à restituer les dispositions ‹ originales › du château et de l’ensemble du domaine telles qu’elles étaient au temps du Roi-Soleil, à l’exemple de l’éclat retrouvé, en 2007, après une restauration exemplaire, des vingt-sept peintures du plafond de la galerie des Glaces.Dans le livre qu’il consacra à André Le Nôtre, le concepteur des jardins (Portrait d’un homme heureux, Fayard, 2000), Erik Orsenna explique que ‹ tout autant qu’un parc, Versailles est un livre ›. Et plus encore, ajoute-t-il, ‹ la bible par laquelle le roi-dieu, usant de tous les moyens possibles du récit (allégories, digressions, secrets, surprises…) et mêlant à la fête tous les personnages, divins, humains ou animaux, se raconte et s’engendre lui-même ›.Pour l’historien, ce ‹ palais-livre › s’offre avant tout comme une archive de pierre, l’architecture parlante de l’État absolu, un ‹ lieu de mémoire › capable de dire l’autorité politique. Nous savons que le Versailles de Louis XIV fut l’œuvre personnelle du Roi-Soleil, un espace de création continue, en métamorphose incessante tout au long du règne, un espace entièrement consacré à la gloire du roi, ce désir de gloire qui transparaît dans la plupart des pages des Mémoires qu’il destinait à son fils, Monseigneur, le Grand Dauphin.Et le souverain a traité ‹ son › château comme une maison domestique. Après tout, ne considère-t-il pas ses sujets comme ses enfants ? Il s’est s’intéressé à tout, jusqu’aux détails les plus infimes de la décoration des 365 appartements du palais : ‹ Sa Majesté a approuvé et réglé la nouvelle cheminée, les croisées neuves et autres changements de lambris que M. de Pontchartrain a demandés au cabinet de son appartement dans l’avant-cour › (4 décembre 1700).Versailles fut un décor de théâtre construit en dur pour abriter la représentation permanente du grand spectacle de la monarchie, un spectacle dont Louis Le Grand, le ‹ plus grand roi du monde ›, comme il aimait se qualifier, artiste de l’État absolu, fut tout à la fois ‹ le héros, le ténor, le metteur en scène et le magicien › (Philippe Beaussant). Ce livre retrace précisément dans sa première partie les étapes des multiples changements qui ont ponctué la construction de ce château surprenant, et dont les historiens ont tardé à prendre la mesure.Une seconde partie envisage les inspirations possibles, compare Versailles à d’autres grands palais d’État, comme l’Escorial de Philippe II, mais aussi détaille les imitations : le château exerça, en effet, un pouvoir de séduction considérable auprès des aristocraties et des princes de toute l’Europe des Lumières, car jamais sans doute un modèle politique n’avait trouvé une traduction architecturale et esthétique aussi cohérente.Versailles fut aussi, bien sûr, un espace de vie politique et curiale. Ce palais, vécu au quotidien, par ses habitants et ses utilisateurs, est l’objet d’une troisième partie qui nous fait connaître la complexité et les subtilités du cérémonial, comme celui de la réception des ambassadeurs. Elle nous permet aussi de pénétrer dans l’intimité des appartements, tout près des reines et des maîtresses du roi, mais également dans les cuisines et les arrière-cours, avec quelques ‹ grands témoins ›, comme la princesse Palatine, femme de Monsieur et belle-sœur de Louis XIV, qui nous offre dans son langage cru, entre franchise et provocation, un aperçu décapant du ‹ vrai › Versailles et de ceux qui l’habitèrent : ‹ Il n’y a rien que plus ennuyeux que de manger seule en ayant autour de soi vingt gaillards qui vous regardent mâcher et comptent les bouchées… › (3 février 1707).Versailles, enfin – et ce sera la dernière étape de notre voyage dans l’espace-temps de cet étrange et singulier ‹ pays ›, comme disaient les contemporains –, est le ‹ lieu de mémoire › non seulement de la monarchie absolue mais aussi de la nation, qui se l’est approprié, dès 1801, quand le ministre de l’Intérieur, Pierre Bénézech, consacra le château ‹ à la gloire nationale ›, en y ouvrant le musée de l’École française, avant que Louis-Philippe ne transforme le palais, dans les années 1830, en musée d’Histoire de France.Inscrit depuis 1979 au Patrimoine mondial de l’humanité, bruissant de mille et une activités, de mille et une créations, abritant des expositions aussi controversées que fascinantes (Jeff Koons, Xavier Veilhan, Takashi Murakami), Versailles, le ‹ Grand Versailles ›, est, en ce xxie siècle, plus vivant et ‹ tendance › que jamais…Joël CornetteILe palais du plus grand roi du mondeInstrument de la grandeur et de la majesté du prince, Versailles s’offre à nous comme un extraordinaire livre d’images et de pierre de l’absolutisme. À partir d’un modeste pavillon de chasse édifié par Louis XIII, le château de Louis XIV fut peu à peu construit pour manifester par l’éclat de l’or, de l’argent, du miroir, de la peinture, de la sculpture et de l’orfèvrerie, l’absolu de gloire et de puissance que le ‹ plus grand roi du monde › prétendait incarner.Cette identification à un lieu, que le Roi-Soleil transforma en ‹ sa › maison, une maison qu’il aimait ‹ avec une passion démesurée ›, selon le marquis de Sourches, fait de ce palais bien plus qu’une résidence royale ordinaire. Au même titre que les Mémoires que le roi a écrits, ou fait écrire, pour son fils, Monseigneur, le Grand Dauphin, Versailles est tout à la fois un ‹ miroir du prince › et une illustration visuelle des ‹ mystères de l’État ›. Il recèle un sens caché qui se donne à décrypter dans la topographie des lieux, dans la gradation des matériaux des bâtiments : de la terre à la pierre, de la pierre au marbre, du marbre à l’or, à mesure que l’on s’approche du monarque. Car tout ici fonctionne, et avec quelle rigueur démonstrative, comme une liturgie de l’État royal. Il s’agit là du savoir du prince, un message, presque un testament politique, un chapitre central du ‹ roman national › qui se donne à déchiffrer à qui veut bien se permettre d’en reconstituer l’alphabet.Il convient cependant d’aborder et d’analyser avec prudence, et nuances, cet espace saturé de signes visuels car, selon un mot de la princesse Palatine, l’épouse allemande de Monsieur, frère de Louis XIV, ‹ il n’y a pas un endroit à Versailles qui n’ait été modifié dix fois ›. Le château fut, en effet, en perpétuelle métamorphose, et les étapes, les transformations, les repentirs de ce royal chantier traduisent les affrontements esthétiques, et quelques-uns des enjeux politiques qui marquèrent le Grand Siècle. ‹ Les › Versailles disent bien plus que l’image trop figée du ‹ roi de gloire › renvoyée par les reflets et les feux des lustres de cristal de la galerie des Glaces qui captent chaque soir les éclats du soleil couchant.Le pavillon de chasse de Louis XIIIDepuis l’assassinat en 1617 de Concino Concini, le favori de sa mère Marie de Médicis – assassinat qu’il avait sans doute ordonné –, Louis XIII vivait de préférence hors de Paris. Roi mélancolique et timide, aux intrigues de la cour ou aux séances du conseil royal il préférait la solitude et les grandes chevauchées avec quelques compagnons dans les forêts giboyeuses de l’Île-de-France, à quelques lieues du Louvre, à Montceaux, à Lésigny-en-Brie, à Compiègne, à Fontainebleau, à Saint-Germain-en-Laye, pour pratiquer de multiples chasses ‹ à courre ›, ‹ aux toiles ›, ‹ au vol ›… Lors de ces pérégrinations équestres et cynégétiques, il eut l’occasion de s’arrêter souvent à Versailles. Le méticuleux journal tenu par son médecin, Jean Héroard, permet de connaître, en détail, les passages du roi dans le village, comme le 23 novembre 1619 : ‹ Arrive à Versailles à neuf heures où il a dîné à dix […]. À midi, monte à cheval, part de Versailles et, chassant, arrive à Saint-Germain-en-Laye. › C’est le plus souvent dans une auberge du village que le roi se restaure.Versailles était alors un modeste village, édifié au milieu d’une plaine qu’on appelait ‹ le Val de Galie ›. Il se situait à l’emplacement du Grand Commun et de l’aile du midi du château actuel. Saint-Simon, qui détestait Versailles, écrira, beaucoup plus tard, qu’il s’agissait d’un lieu ‹ sans vue, sans bois, sans eau, sans terre, parce que tout y est sable mouvant et marécage, sans air par conséquent qui n’y peut être bon ›. Versailles ‹ est le plus triste et le plus ingrat de tous les lieux ›, déplora-t-il encore. En réalité, le village était comparable à beaucoup d’autres disséminés autour de la capitale : il abritait une église de campagne à une seule nef, l’église Saint-Julien, avec son clocher et sa voûte du xiie siècle, une fenêtre romane et une porte surmontée d’une rose rayonnante s’ouvrant vers le soleil couchant. Il comprenait aussi un château féodal, passablement délabré, un prieuré, sans moines, un ou deux moulins à vent et une cinquantaine de feux, soit 200 à 300 habitants.Les Versaillais étaient pour l’essentiel des artisans, ‹ charpentiers de la grande cognée ›, maçons, forgerons, tailleurs d’habits ou couturiers, et des paysans, laboureurs, brassiers, journaliers. La plupart habitaient de modestes demeures, bâties en moellons du pays, le plus souvent à étage, recouvertes de tuiles, quelques-unes simplement revêtues de chaumes, des maisons à deux travées, avec une cour devant et un jardin derrière. Beaucoup cultivaient des parcelles de quelques arpents ou de quelques perches, dispersées sur le terroir du village, terres labourables le plus souvent plantées en céréales. Un peu de vignes poussaient sur des sols secs et des arbres fruitiers croissaient dans les jardinets et les clos proches des maisons paysannes. Les pommiers, notamment, abondaient dans le terroir de Versailles et un pressoir à cidre fonctionnait à Satory. Quant aux pâturages, nombreux eux aussi, ils occupaient les fonds humides : les prairies, proches des étangs (grand étang de Versailles, étang des marais, étang de Clagny), formaient des marchais, marchés ou marches, recherchés pour leur herbe, nourriture du bétail.Une route traversait le village de Versailles, venant de Dreux et se dirigeant vers Paris. Elle était souvent empruntée par les marchands de bestiaux normands conduisant leurs troupeaux vers la capitale : on l’appelait volontiers le ‹ chemin aux bœufs ›. Tout près de Versailles, ‹ Choisy-aux-Bœufs ›, relevant de l’abbaye de Sainte-Geneviève-du-Mont à Paris, rappelait cette destination. On ne trouvait pas moins de trois auberges à Versailles, qui attestaient de l’activité économique du village : Le Grand Cygne, L’Écu de France, La Croix Blanche. Le riche hôtelier de L’Écu de France employait un charretier, un berger, un porcher, deux chambrières et plus de quatre serviteurs. Une quatrième auberge, nommée Le Croissant, était située un peu à l’écart des autres, en bordure du chemin de la Maladrerie. ‹ Le carrefour › était le centre de la paroisse, avec la pierre du carrefour, sur laquelle les sergents du seigneur se plaçaient pour faire entendre leurs proclamations. Tout à côté se dressaient le carcan, la justice, les fourches patibulaires du maître du lieu, Mgr de Gondi, archevêque de Paris et seigneur de Versailles.Plusieurs hameaux dépendaient du village. Tous seront rasés pour la construction et le nivellement du parc du château : Porchefontaine, possession des Célestins de Paris, Montreuil-au-Val-de-Galie, siège d’une prévôté, résidence d’un tabellion (notaire), Clagny, Glatigny, Satory… Un peu au-delà, vers l’ouest, on trouvait Trianon-la-Ville, avec des masures de paysans, une petite église rurale et un cimetière. En septembre 1623, Louis XIII décida d’affecter un crédit spécial pour la construction non pas d’un château, comme on l’a souvent écrit, mais d’un simple relais de chasse royal sur le sommet de la butte du moulin à vent proche de Versailles. La colline était effectivement occupée par un moulin à vent, cernée de bois et de marais. Et elle offrait une vue dominante, particulièrement séduisante, lumineuse, quasi illimitée, sur le Val de Galie. Avec tout de même deux inconvénients majeurs, qui seront récurrents dans l’histoire de Versailles : cet espace était dépourvu d’eau de source et offert, comme l’indique un document contemporain, ‹ aux impétuosités des vents ›. Un maître maçon, nommé Nicolas Huau, un des plus importants entrepreneurs de maçonnerie de Paris (il avait déjà travaillé aux galeries du Louvre et aux Tuileries), fut affecté au chantier. Le roi décida que les frais seraient supportés par son crédit personnel, la caisse dite des ‹ menus plaisirs › destinée à payer les frais des fêtes, des comédies, des ballets dont le roi était friand.L’historiographe de Louis XIII, Charles Bernard, explique les raisons de la modestie de la construction de cette ‹ Maison qu’il avait fait bâtir environ à quatre lieues de Paris et à deux lieues de Saint-Germain-en-Laye ; elle était petite, pour n’y admettre que peu de gens, et n’être point troublé dans le repos qu’il y cherchait loin des importunités de la cour et afin d’être plus libre dans l’exercice de ses chasses, lorsqu’il s’y voulait adonner ›.L’emplacement du relais de chasse fixé, il parut nécessaire de disposer de l’espace tout autour pour aménager un parterre et un petit parc. On traça donc le plan d’un domaine d’une étendue totale de 117 arpents, soit 40 hectares. La valeur principale totale de toutes ces terres qui constituent le parc de Versailles est estimée à 7 722 livres 13 sols ; celle des indemnités et non jouissances à 2 134 livres 13 sols 3 deniers. L’estimation totale se monte ainsi à 9 856 livres 13 sols 3 deniers. Le terrain préparé, un architecte fut désigné pour construire le bâtiment.Nous savons aujourd’hui que deux constructions se succédèrent : la première, modeste, entre 1623 et 1626 ; la seconde, plus imposante, entre 1632 et 1634. C’est le roi lui-même qui a conçu le plan de ce premier Versailles, en s’inspirant du folio 17 verso du Premier Livre de l’architecture de Philibert de l’Orme, publié en 1567. Le jeune souverain appréciait particulièrement les traités d’architecture ; encore dauphin, il se plongeait avec délices dans l’examen du Livre de l’architecture de Vitruve, le seul traité d’architecture que l’Antiquité nous ait laissé et dont son médecin, Jean Héroard, conservait un exemplaire dans sa chambre à Saint-Germain. À plusieurs reprises, ce dernier a noté l’intérêt du jeune prince pour ce beau livre illustré. Ainsi, le 31 décembre 1607 : ‹ Monté en ma chambre, me demande le livre des bâtiments. C’était Vitruve. Il s’y plaisait fort, il le feuillette tout, demandant la raison de chacune des figures. › Que Louis XIII fut personnellement impliqué dans la construction de ‹ son › Versailles, nous le savons aussi par les ordres passés à l’entrepreneur, qui lui faisaient obligation de bâtir ‹ le tout conformément aux dessins et élévations qui en ont été faits et arrêtés par Sa Majesté ›.L’apparence du château de 1623 était celle d’une maison forte, repliée sur elle-même, reposant sur une plate-forme bastionnée, ceinturée de fossés, un peu à l’image de ces forts en réduction que le roi aimait tant dessiner et construire dans son enfance. Ce premier Versailles était très simple : un corps de logis de 38 mètres de long, face au soleil couchant, sur le jardin, avec deux ailes en retour formant une cour intérieure rectangulaire de 21 mètres de large sur 32 mètres de profondeur, ouverte vers le levant et terminée par un portique de sept arcades. Cette cour originelle existe encore : c’est la cour de Marbre. Aux quatre angles, l’architecte avait édifié quatre pavillons de 9 mètres sur 6 de profondeur. La construction était aussi très simple : un étage avec combles percés de mansardes et de lucarnes alternées ; le mur en brique à chaînage de pierre et, comme décoration, des tables de pierre, sur les murs, entre les fenêtres. Aucune sculpture ornementale. Le plan était ainsi le plan classique que, depuis un siècle, les architectes reproduisaient dans les constructions des gentilhommières, manoirs et châteaux de province : un plan carré avec des pavillons d’angle.Tout autour du château, suivant l’usage du temps, un fossé à fond de cuve avait été creusé, revêtu de murs en briques et en pierre, et, au-delà du fossé, une terrasse avait été aménagée, munie, à sa partie extérieure, d’une balustrade, avec un perron à l’ouest, d’où l’on descendait vers le jardin. De la cour, on entrait dans le château par les ailes à droite et à gauche, où l’on trouvait deux escaliers. Du château, on accédait au jardin au moyen d’un petit pont jeté sur le fossé, devant une porte pratiquée au centre de la façade ouest et surmontée d’un petit balcon. De ce côté, la façade offrait huit grandes fenêtres au rez-de-chaussée et neuf plus petites à l’étage, sans compter celles des deux pavillons flanquants.L’appartement du roi était situé au premier étage. Cet appartement royal, dont les murs étaient tendus de tapisseries, se composait d’une salle (salle des pas perdus), d’un cabinet, d’une chambre à coucher, d’une garde-robe. Les murs de la chambre à coucher étaient tendus d’une belle tapisserie flamande représentant l’histoire de Marc Antoine, un cadeau que Marie de Médicis avait fait à son fils et qu’elle lui envoya au milieu de décembre 1624 en même temps qu’un lot de linge de table ‹ ouvré et façonné de petite Venise ›, douze douzaines de serviettes et dix-huit nappes blanches. Le long des murs de la plupart des pièces, étaient disposés des bancs, des coffres et des bahuts. Dans l’un deux, on trouvait des jeux pour les soirées d’hiver et les jours de pluie : jeux de trictrac, de trou-madame, d’échecs, de tourniquet, de l’oie, jeu de jonchets… Il y avait aussi des sièges et quelques tables. Mais pas d’appartement pour la reine (Louis XIII est alors en froid avec sa femme, Anne d’Autriche). Une quinzaine de chambres avaient été prévues pour ses compagnons de chasse et les personnes qu’il plairait au roi d’amener avec lui. L’architecte conçut aussi la cuisine bouche, le gobelet du roi (le service de la table), un magasin d’armes et, dans les dépendances, le logis des valets de chambre et des maîtres d’hôtel, du médecin, de l’apothicaire, un corps de gardes. Enfin, l’appartement du concierge faisait fonction de ‹ gouverneur › de l’ensemble de la demeure.Jean Héroard note en 1624 que plusieurs chasses eurent lieu à Versailles, chasses au cerf ou au renard, le 6 mars au matin et le 9 mars (‹ Va courir un cerf, le prend ; prend un renard, fait les curées, va voir son bâtiment ›). Le roi coucha pour la première fois dans le nouveau Versailles, encore en chantier, le 9 mars : ‹ Va en sa chambre. Fait faire son lit qu’il avait envoyé quérir à Paris ; il y aide lui-même […]. Bu de l’eau avec du sirop de cerises. À onze heures, mis au lit. Prie Dieu ; s’endort soudain jusqu’à cinq et demie après minuit. › En juin et juillet 1624, interrompant à deux reprises ses séjours à Compiègne ou à Saint-Germain, Louis XIII vient ‹ voir son bâtiment › (le 28 juin, ‹ va au galop à Versailles ›). Et nous savons que le roi a logé dans son nouveau château à la fin du mois de juin et au début du mois de juillet : le concierge François Mongey venait d’être père d’une petite fille et le roi accepta de tenir l’enfant sur les fonts lors du baptême ; le registre de la paroisse Saint-Julien de Versailles mentionne, à la date du 30 juin, ‹ le très-chrétien, Louis treizième de ce nom, roi de France et de Navarre, étant à son château de Versailles ›.Le journal d’Héroard confirme ce premier séjour un peu prolongé : le 1er juillet, ‹ revient à Versailles à onze heures et demie, fort las. Dévêtu, bu deux coups de tisane, mis au lit. Prie Dieu : s’endort jusqu’à neuf heures après minuit. Le 2 juillet. Éveillé à neuf heures après minuit, doucement. Levé. Prie Dieu. Déjeuné. Va à la messe. Va faire donner la curée du cerf à ses chiens. Revient au château. À onze heures, dîne. Va faire l’exercice à ses mousquetaires, puis tracer le plan de la basse cour de sa maison de Versailles ›. Les 3 et 4 juillet, chasse au cerf et au renard. Héroard mentionne à la date du 5 juillet : ‹ Part de Versailles et arrive au Louvre. › Le 2 août, arrivant pour chasser, le roi ‹ s’amuse à voir toutes les sortes d’ameublement que le sieur de Blainville, premier gentilhomme de la chambre, avait fait acheter, jusqu’à la batterie de cuisine ›.Le 16 décembre 1624, l’ambassadeur italien Morosini note que ‹ les ambassadeurs suisses n’ont pas encore vu le roi qui est allé tous ces jours-ci à Versailles passer son temps avec les chasseurs et les chiens, les bêtes et les oiseaux, selon son inclination et sa coutume, qui devient ordinaire ›.Le 3 novembre 1626, réconcilié avec sa mère, Marie de Médicis, Louis XIII reçoit celle-ci à Versailles, ainsi que sa femme, la reine Anne d’Autriche : ‹ Fait un excellent festin aux reines et princesses où il porta le premier plat puis s’assied au près de la reine. Il y fit garder un ordre merveilleux. Puis leur donna le plaisir de la chasse. Un lièvre poursuivi se vint rendre dans leur troupe. À sept heures, soupé. Va en sa chambre. Bu de la tisane, dévêtu, mis au lit. Prie Dieu. À dix heures, s’endort jusqu’à six heures et demie après minuit › (Jean Héroard).Au cœur des intrigues du pouvoir : la Journée des dupesEn novembre 1630, le château fut le théâtre d’un événement historique d’une grande importance dans l’histoire de la monarchie : la Journée des dupes. Il s’agit de ‹ la dernière rupture d’entre la reine-mère et le cardinal de Richelieu qu’on appela la Journée des dupes, parce qu’on crut au commencement le cardinal discrédité, et il se trouva enfin que ce fut la reine-mère › (Fontenay-Mareuil).Marie de Médicis, ainsi que Gaston d’Orléans, voulait la disgrâce de Richelieu. La reine-mère la demanda au roi, à Lyon, alors que ce dernier était affaibli par la maladie. Le dimanche 10 novembre, elle démit le cardinal des charges qu’il occupait dans sa Maison. Le lendemain matin, le roi rendit visite à sa mère. Richelieu fit alors irruption dans la pièce où se tenait l’entrevue, que l’on ne peut qu’imaginer orageuse car nul témoin n’a assisté à cette scène décisive. Le cardinal-ministre s’est-il apprêté, comme on l’a écrit, à quitter la cour, pour Pontoise et Le Havre, c’est-à-dire pour un nouvel exil ? Nous savons que le soir du 11 novembre, le roi quitta Paris pour Versailles, sans dire un mot au cardinal-ministre. Richelieu, suivant les conseils de plusieurs proches du roi (en particulier le cardinal de La Valette), le rejoint bientôt, ‹ ce dont le roi, quand il le sut, montra une si grande satisfaction, qu’il lui fit bien connaître qu’il aurait pris un fort mauvais parti d’en user autrement › (Fontenay-Mareuil).

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