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livre numérique La vie secrète des requins

La vie secrète des requins

Archipel (juillet 2003)

Résumé

DU MÊME AUTEURDANS LA MÊME COLLECTION  La Vie secrète des dauphins, L’Archipel, 2002.Si vous désirez recevoir notre catalogue etêtre tenu au courant de nos publications,envoyez vos nom et adresse, en citant celivre, aux Éditions de l’Archipel,34, rue des Bourdonnais, 75001 Paris.Et, pour le Canada,à Édipresse Inc., 945, avenue Beaumont,Montréal, Québec, H3N 1W3.eISBN 978-2-8098-1536-8 Copyright © L’Archipel, 2003.INTRODUCTIONLa révélation de la BêteLà-bas ! Là-bas !… La mer… Le royaume des Autres ! L’océan revêt cette nuance de plomb qui prélude aux tempêtes. Le bateau longe la côte sud de l’Australie, près de l’île Kangourou. Dans un creux d’onde liquide, se matérialise un aileron en triangle. C’est la nageoire dorsale de la plus fabuleuse des créatures : le grand requin blanc. La nageoire s’enfonce et refait surface.Un dos gris se devine dans l’écume. Un museau pointe et fend la mer.Soudain, l’animal s’élance dans un furieux bouillonnement. Il décolle, il bondit hors de l’élément liquide ! Il exalte sa puissance dans l’atmosphère. Il arque son corps en fuseau comme en un spasme. On voit ruisseler sa gueule hérissée de dents, ses nageoires profilées, sa peau bicolore – gris sombre sur le dos, argentée sur le ventre.Le requin blanc saute ! Il s’offre en spectacle. On croyait ces bonds réservés aux dauphins. On avait vu des raies mantas décoller. Le roi des squales s’adonne aussi à ce sport. Il quitte un instant la vague, puis y retombe dans un éclaboussement.Le grand blanc décolle pour mieux localiser ses proies. Il en a repéré une : une otarie ; un jeune lion de mer d’Australie, qui tente frénétiquement de regagner la côte. Le prédateur attaque. Il accélère sa nage, bascule sur le côté, ouvre la gueule et la referme sur sa victime. Tétanisée par le choc, l’otarie pousse une sorte de long cri silencieux, avant d’être entraînée dans l’épaisseur aquatique. Du sang tourbillonne. L’écume se teinte de rose. Le lion de mer se débat, parvient à se dégager quelques secondes, mais perd trop de forces. Le gros poisson le rattrape, le saisit derechef dans ses dents, le secoue, l’anéantit.Au creux de l’océan, s’accomplit une fois de plus l’universel mystère de la vie et de la mort.Car tel est l’ordre du monde.Un monstre rareUn grand albatros, des damiers du Cap, des prions, des goélands dominicains tournent dans l’air chargé d’orage. Sur le bateau, les hommes s’agitent et s’interpellent. Ils sont excités. Ils viennent d’assister à un événement. Ils voudraient voir bondir à nouveau le «  monstre »… Mais le grand blanc n’est pas un dauphin. Il ne saute pas pour s’amuser. Il avait faim, il a trouvé son repas, il le mange, il l’a mangé : il passe sa route. Il ondule une dernière fois sous la surface et s’évanouit dans l’énigme de l’eau.Près de l’Australie, la nature a offert aux humains cette scène barbare et grandiose. N’en restent que quelques débris de chair lacérée, que les oiseaux criards se disputent.Voici plus d’un mois que les naturalistes ont entamé cette traque pacifique. Ils ont cherché le grand requin blanc dans la baie Shark, au large du cap Leeuwin, puis à travers la baie de Nullarbor. Ils ont appâté en déversant dans l’océan des seaux entiers d’une mixture réputée plaire aux squales, qu’ils ont baptisée «  strouille » (chum) et qui se compose de sang de bœuf, d’huile de poisson et de viscères de thon. Ils ont constaté à quel point, loin de «  pulluler », selon le cliché éculé de la presse à sensations, le requin blanc est une espèce rare. Voire rarissime…Depuis une semaine, le bateau tourne autour de l’île Kangourou. Le saut du grand blanc a constitué un instant de folie. Mais si bref ! Presque un rêve…Les nuées se rassemblent et s’épaississent. Les équipiers se réfugient sur la passerelle. L’orage éclate. Les éclairs zèbrent le ciel dans une senteur d’ozone. Le tonnerre et la pluie conjuguent leur fureur à celle des vagues. Puis les éléments s’apaisent, la tempête s’éloigne, les hommes ressortent sur le pont.Les goélands et les damiers reviennent tourner autour du bateau en craillant.À l’avant, un équipier crie : «  Là ! À bâbord… Un aileron ! »Le prince des eaux profondes est revenu… Du moins, un sujet de la même espèce. Pas celui qui a sauté la première fois, qui était probablement une femelle et qui dépassait 6 mètres. Celui-ci est un peu plus petit. Il tourne autour de la coque, dans l’eau plombée aux reflets gris-vert. Il avance sans effort : impeccable torpille biologique… Les marins le contemplent, subjugués.Tout à l’heure, la scène fut brève et violente. Elle est à présent majestueuse. Le grand blanc honore les hommes de sa présence. C’est un colosse. Un titan. Une perfection. Une élégance de la mer. L’union de la force et de l’harmonie. La splendeur farouche de l’univers liquide…Le grand requin blanc… Pour le naturaliste, Carcharodon carcharias… Celui-ci mesure près de 5 mètres et pèse peut-être 1 tonne. Il appartient au groupe des squales superlatifs, qui hantent l’imagination des humains depuis la nuit des temps. Comme le tigre de la jungle, il fait partie des carnassiers majeurs que les esprits simples ou les ignorants décrètent «  altérés de sang », «  cruels » ou «  mangeurs d’hommes ». Il tourne sous la surface avec la lenteur qui sied aux personnages de haute extraction. Une énigme qui va ! De temps à autre, il ouvre les mâchoires, comme s’il allait mordre. Frisson pour les enfants de 7 à 77 ans…Quiconque voyage sur les mers rencontre des squales de toutes dimensions. Quiconque s’essaie à la plongée peut avoir des sueurs froides sous son habit de Néoprène. Mais jamais on ne se sent aussi vulnérable, négligeable, méprisable, que face au grand requin blanc. Ce squale donne la chair de poule. On le contemple, et on redevient gamin. Émerveillé et craintif. On admire cette tête en cône pointu ; cet aileron en triangle ; ces vastes pectorales ; ces yeux ronds comme des soucoupes, où l’on ne décèle aucune expression ; ces mandibules qui pourraient déchiqueter un homme ; ces dents en poignards ; ce dos gris sombre et ce ventre blanc, séparés par une frontière ondulée nette ; et ces reflets roses sur les lèvres et le menton, qui évoquent une tache de sang…La prière des mortsLe poisson bascule un instant sur le côté et montre son dessous blanc. Son bas-ventre est doté, entre les nageoires pelviennes et la caudale, de deux pointes cartilagineuses en forme de fers de hallebardes. Ce sont ses organes sexuels externes. Ces appendices copulateurs, baptisés «  ptérygopodes  », caractérisent le mâle et servent à injecter le sperme dans les voies génitales de la femelle. Chez les requins, les représentants du sexe «  fort » sont plus petits et moins costauds que leurs «  faibles » compagnes.Bien entendu, les squales ne sont pas intéressés par autre chose que les stimuli de leur environnement. Ils ne quêtent pas la nouveauté, ils ne tentent pas de comprendre. Rien à voir avec le comportement sans cesse en éveil des dauphins, ces mammifères à gros cerveau… Pourtant, celui-ci semble animé par la curiosité autant que par la faim. On est loin de la furia «  sanguinaire », de la frénésie alimentaire qui s’empare parfois de ces animaux et les rend agressifs lorsqu’un gros repas semble promis.Le parfum organique de la «  strouille », que l’animal a dû percevoir à des milles, commence quand même à l’exciter. Il donne des coups de queue et de reins impatients et effectue plusieurs démarrages nerveux… Les hommes du bateau détaillent la peau grise et rugueuse de son dos ; et celle, en apparence toute douce, de son ventre blanc.Qui est ce superbe «  monstre » ? Quelle est son histoire ? Est-il en train de patrouiller sur son territoire ? Possède-t-il un fief ? A-t-il des relations avec ce qu’on pourrait appeler une «  troupe » ou un «  banc » de ses semblables ? Ou erre-t-il en solitaire, d’un océan à l’autre, au hasard des courants et des vagues ? Nul ne le sait. Ce gros poisson appartient à l’univers du Grand Bleu, où les humains sont rarement invités. Où ils sont même, en général, intrus.Les requins sont magnifiques, mais mal connus. Calomniés, décriés, maudits, haïs, pourchassés, exterminés pour la seule raison qu’ils existent et qu’ils font peur au plus grand nombre… Même de nos jours, où l’idée de la nécessité de l’existence des prédateurs dans la nature fait son chemin dans le public, on continue de les décrire comme des «  tueurs », des «  assassins impitoyables », des «  obsédés de sang », des «  fauteurs de mort », des «  criminels » ou des «  sauvages ».Lorsqu’on prononce le mot «  requin », neuf personnes sur dix comprennent «  fauve de la mer » ou «  mangeur d’hommes ». Les récits de navigateurs, les contes pour enfants, la littérature, la bande dessinée et le cinéma (avec Les Dents de la mer), ont répandu l’idée que les squales n’ont d’autre projet que de manger ; si possible, des proies de notre espèce…Ne dit-on pas que le mot même de «  requin » vient du latin requiem, parce que celui qui voit l’animal peut commencer de réciter la prière des morts ?Les seigneurs du largeIl n’est pas facile de rétablir la vérité, car l’étude des requins est peu commode. Ce sont les seigneurs silencieux d’un univers aquatique qui nous demeure hostile et que nous pénétrons à peine avec nos scaphandres, nos submersibles et nos caméras. Ces vagabonds du large ou des eaux côtières nous apparaissent par moments. De façon épisodique. Souvent par surprise. Tels des sortilèges… Nous avons peu d’occasions de les observer dans leur milieu naturel. Chaque rencontre est une émotion. Lorsqu’ils se matérialisent dans la transparence de l’eau, lors d’une plongée, nous ne maîtrisons plus rien… Nous devenons vulnérables et craintifs. Notre objectivité scientifique en prend un coup. Comment pourrions-nous respecter un rigoureux protocole expérimental en redoutant (même sans nous l’avouer) d’être flairés, goûtés et finalement croqués par notre sujet d’étude ?Presque rien de ce qui touche aux requins n’a été exploré. Presque tout reste à découvrir ! L’origine, l’évolution, l’anatomie, la respiration, les organes des sens, l’alimentation, les migrations, le comportement social, la reproduction de ces animaux nous sont autant de mystères. Nous formulons, bien sûr, quelques idées générales, dont nous devons nous satisfaire et d’où nous tirons déjà des motifs de fascination ou d’admiration.Les requins sont vieux. Plus antédiluviens que les reptiles et les poissons osseux. Ils hantent les eaux du globe depuis le milieu de l’ère Primaire – le début du Dévonien, voici près de 400 millions d’années (180 millions d’années avant les dinosaures)… De si vénérables créatures ne sauraient incarner des ratés de l’évolution. Ils ont survécu à toutes les catastrophes écologiques et climatiques, en particulier aux deux extinctions majeures de la fin du Primaire (Permien) et du Secondaire (Crétacé), lorsque 80 pour 100 des espèces de la planète ont été anéanties.Ils sont là. Onduleux, puissants, fantomatiques. Pas très différents aujourd’hui de ce qu’ils furent à l’origine… Ces carnivores incarnent de redoutables machines à chasser ; à repérer leurs proies ; et à les tuer. Mais pas n’importe quelles proies, n’importe où, n’importe quand. Et presque jamais des hommes ! Au reste, comme tous les prédateurs, les squales peinent à se nourrir. Leurs victimes savent se défendre, se cacher ou fuir. Il est faux d’écrire ou de faire croire qu’elles n’ont «  aucune chance » : statistiquement, comme toutes les proies du monde face au prédateur, elles ont neuf chances sur dix de s’en tirer !Poissons osseuxSimple beauté des requins…On jurerait des concentrés d’eau de mer !Leur corps en fuseau, hydrodynamique, combine la puissance et la grâce. Comme les chimères (leurs cousines) et les raies (leurs descendantes), ils possèdent un squelette de cartilage, et non d’os (l’apanage des poissons modernes).Ils appartiennent à la lignée fertile des poissons cartilagineux, ou chondrichtyens. Leur peau est protégée par des écailles rugueuses, discontinues, qualifiées de «  placoïdes » et faites de couches d’ivoire et d’émail. Leurs dents ont la même origine épidermique et les mêmes composants que leurs écailles. Elles sont implantées en rangées sur leurs mâchoires. Lorsque l’une d’elles est usée et tombe, celle de la ligne suivante la remplace.Les squales ne disposent que d’un minuscule cerveau de poissons. On ne peut pas supposer un instant qu’ils comprennent grand-chose au monde qui les entoure. Aucune comparaison possible avec les dauphins, auxquels une évolution convergente a donné la même forme de corps en torpille et qui sont aussi des prédateurs ; mais qui ont le sang chaud et un cerveau de mammifère supérieur, apte à mémoriser, à analyser, voire à abstraire. Ce n’est pas chez les requins qu’on pourrait chercher un début d’intelligence, de langage, de culture ou de conscience.En revanche, les squales bénéficient d’organes des sens d’une incroyable finesse, d’une précision inégalée dans le règne animal, qui leur autorisent des conduites adaptées. Leur vue est médiocre, mais ils peuvent compter sur trois dispositifs de perception d’une prodigieuse subtilité : leur ligne latérale, qui capte les ondes de pression de l’eau ; leur odorat, l’un des plus subtils et des plus efficaces qu’on connaisse ; et leur sens électromagnétique, dont nous commençons à peine à nous faire une idée.Les requins sont de magnifiques créatures, conçues pour la nage, la chasse et la maîtrise de l’élément aquatique. Peu d’entre eux présentent un danger pour le genre humain. Une douzaine d’espèces de ces poissons, sur un total d’environ trois cent cinquante, sont régulièrement impliquées dans des attaques contre des nageurs, des plongeurs, des surfeurs ou des naufragés. Une grosse demi-douzaine focalisent nos phobies ou nos terreurs : le grand requin blanc, le requin-tigre, le requin bleu, le requin griset, le requin-bouledogue, le requin longimane, le grand requin-marteau…Tels sont les «  monstres », les «  fourbes altérés de sang », qui alimentent nos angoisses et auxquels nous prêtons des défauts trop humains. Telle est la courte liste des créatures «  épouvantables » qui inspirent nos films d’horreur, nos romans d’aventures et les bandes dessinées de nos enfants. Tels sont les poissons de l’extrême qui font frissonner les âmes sensibles et garnissent, sans le savoir, le compte en banque de quelques éditeurs ou producteurs de cinéma astucieux.Les vrais chiffres du carnageLa science des squales (faut-il parler de «  squalologie » ?) n’en est qu’à ses balbutiements. Mais on peut, à sa faible lumière, affirmer une ou deux vérités. Les requins ne sont jamais «  sanguinaires ». Ils tuent seulement pour vivre, au contraire des humains qui exécutent aussi par «  plaisir », pour le «  sport » ou par bêtise caractérisée. Ils ne sont nullement «  diaboliques » : le diable lui-même rirait de cette idée. Ce sont des prédateurs innocents de leurs pulsions et de leurs actes. Ils ont le cerveau trop sommaire pour éprouver le sentiment de «  haine » qu’on leur prête parfois. Ils n’ont pas assez de mémoire pour mijoter une quelconque vengeance. Ils ne déploient aucune «  ruse perfide », ils ne conçoivent aucune «  visée criminelle ».Les squales ont le sang froid, plus exactement une température interne variable, calquée sur celle de l’eau ambiante. Leur taux de métabolisme est bas ; en d’autres termes, ils «  marchent au ralenti ». Cette physiologie a deux conséquences.Primo, ces animaux mangent peu en proportion de leur masse. Ils peuvent jeûner des semaines et n’attaquent qu’à coup sûr. Comme les autres prédateurs, ils s’en prennent de préférence aux faibles, aux blessés et aux malades. En cela, ils contribuent à la vigueur des espèces aux dépens desquels ils vivent.Secundo, ils ne sont pas très résistants. Ils se fatiguent vite. Capables de démarrages et d’agressions d’une folle rapidité, ils se découragent si on leur tient tête. Face au plongeur, le requin le plus massif se montrera toujours circonspect. Le problème est que nul ne peut dire, en voyant un squale qui nage, si l’animal est affamé ou non, et s’il va céder à la tentation de mordre…Les Dents de la mer,ça n’existe pas !Chaque année, les requins attaquent en moyenne une centaine de fois des hommes ; et pas pour les manger. Ils en tuent moins de dix. On peut dire que c’est encore trop. Mais, en face de ce chiffre, on peut en écrire un autre : nous autres, hommes, nous anéantissons en douze mois, au bout de nos longues lignes ou dans nos monstrueux filets de pêche, quelque cent millions de squales en tous genres !Telles sont les données véridiques.Le carnage n’est pas du côté qu’on imagine ! Cessons de diaboliser d’innocents prédateurs. Ce livre est un modeste plaidoyer pour la gent requine, que l’homme a longtemps décrétée «  nuisible » et qu’il tient encore parfois, absurdement, pour «  redoutable », «  traîtresse » ou «  sanguinaire ».Les inventeurs de la maternitéLe moment est venu de ruiner ces fariboles.Non seulement nous devons défendre les squales parce qu’ils sont utiles à la mer et beaux à regarder ; mais nous devons par ailleurs protéger l’océan qui les berce, les oxygène et les nourrit. Nous devons mettre un terme à ce pillage insensé qu’on nomme la «  pêche industrielle ». Et restaurer les équilibres du grand écosystème Océan, dont les squales forment un maillon important, nécessaire, et dont les humains dépendent eux aussi, au bout du compte.S’il fallait, d’un seul exemple, montrer que les requins ne sont pas les «  brutes épaisses » qu’on pense, on pourrait évoquer les bizarreries de leur sexualité. Nombre d’entre eux pondent des œufs, ce qui constitue le mode de reproduction le plus répandu chez les poissons. Ils sont ovipares.Chez certaines espèces, les œufs éclosent non pas dans l’eau, mais bien protégés à l’intérieur des voies génitales de la femelle : les petits sortent frétillants du ventre maternel. On parle alors d’ovoviviparité.Chez quelques squales comme le grand requin blanc, non seulement les œufs éclosent dans l’oviducte de la femelle, mais les premiers embryons dévorent leurs frères et sœurs moins rapides : c’est ce qu’on appelle le «  cannibalisme intra-utérin  ». Chez plusieurs espèces, les embryons sucent, dans le sein maternel, un liquide nutritif comparable à du lait : l’ovoviviparité est dite «  améliorée ».Les squales ont encore trouvé mieux. Chez le requin bleu, la plupart des carcharinidés et les requins-marteaux, la femelle possède un quasi-utérus. Une sorte de matrice… Les embryons grandissent dans des poches internes. Ils sont reliés à leur mère par un cordon ombilical, lui-même branché sur un écheveau de vaisseaux nourriciers formant ce qu’on nomme un «  placenta vitellin ». Ils reçoivent leur oxygène et leurs aliments de celle qui les porte.C’est une authentique gestation… Les requins ont mis au point cette façon de fabriquer les bébés au moins 200 millions d’années avant l’apparition du premier mammifère supérieur (placentaire)… Il est à la fois doux et piquant de constater que la nature a inventé la maternité, ce parangon de l’amour d’autrui, cet exemple de la tendresse, de la générosité, du don de soi, bref de l’«  humanité », chez des animaux que certains d’entre nous tiennent encore pour des affreux, bêtes et méchants, définitivement obsédés par le meurtre et le sang.Méditons dans la mer cette leçon de l’évolution, qu’on pourrait écrire en forme de haïku :Première maternitéUn requinAux dents longuesÉVOLUTION400 millions d’annéesMission en sous-marin de poche, près de l’îlot Europa, dans le canal de Mozambique. L’engin descend vers les ténèbres. Des nuages de plancton scintillent dans la clarté des projecteurs. Des poissons lumineux passent, ainsi que des paquebots miniatures aux hublots clignotants. Vers 300 mètres, un choc. Quelque chose a heurté le submersible… Une forme gigantesque. Un requin de plus de 5 mètres… Il tourne autour du sous-marin. Il semble intéressé par l’engin. Peut-être le prend-il pour un intrus qui viole les frontières de son territoire. Il semble en colère. Il passe et repasse devant les hublots. Il a la puissance du taureau et la souplesse du serpent. Une tête énorme, des rangées de dents crénelées, et la peau du dos sombre, pour autant qu’on en puisse juger dans ces conditions d’éclairement.Le pilote et le naturaliste qui l’accompagne peuvent compter ses fentes branchiales. L’animal en possède six de chaque côté de la tête. Impossible de se tromper : c’est un griset. Pour la science, Hexanchus griseus. Une créature de mystère, qui vient de temps à autre marauder près des côtes, mais qu’aucun humain n’avait encore vue dans son milieu favori, à des centaines de mètres sous la surface, le long de la pente continentale… Ébloui par les phares, le squale percute à nouveau le submersible, qui ballotte longuement sous l’impact. Le poisson donne un grand coup de queue, arque son corps, ondule plusieurs fois et s’évanouit dans l’épaisseur obscure.Un rêve se dissout dans le noir…Le requin griset, parfois dit «  requin gris » ou «  requin grisé », est un colosse des eaux profondes. Certains le baptisent «  requin-taureau », ce qui est aussi l’appellation vulgaire d’une autre espèce, du genre Odontaspis.Les six fentes branchiales qu’il arbore de chaque côté du crâne sont typiques. Les requins modernes n’en ont que cinq. Il s’agit d’un survivant des temps immémoriaux. D’un animal primitif, resté proche des formes originelles du groupe. Quasi identique aux premiers squales qui hantaient les mers à l’ère Primaire…Dans le mystère des ténèbres, il rappelle à quel point la lignée des poissons cartilagineux est ancienne.La lignée des poissonsÉgrenons quelques dates de cette évolution.La planète Terre est vieille de 4,5 milliards d’années. La vie y apparaît voici environ 4 milliards d’années, sous la forme de cellules sommaires, sans noyau : les bactéries. Durant 3 milliards d’années, elle n’est incarnée que par ces microbes et leurs descendants dotés de chlorophylle : les algues bleues, ou bleu-vert (ou cyanobactéries). Puis viennent les cellules à noyau (voici peut-être 1 milliard d’années), qui inventent la reproduction sexuée. L’évolution s’accélère. On voit les premiers végétaux et animaux à plusieurs cellules. Les algues, les éponges et les cœlentérés (méduses et coraux) commencent de peupler les mers voici 700 millions d’années.Les grandes lignées zoologiques «  explosent » à la fin du Précambrien et au début de l’ère Primaire – au Cambrien inférieur, voici 570 à 550 millions d’années. Se diversifient les vers (plats, ronds, annelés) et des animaux fabuleux, aujourd’hui éteints, comme les hallucigénies. Les vers engendrent les animaux mous, ou mollusques (bivalves, escargots, céphalopodes) ; les animaux à carapace, ou arthropodes (trilobites, plus tard crustacés, araignées, mille-pattes, insectes) ; et les animaux à enveloppe dure et bardée d’épines, ou échinodermes (lis de mer, concombres de mer, étoiles de mer, oursins).

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DU MÊME AUTEURDANS LA MÊME COLLECTION  La Vie secrète des dauphins, L’Archipel, 2002.Si vous désirez recevoir notre catalogue etêtre tenu au courant de nos publications,envoyez vos nom et adresse, en citant celivre, aux Éditions de l’Archipel,34, rue des Bourdonnais, 75001 Paris.Et, pour le Canada,à Édipresse Inc., 945, avenue Beaumont,Montréal, Québec, H3N 1W3.eISBN 978-2-8098-1536-8 Copyright © L’Archipel, 2003.INTRODUCTIONLa révélation de la BêteLà-bas ! Là-bas !… La mer… Le royaume des Autres ! L’océan revêt cette nuance de plomb qui prélude aux tempêtes. Le bateau longe la côte sud de l’Australie, près de l’île Kangourou. Dans un creux d’onde liquide, se matérialise un aileron en triangle. C’est la nageoire dorsale de la plus fabuleuse des créatures : le grand requin blanc. La nageoire s’enfonce et refait surface.Un dos gris se devine dans l’écume. Un museau pointe et fend la mer.Soudain, l’animal s’élance dans un furieux bouillonnement. Il décolle, il bondit hors de l’élément liquide ! Il exalte sa puissance dans l’atmosphère. Il arque son corps en fuseau comme en un spasme. On voit ruisseler sa gueule hérissée de dents, ses nageoires profilées, sa peau bicolore – gris sombre sur le dos, argentée sur le ventre.Le requin blanc saute ! Il s’offre en spectacle. On croyait ces bonds réservés aux dauphins. On avait vu des raies mantas décoller. Le roi des squales s’adonne aussi à ce sport. Il quitte un instant la vague, puis y retombe dans un éclaboussement.Le grand blanc décolle pour mieux localiser ses proies. Il en a repéré une : une otarie ; un jeune lion de mer d’Australie, qui tente frénétiquement de regagner la côte. Le prédateur attaque. Il accélère sa nage, bascule sur le côté, ouvre la gueule et la referme sur sa victime. Tétanisée par le choc, l’otarie pousse une sorte de long cri silencieux, avant d’être entraînée dans l’épaisseur aquatique. Du sang tourbillonne. L’écume se teinte de rose. Le lion de mer se débat, parvient à se dégager quelques secondes, mais perd trop de forces. Le gros poisson le rattrape, le saisit derechef dans ses dents, le secoue, l’anéantit.Au creux de l’océan, s’accomplit une fois de plus l’universel mystère de la vie et de la mort.Car tel est l’ordre du monde.Un monstre rareUn grand albatros, des damiers du Cap, des prions, des goélands dominicains tournent dans l’air chargé d’orage. Sur le bateau, les hommes s’agitent et s’interpellent. Ils sont excités. Ils viennent d’assister à un événement. Ils voudraient voir bondir à nouveau le «  monstre »… Mais le grand blanc n’est pas un dauphin. Il ne saute pas pour s’amuser. Il avait faim, il a trouvé son repas, il le mange, il l’a mangé : il passe sa route. Il ondule une dernière fois sous la surface et s’évanouit dans l’énigme de l’eau.Près de l’Australie, la nature a offert aux humains cette scène barbare et grandiose. N’en restent que quelques débris de chair lacérée, que les oiseaux criards se disputent.Voici plus d’un mois que les naturalistes ont entamé cette traque pacifique. Ils ont cherché le grand requin blanc dans la baie Shark, au large du cap Leeuwin, puis à travers la baie de Nullarbor. Ils ont appâté en déversant dans l’océan des seaux entiers d’une mixture réputée plaire aux squales, qu’ils ont baptisée «  strouille » (chum) et qui se compose de sang de bœuf, d’huile de poisson et de viscères de thon. Ils ont constaté à quel point, loin de «  pulluler », selon le cliché éculé de la presse à sensations, le requin blanc est une espèce rare. Voire rarissime…Depuis une semaine, le bateau tourne autour de l’île Kangourou. Le saut du grand blanc a constitué un instant de folie. Mais si bref ! Presque un rêve…Les nuées se rassemblent et s’épaississent. Les équipiers se réfugient sur la passerelle. L’orage éclate. Les éclairs zèbrent le ciel dans une senteur d’ozone. Le tonnerre et la pluie conjuguent leur fureur à celle des vagues. Puis les éléments s’apaisent, la tempête s’éloigne, les hommes ressortent sur le pont.Les goélands et les damiers reviennent tourner autour du bateau en craillant.À l’avant, un équipier crie : «  Là ! À bâbord… Un aileron ! »Le prince des eaux profondes est revenu… Du moins, un sujet de la même espèce. Pas celui qui a sauté la première fois, qui était probablement une femelle et qui dépassait 6 mètres. Celui-ci est un peu plus petit. Il tourne autour de la coque, dans l’eau plombée aux reflets gris-vert. Il avance sans effort : impeccable torpille biologique… Les marins le contemplent, subjugués.Tout à l’heure, la scène fut brève et violente. Elle est à présent majestueuse. Le grand blanc honore les hommes de sa présence. C’est un colosse. Un titan. Une perfection. Une élégance de la mer. L’union de la force et de l’harmonie. La splendeur farouche de l’univers liquide…Le grand requin blanc… Pour le naturaliste, Carcharodon carcharias… Celui-ci mesure près de 5 mètres et pèse peut-être 1 tonne. Il appartient au groupe des squales superlatifs, qui hantent l’imagination des humains depuis la nuit des temps. Comme le tigre de la jungle, il fait partie des carnassiers majeurs que les esprits simples ou les ignorants décrètent «  altérés de sang », «  cruels » ou «  mangeurs d’hommes ». Il tourne sous la surface avec la lenteur qui sied aux personnages de haute extraction. Une énigme qui va ! De temps à autre, il ouvre les mâchoires, comme s’il allait mordre. Frisson pour les enfants de 7 à 77 ans…Quiconque voyage sur les mers rencontre des squales de toutes dimensions. Quiconque s’essaie à la plongée peut avoir des sueurs froides sous son habit de Néoprène. Mais jamais on ne se sent aussi vulnérable, négligeable, méprisable, que face au grand requin blanc. Ce squale donne la chair de poule. On le contemple, et on redevient gamin. Émerveillé et craintif. On admire cette tête en cône pointu ; cet aileron en triangle ; ces vastes pectorales ; ces yeux ronds comme des soucoupes, où l’on ne décèle aucune expression ; ces mandibules qui pourraient déchiqueter un homme ; ces dents en poignards ; ce dos gris sombre et ce ventre blanc, séparés par une frontière ondulée nette ; et ces reflets roses sur les lèvres et le menton, qui évoquent une tache de sang…La prière des mortsLe poisson bascule un instant sur le côté et montre son dessous blanc. Son bas-ventre est doté, entre les nageoires pelviennes et la caudale, de deux pointes cartilagineuses en forme de fers de hallebardes. Ce sont ses organes sexuels externes. Ces appendices copulateurs, baptisés «  ptérygopodes  », caractérisent le mâle et servent à injecter le sperme dans les voies génitales de la femelle. Chez les requins, les représentants du sexe «  fort » sont plus petits et moins costauds que leurs «  faibles » compagnes.Bien entendu, les squales ne sont pas intéressés par autre chose que les stimuli de leur environnement. Ils ne quêtent pas la nouveauté, ils ne tentent pas de comprendre. Rien à voir avec le comportement sans cesse en éveil des dauphins, ces mammifères à gros cerveau… Pourtant, celui-ci semble animé par la curiosité autant que par la faim. On est loin de la furia «  sanguinaire », de la frénésie alimentaire qui s’empare parfois de ces animaux et les rend agressifs lorsqu’un gros repas semble promis.Le parfum organique de la «  strouille », que l’animal a dû percevoir à des milles, commence quand même à l’exciter. Il donne des coups de queue et de reins impatients et effectue plusieurs démarrages nerveux… Les hommes du bateau détaillent la peau grise et rugueuse de son dos ; et celle, en apparence toute douce, de son ventre blanc.Qui est ce superbe «  monstre » ? Quelle est son histoire ? Est-il en train de patrouiller sur son territoire ? Possède-t-il un fief ? A-t-il des relations avec ce qu’on pourrait appeler une «  troupe » ou un «  banc » de ses semblables ? Ou erre-t-il en solitaire, d’un océan à l’autre, au hasard des courants et des vagues ? Nul ne le sait. Ce gros poisson appartient à l’univers du Grand Bleu, où les humains sont rarement invités. Où ils sont même, en général, intrus.Les requins sont magnifiques, mais mal connus. Calomniés, décriés, maudits, haïs, pourchassés, exterminés pour la seule raison qu’ils existent et qu’ils font peur au plus grand nombre… Même de nos jours, où l’idée de la nécessité de l’existence des prédateurs dans la nature fait son chemin dans le public, on continue de les décrire comme des «  tueurs », des «  assassins impitoyables », des «  obsédés de sang », des «  fauteurs de mort », des «  criminels » ou des «  sauvages ».Lorsqu’on prononce le mot «  requin », neuf personnes sur dix comprennent «  fauve de la mer » ou «  mangeur d’hommes ». Les récits de navigateurs, les contes pour enfants, la littérature, la bande dessinée et le cinéma (avec Les Dents de la mer), ont répandu l’idée que les squales n’ont d’autre projet que de manger ; si possible, des proies de notre espèce…Ne dit-on pas que le mot même de «  requin » vient du latin requiem, parce que celui qui voit l’animal peut commencer de réciter la prière des morts ?Les seigneurs du largeIl n’est pas facile de rétablir la vérité, car l’étude des requins est peu commode. Ce sont les seigneurs silencieux d’un univers aquatique qui nous demeure hostile et que nous pénétrons à peine avec nos scaphandres, nos submersibles et nos caméras. Ces vagabonds du large ou des eaux côtières nous apparaissent par moments. De façon épisodique. Souvent par surprise. Tels des sortilèges… Nous avons peu d’occasions de les observer dans leur milieu naturel. Chaque rencontre est une émotion. Lorsqu’ils se matérialisent dans la transparence de l’eau, lors d’une plongée, nous ne maîtrisons plus rien… Nous devenons vulnérables et craintifs. Notre objectivité scientifique en prend un coup. Comment pourrions-nous respecter un rigoureux protocole expérimental en redoutant (même sans nous l’avouer) d’être flairés, goûtés et finalement croqués par notre sujet d’étude ?Presque rien de ce qui touche aux requins n’a été exploré. Presque tout reste à découvrir ! L’origine, l’évolution, l’anatomie, la respiration, les organes des sens, l’alimentation, les migrations, le comportement social, la reproduction de ces animaux nous sont autant de mystères. Nous formulons, bien sûr, quelques idées générales, dont nous devons nous satisfaire et d’où nous tirons déjà des motifs de fascination ou d’admiration.Les requins sont vieux. Plus antédiluviens que les reptiles et les poissons osseux. Ils hantent les eaux du globe depuis le milieu de l’ère Primaire – le début du Dévonien, voici près de 400 millions d’années (180 millions d’années avant les dinosaures)… De si vénérables créatures ne sauraient incarner des ratés de l’évolution. Ils ont survécu à toutes les catastrophes écologiques et climatiques, en particulier aux deux extinctions majeures de la fin du Primaire (Permien) et du Secondaire (Crétacé), lorsque 80 pour 100 des espèces de la planète ont été anéanties.Ils sont là. Onduleux, puissants, fantomatiques. Pas très différents aujourd’hui de ce qu’ils furent à l’origine… Ces carnivores incarnent de redoutables machines à chasser ; à repérer leurs proies ; et à les tuer. Mais pas n’importe quelles proies, n’importe où, n’importe quand. Et presque jamais des hommes ! Au reste, comme tous les prédateurs, les squales peinent à se nourrir. Leurs victimes savent se défendre, se cacher ou fuir. Il est faux d’écrire ou de faire croire qu’elles n’ont «  aucune chance » : statistiquement, comme toutes les proies du monde face au prédateur, elles ont neuf chances sur dix de s’en tirer !Poissons osseuxSimple beauté des requins…On jurerait des concentrés d’eau de mer !Leur corps en fuseau, hydrodynamique, combine la puissance et la grâce. Comme les chimères (leurs cousines) et les raies (leurs descendantes), ils possèdent un squelette de cartilage, et non d’os (l’apanage des poissons modernes).Ils appartiennent à la lignée fertile des poissons cartilagineux, ou chondrichtyens. Leur peau est protégée par des écailles rugueuses, discontinues, qualifiées de «  placoïdes » et faites de couches d’ivoire et d’émail. Leurs dents ont la même origine épidermique et les mêmes composants que leurs écailles. Elles sont implantées en rangées sur leurs mâchoires. Lorsque l’une d’elles est usée et tombe, celle de la ligne suivante la remplace.Les squales ne disposent que d’un minuscule cerveau de poissons. On ne peut pas supposer un instant qu’ils comprennent grand-chose au monde qui les entoure. Aucune comparaison possible avec les dauphins, auxquels une évolution convergente a donné la même forme de corps en torpille et qui sont aussi des prédateurs ; mais qui ont le sang chaud et un cerveau de mammifère supérieur, apte à mémoriser, à analyser, voire à abstraire. Ce n’est pas chez les requins qu’on pourrait chercher un début d’intelligence, de langage, de culture ou de conscience.En revanche, les squales bénéficient d’organes des sens d’une incroyable finesse, d’une précision inégalée dans le règne animal, qui leur autorisent des conduites adaptées. Leur vue est médiocre, mais ils peuvent compter sur trois dispositifs de perception d’une prodigieuse subtilité : leur ligne latérale, qui capte les ondes de pression de l’eau ; leur odorat, l’un des plus subtils et des plus efficaces qu’on connaisse ; et leur sens électromagnétique, dont nous commençons à peine à nous faire une idée.Les requins sont de magnifiques créatures, conçues pour la nage, la chasse et la maîtrise de l’élément aquatique. Peu d’entre eux présentent un danger pour le genre humain. Une douzaine d’espèces de ces poissons, sur un total d’environ trois cent cinquante, sont régulièrement impliquées dans des attaques contre des nageurs, des plongeurs, des surfeurs ou des naufragés. Une grosse demi-douzaine focalisent nos phobies ou nos terreurs : le grand requin blanc, le requin-tigre, le requin bleu, le requin griset, le requin-bouledogue, le requin longimane, le grand requin-marteau…Tels sont les «  monstres », les «  fourbes altérés de sang », qui alimentent nos angoisses et auxquels nous prêtons des défauts trop humains. Telle est la courte liste des créatures «  épouvantables » qui inspirent nos films d’horreur, nos romans d’aventures et les bandes dessinées de nos enfants. Tels sont les poissons de l’extrême qui font frissonner les âmes sensibles et garnissent, sans le savoir, le compte en banque de quelques éditeurs ou producteurs de cinéma astucieux.Les vrais chiffres du carnageLa science des squales (faut-il parler de «  squalologie » ?) n’en est qu’à ses balbutiements. Mais on peut, à sa faible lumière, affirmer une ou deux vérités. Les requins ne sont jamais «  sanguinaires ». Ils tuent seulement pour vivre, au contraire des humains qui exécutent aussi par «  plaisir », pour le «  sport » ou par bêtise caractérisée. Ils ne sont nullement «  diaboliques » : le diable lui-même rirait de cette idée. Ce sont des prédateurs innocents de leurs pulsions et de leurs actes. Ils ont le cerveau trop sommaire pour éprouver le sentiment de «  haine » qu’on leur prête parfois. Ils n’ont pas assez de mémoire pour mijoter une quelconque vengeance. Ils ne déploient aucune «  ruse perfide », ils ne conçoivent aucune «  visée criminelle ».Les squales ont le sang froid, plus exactement une température interne variable, calquée sur celle de l’eau ambiante. Leur taux de métabolisme est bas ; en d’autres termes, ils «  marchent au ralenti ». Cette physiologie a deux conséquences.Primo, ces animaux mangent peu en proportion de leur masse. Ils peuvent jeûner des semaines et n’attaquent qu’à coup sûr. Comme les autres prédateurs, ils s’en prennent de préférence aux faibles, aux blessés et aux malades. En cela, ils contribuent à la vigueur des espèces aux dépens desquels ils vivent.Secundo, ils ne sont pas très résistants. Ils se fatiguent vite. Capables de démarrages et d’agressions d’une folle rapidité, ils se découragent si on leur tient tête. Face au plongeur, le requin le plus massif se montrera toujours circonspect. Le problème est que nul ne peut dire, en voyant un squale qui nage, si l’animal est affamé ou non, et s’il va céder à la tentation de mordre…Les Dents de la mer,ça n’existe pas !Chaque année, les requins attaquent en moyenne une centaine de fois des hommes ; et pas pour les manger. Ils en tuent moins de dix. On peut dire que c’est encore trop. Mais, en face de ce chiffre, on peut en écrire un autre : nous autres, hommes, nous anéantissons en douze mois, au bout de nos longues lignes ou dans nos monstrueux filets de pêche, quelque cent millions de squales en tous genres !Telles sont les données véridiques.Le carnage n’est pas du côté qu’on imagine ! Cessons de diaboliser d’innocents prédateurs. Ce livre est un modeste plaidoyer pour la gent requine, que l’homme a longtemps décrétée «  nuisible » et qu’il tient encore parfois, absurdement, pour «  redoutable », «  traîtresse » ou «  sanguinaire ».Les inventeurs de la maternitéLe moment est venu de ruiner ces fariboles.Non seulement nous devons défendre les squales parce qu’ils sont utiles à la mer et beaux à regarder ; mais nous devons par ailleurs protéger l’océan qui les berce, les oxygène et les nourrit. Nous devons mettre un terme à ce pillage insensé qu’on nomme la «  pêche industrielle ». Et restaurer les équilibres du grand écosystème Océan, dont les squales forment un maillon important, nécessaire, et dont les humains dépendent eux aussi, au bout du compte.S’il fallait, d’un seul exemple, montrer que les requins ne sont pas les «  brutes épaisses » qu’on pense, on pourrait évoquer les bizarreries de leur sexualité. Nombre d’entre eux pondent des œufs, ce qui constitue le mode de reproduction le plus répandu chez les poissons. Ils sont ovipares.Chez certaines espèces, les œufs éclosent non pas dans l’eau, mais bien protégés à l’intérieur des voies génitales de la femelle : les petits sortent frétillants du ventre maternel. On parle alors d’ovoviviparité.Chez quelques squales comme le grand requin blanc, non seulement les œufs éclosent dans l’oviducte de la femelle, mais les premiers embryons dévorent leurs frères et sœurs moins rapides : c’est ce qu’on appelle le «  cannibalisme intra-utérin  ». Chez plusieurs espèces, les embryons sucent, dans le sein maternel, un liquide nutritif comparable à du lait : l’ovoviviparité est dite «  améliorée ».Les squales ont encore trouvé mieux. Chez le requin bleu, la plupart des carcharinidés et les requins-marteaux, la femelle possède un quasi-utérus. Une sorte de matrice… Les embryons grandissent dans des poches internes. Ils sont reliés à leur mère par un cordon ombilical, lui-même branché sur un écheveau de vaisseaux nourriciers formant ce qu’on nomme un «  placenta vitellin ». Ils reçoivent leur oxygène et leurs aliments de celle qui les porte.C’est une authentique gestation… Les requins ont mis au point cette façon de fabriquer les bébés au moins 200 millions d’années avant l’apparition du premier mammifère supérieur (placentaire)… Il est à la fois doux et piquant de constater que la nature a inventé la maternité, ce parangon de l’amour d’autrui, cet exemple de la tendresse, de la générosité, du don de soi, bref de l’«  humanité », chez des animaux que certains d’entre nous tiennent encore pour des affreux, bêtes et méchants, définitivement obsédés par le meurtre et le sang.Méditons dans la mer cette leçon de l’évolution, qu’on pourrait écrire en forme de haïku :Première maternitéUn requinAux dents longuesÉVOLUTION400 millions d’annéesMission en sous-marin de poche, près de l’îlot Europa, dans le canal de Mozambique. L’engin descend vers les ténèbres. Des nuages de plancton scintillent dans la clarté des projecteurs. Des poissons lumineux passent, ainsi que des paquebots miniatures aux hublots clignotants. Vers 300 mètres, un choc. Quelque chose a heurté le submersible… Une forme gigantesque. Un requin de plus de 5 mètres… Il tourne autour du sous-marin. Il semble intéressé par l’engin. Peut-être le prend-il pour un intrus qui viole les frontières de son territoire. Il semble en colère. Il passe et repasse devant les hublots. Il a la puissance du taureau et la souplesse du serpent. Une tête énorme, des rangées de dents crénelées, et la peau du dos sombre, pour autant qu’on en puisse juger dans ces conditions d’éclairement.Le pilote et le naturaliste qui l’accompagne peuvent compter ses fentes branchiales. L’animal en possède six de chaque côté de la tête. Impossible de se tromper : c’est un griset. Pour la science, Hexanchus griseus. Une créature de mystère, qui vient de temps à autre marauder près des côtes, mais qu’aucun humain n’avait encore vue dans son milieu favori, à des centaines de mètres sous la surface, le long de la pente continentale… Ébloui par les phares, le squale percute à nouveau le submersible, qui ballotte longuement sous l’impact. Le poisson donne un grand coup de queue, arque son corps, ondule plusieurs fois et s’évanouit dans l’épaisseur obscure.Un rêve se dissout dans le noir…Le requin griset, parfois dit «  requin gris » ou «  requin grisé », est un colosse des eaux profondes. Certains le baptisent «  requin-taureau », ce qui est aussi l’appellation vulgaire d’une autre espèce, du genre Odontaspis.Les six fentes branchiales qu’il arbore de chaque côté du crâne sont typiques. Les requins modernes n’en ont que cinq. Il s’agit d’un survivant des temps immémoriaux. D’un animal primitif, resté proche des formes originelles du groupe. Quasi identique aux premiers squales qui hantaient les mers à l’ère Primaire…Dans le mystère des ténèbres, il rappelle à quel point la lignée des poissons cartilagineux est ancienne.La lignée des poissonsÉgrenons quelques dates de cette évolution.La planète Terre est vieille de 4,5 milliards d’années. La vie y apparaît voici environ 4 milliards d’années, sous la forme de cellules sommaires, sans noyau : les bactéries. Durant 3 milliards d’années, elle n’est incarnée que par ces microbes et leurs descendants dotés de chlorophylle : les algues bleues, ou bleu-vert (ou cyanobactéries). Puis viennent les cellules à noyau (voici peut-être 1 milliard d’années), qui inventent la reproduction sexuée. L’évolution s’accélère. On voit les premiers végétaux et animaux à plusieurs cellules. Les algues, les éponges et les cœlentérés (méduses et coraux) commencent de peupler les mers voici 700 millions d’années.Les grandes lignées zoologiques «  explosent » à la fin du Précambrien et au début de l’ère Primaire – au Cambrien inférieur, voici 570 à 550 millions d’années. Se diversifient les vers (plats, ronds, annelés) et des animaux fabuleux, aujourd’hui éteints, comme les hallucigénies. Les vers engendrent les animaux mous, ou mollusques (bivalves, escargots, céphalopodes) ; les animaux à carapace, ou arthropodes (trilobites, plus tard crustacés, araignées, mille-pattes, insectes) ; et les animaux à enveloppe dure et bardée d’épines, ou échinodermes (lis de mer, concombres de mer, étoiles de mer, oursins).

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9782809815368